Depuismoncanap #5

Ces dernières semaines, j’ai essayé de nouvelles choses, je suis revenue à des classiques, j’ai cru au delà du raisonnable…

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The OA, Brit Marling et Zat Batmanglij, Netflix, 2016

Un premier épisode improbable et incompréhensible s’engageant vers la piste mystique, j’ai quitté le navire.

3 %, Pedro Aguilera, Netflix, 2016
3 % est certes une production Netflix, mais elle est aussi une production brésilienne. Elle est également un dystopie dépeignant une société dans laquelle seuls 3 % de la population aura accès à la Haute Mer, que l’on imagine être un lieu idyllique. La série suit la sélection des 3 % au cours d’une série d’épreuves. Je pensais que cela ressemblerait à Trepalium, mais non. 3 % prennent la voix d’Hunger Games. Je me suis arrêté à l’épisode 1 pour m’éviter ça.

The Wire, David Simon, HBO, 2002–2008.
Encore meilleur que dans mon souvenir, je ne peux m’empêcher de regretter quelques problèmes de rythme.

The Vikings, Michael Hirst, History, 2013-
j’ai enfin pris connaissance de la seconde partie de la saison 4 de Vikings, une série pour lequel j’ai toujours un petit faible. Elle a pourtant toujours été bancale et ne commence à briller qu’à partir de la saison 3 où elle semblait trouver son rythme. La première partie de la quatrième saison s’engageait sur une pente glissante. La deuxième partie l’a fait sombrer, sabordant chacune de ses intrigues et venant alléger un casting en surpopulation depuis l’arrivée des fils de Ragnar à l’âge adulte.

The Good fight, Robert King, Michelle King, Phil Alden Robinson, CBS, 2017
Spin-off de The Good wife, on peut y voir un The good wife sans The good wife. Ce serait une perspective plutôt plaisante au vu des dérives du personnage d’Alicia Floricks dans les dernières saisons, cependant The Good fight peine à se détacher de son modèle, transformant ses personnages en écho. Les cas juridiques présentés perdent en intensité et en crédibilité. Cette première saison ne s’étalant que sur 6 épisodes, elle reste appréciable, l’occasion de revoir les personnages secondaires qui ont fait le succès de son ainée.

Fatima, Philippe Faucon, 2015.
César du meilleur film 2015, Fatima retrace la vie d’une mère célibataire de deux filles. L’ainée a 18 ans et s’engage dans de longues et couteuses études de médecine, la cadette traverse une crise d’adolescence. Fatima ne parle pas français, bien qu’elle le comprenne. Elle soutient ses filles de toutes ses forces, mais celle-ci l’abandonne.
Je ne peux m’empêcher d’y voir un énième film sur ces « Français non de souches » à destination des « Français de souches ». Il montre une classe émigrée qui trime dur pour s’intégrer, grâce leurs soit rendu. Le film lance une intrigue qu’il ne résout pas puisqu’il s’arrête à la fin de la première année d’étude de l’ainée, nous donnant la sensation d’une fin heureuse, mais nous laissant sur une inconnue quant au futur de cette famille.

Le sommeil des géants

Malgré les récentes déconvenues, je poursuis dans le mauvais genre avec Le Sommeil des géants, livre de science-fiction écrit par le Québécois Sylvain Neuvel, qui pour de viles raisons commerciales a préféré rédiger son œuvre dans la langue de Shakespeare. 

De nos jours, sur terre, une adolescente fait une chute à vélo. C’est ainsi qu’est découverte une main géante dont l’origine n’est sans doute pas terrestre. Le roman nous emmène avec l’équipe qui va tenter de comprendre l’artefact. Nous n’aurons jamais accès à des sources directes, mais de secondes mains. En effet, le roman se compose d’entretiens, d’écoutes téléphoniques et de journaux de bord. Ce n’est pas sans rappeler World War Z, mais pas tant que ça. Le roman de zombie de Max Brook avait pour but de nous donner une vue globale des évènements. Ici, Sylvain Neuvel s’entête à suivre les mêmes personnages à travers le même narrateur. Car il y a quand même un narrateur, un homme de l’ombre menant les entretiens semblant à la fois invisibles et partout. Si le roman présente quelque chose d’orignal, c’est bien là. Un personnage lie tous les autres et nous permet de comprendre le récit or nous ne serons jamais rien de lui si ce n’est qu’il est un homme. Si au début du récit, on peut légitimement le craindre, la suite de la narration finit par nous le rendre sympathique.

La dimension science-fictionnesque n’est sans doute pas la plus grande qualité de ce livre. Elle est présente mais par défaut. Il n’est pas interdit de penser à Pacific Rim. Sylvain Neuvel s’attache plus aux relations entre ses personnages et à faire avancer son intrigue sous la forme d’une enquête.

Le récit est donc convenu. On apprécie que l’auteur ne se prenne pas totalement sérieux et surtout qu’il maintient une approche pragmatique et ne se vautre pas dans les complots sans queue ni tête. Il a de toute évidence une organisation nébuleuse aux manettes, cependant nous sommes maintenus dans une position où l’on ne peut pas savoir et donc cela ne vient pas polluer la narration. On peut continuer d’apprécier ce divertissement sans prétention.

Le Sommeil des géants —Les dossiers Thémis T1, Sylvain Neuvel, Livre de Poche, 2017
Traduction : Patrick Imbert
19,90 €

Mes vrais enfants : Le subtil non changement

Challenge Lunes d’Encre

Jo Walton est une auteure galloise d’une dizaine de romans. Nous l’avons découverte en France avec Morwenna en 2014 chez Denoël. Cette lecture nous contait sous la forme d’un journal l’adolescence d’une jeune fille amatrice de romans de genre. Depuis, les éditions Denoël suivent l’auteur avec la publication d’une trilogie dystopique et si l’Angleterre avait conclu une trêve avec le troisième Reich. Les détournements nazis ne sont pas ma tasse de thé et j’avais fait l’impasse. Mes vrais enfants, publiés en 2014 en version originale, paraissaient mieux correspondre à mon gout.

Patricia est une femme âgée atteinte de sénilité, elle se trouve dans une maison de retraite et peine à se rappeler de sa vie, surtout que sa mémoire se souvient de deux vies. Nous sommes très vite plongés dans le récit de ces deux histoires. Le parcours de Patricia se scinde en 1949 lorsque son fiancé la presse de se marier, l’une accepte, l’autre refuse.

La première, rapidement rebaptisée Tricia contre sa volonté, mène une vie de femme au foyer hétérosexuel détestable au possible. On ne voit d’ailleurs pas très bien comment le personnage a pu se leurrer un seul instant, sans doute la faute revient à la narration omnisciente. Pourtant, c’est aussi dans ces pages que se trouvent les meilleurs moments du livre. Jo Walton nous décrit l’enfermement de Tricia. La vie de femme au foyer conduite à la mise en danger du personnage. Cela n’est que de courte de durée puisque Tricia va reprendre le contrôle de sa vie. Cela a le mérite de rompre avec l’opposition binaire entre les deux narrations, une malheureuse et l’autre heureuse, mais cela supprime également toute forme d’enjeux, puisqu’aucune des deux vies ne rencontre d’obstacle au bonheur.

En effet, Pat a refusé le mariage, et ce pour le meilleur. Elle mène une vie homosexuelle épanouie dont le point noir est la nécessité de discrétion. Cet aspect est à relativiser puisque les deux femmes sont à peu près aussi discrètes qu’un couple exhibitionniste.

Chacune de ces deux Patricia a des enfants et rencontre certes des évènements tragiques, mais les traverse avec grâce. La compagne de Pat va être marquée à vie, mais l’unique conséquence est l’arrêt de leur activité d’apicultrice le weekend.

Ces deux vies ne s’opposent pas, mais ne se rencontrent pas non plus. Elles ne mènent pas à des expériences divergentes ni des modes de vies différentes. Chacun rencontre le bonheur, chacune porte un intérêt poli à l’actualité politique, participant à des manifestations ponctuelles contre le malheur dans le monde en général. Toutes deux sont des bourgeoises installées, dont les grandes peurs, sont loin et abstraites.

Jo Walton ne se contente pas de nous livrer un roman sans enjeu. Elle nous délivre un discours puasse sur les femmes et le féminisme déguisé par un progressisme inéluctable et méphitique. Je passerai sur les nombreuses scènes où les femmes pleurent, mais c’est à cause des hormones pour me concentrer sur des éléments plus dérangeants. La maternité est sacralisée. Chaque fois que Patricia pose les yeux sur l’un de ses enfants, l’amour la submerge. Ce roman écrit en 2014 nous fait revivre les heures de gloire de l’instinct féminin que les femmes comme Véronique Courjaut avaient involontairement remis en cause. Je souligne que Tricia risque sa vie à de nombreuses reprises à cause de ses grossesses, conçue sans amour. Chacun de ses enfants est élevé dans la peine et l’épuisement le plus complet, mais à chaque fois, l’amour l’envahit. Son mariage n’est d’ailleurs et finalement pas remis en question parce qu’il serait arrivé trop tôt dans sa vie, parce qu’il n’avait pas été réfléchi, parce que le mariage, en soi, n’est peut-être pas la voie de l’épanouissement, mais uniquement parce que l’homme choisi refoule sa déviance.

Jo Walton aime donner le choix à ses personnages pour qu’ils n’en fassent aucun usage. Plusieurs protagonistes tombent enceintes à des moments inopportuns, toutes choisissent de garder leurs enfants.

On peut également noter que les personnages s’éloignant du cocon familial meurent ou sont punis par la mort d’un proche. Au revoir mère célibataire qui a voulu subvenir à ses besoins par elle-même. Au revoir fils indigne qui a tourné le dos à son paternel. À chaque fois, les morts sont comparés au père, ce qui engage le lecteur à se détourner d’eux.

Le comble est que Jo Walton est persuadé de nous présenter des personnages engagés dans le combat féministe. L’une des Patricia va donc donner des cours de littérature féministes à des adultes dont l’éducation a été sommaire, nous dit-on. Elle commence donc par leur présenter Sappho, poétesse grec 6 siècles avant Jésus-Christ ! Il est vrai que les années 70 sont pauvres en auteurs femelles prenant le féminisme pour sujet.

Il y a dans ce livre une valorisation d’une culture classique. Pat devient une adepte de la Renaissance italienne. Celle-ci montera une fondation dans le but de protéger des lieux culturels des conflits entre états. L’auteur a alors bien conscience du problème moral d’une telle chose, mais décide de passer outre. Moi, je vous pose la question : si vous deviez tuer un homme pour sauver l’humanité, le feriez-vous ? Ou plutôt, entre les belles bâtisses de Palmyre et les vies à Alep, que choisiriez-vous ?

Quant à la dystopie, d’abord, elle réclame toute l’attention du lecteur, car elle n’est présentée qu’au cours d’une phrase à travers des informations transmises indirectement aux personnages via la télévision ou la radio. Ensuite, ces changements n’apportent rien à l’histoire. Cela n’impacte pas les personnages, plus que notre réalité l’aurait fait. Jo Walton nous invente une guerre nucléaire et nos personnages continuent de cultiver des patates dans leurs jardins et de partir à Florence en vacances. À souligner que ce couple traverse une passe financière difficile et décide donc de se rendre en Italie en avion avec leurs trois enfants ! Je crois que Jo Walton et moi n’avons pas la même définition de « problèmes financiers ». Pour en revenir aux éléments dystopiques, ceux-ci sont supposés nous montrer deux réalités, l’une, celle de Tricia, où tout va bien, et une autre, celle de Pat, où tout va mal. Dans la première, il y a Google, une station internationale sur la lune et le début de la terraformation sur Mars et dans l’autre il y a des échanges réguliers de frappes nucléaires entrainant la propagation du cancer de la Thyroïde, intraitable apparemment chez eux. Je ne comprends pas très bien l’invention d’une guerre nucléaire, notre réalité ne présente-t-elle pas suffisamment de source d’angoisses ? Où fallait-il rendre cela plus palpable ? Si cela devait expliquer les développements du cancer, ils sont également présents dans notre réalité. L’auteur n’y consacre que quelques lignes éparses, nous n’en saurons donc pas plus. Quant à l’autre réalité, Jo Walton nous y glisse une ode à Google et Apple, qui sont juste des entreprises exploitant les données personnelles de leurs utilisateurs et pillant les ressources culturelles. Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de louable à ça. L’usage fait par les personnages des ordinateurs et des moteurs de recherche est si peu développé (traitement de texte, agenda et recherche de mots) qu’il n’était d’ailleurs même pas nécessaire de mentionner la moindre marque.

Pour finir, tout cela nous ramène à notre vieille dame sénile qui doit choisir, mais ne le fera pas, entre ces deux vies. Le choix est cornélien, non pas parce que les deux vies sont toutes les deux plus quelconques l’une que l’autre, mais parce qu’en choisir une c’est influencer le reste du monde, c’est choisir entre le monde merveilleux de Google et la guerre nucléaire tous azimuts. Cela pourrait être drôle, une vieille dame sénile détient le sort de l’humanité entre ses mains, mais c’est juste consternant. De toute façon, Patricia ne choisit pas.

Je rajouterai pour finir que ces récits vies nous sont conter au style indirect rendant chaque évènement lointain. La vie s’enchaine. Les éléments perturbateurs sont désamorcés et présentés comme non problématiques, renforçant l’impression de personnages surhumains capable de traverser l’adversité sans ciller. Le non-choix de Patricia, sénile en maison de retraite, ne peut être pris au sérieux, car il n’est qu’un subterfuge de l’auteur pour justifier la narration des deux vies. Elle n’intervient donc qu’en introduction et en conclusion de l’ouvrage. Une conclusion bien décevante dans laquelle la vie de Trica est dévaluée. La vieille Patricia juge sa vie non enviable, sans doute à cause de l’erreur du mariage, c’est pourtant la seule chose qui atteste de l’humanité et de la force du personnage. Pat ne commet aucune erreur et elle n’a pas à se remettre en cause. Si on observe les fins de vies des deux personnages, on se rend compte que Trica a une vie beaucoup plus riche et diversifié tant dis que Pat a occupé le plus clair de temps au foyer entre les enfants et sa compagne. Jo Walton ne parvient même pas à esquiver le jugement moral.

Je m’en vais de ce pas imaginer un monde où si je n’avais pas lu ce livre quelle vie extraordinairement identique à celle-ci j’aurai eue.

PS : Vive l’Irlande réunit, libre et indépendante.

Mes vrais enfants, Jo Walton, Denoël/Lunes d’Encre, 2017
Traduction : Florence Dolisi
22,50

Alchimie de pierre

Ekaterina Sedia est née en Russie en 1970. Elle émigre aux États-Unis d’Amérique pour poursuivre ses études dans le domaine de l’écologie. Elle est l’auteure de cinq romans dont l’Alchimie de la pierre, publié en 2008 chez Prime Books. Ekaterina Sedia a également produit beaucoup de nouvelles et œuvré, un petit peu, dans l’édition.
L’Alchimie de la pierre, recommandé par Locus The Magazine of The Science Fiction & Fantasy Field, nous arrive en France grâce aux éditions du Bélial’ avec une traduction de Pierre-Paul Durastanti.
La couverture est due à Nicolas Fructus, ce qui nous change d’Aurélien Police et de Manchu, mais pas forcément pour le mieux. Personnellement, je trouve cette illustration criarde. De plus, le dessin introduisant chaque nouveau chapitre est toujours le même, ce qui rend le livre beaucoup moins sophistiqué qu’il n’y parait, mais contribue à charger l’objet, ce qui est assez symptomatique de cette histoire.

Dans L’Alchimie de la pierre, nous suivons l’automate Mattie, émancipée et gagnant sa vie comme alchimiste au sein d’une ville divisée en trois groupes. Les mécaniciens et les alchimistes se disputent le pouvoir tant dit que les gargouilles sont aux bords de l’extinction. Ces dernières engagent Mattie pour les sauver de la pétrification. Le monde de l’Alchimie de la pierre est donc en pleine transformation, accéléré par une série d’attentats contre le gouvernement.

La première problématique à se présenter aux lecteurs est celle du lien entre Mattie à son ancien maitre, Lohari. Sedia décrit très bien l’ambiguïté de leurs relations. L’automate est un personnage complexe. Ses réflexions et ses sentiments sont humains, mais son corps ne l’est pas. Cela la place aux marges de la société, non pas comme une pestiférée, mais comme une spectatrice invisible. Elle tient également un rôle de candide. Mattie découvre la liberté, même relative. Elle fait des rencontres, noue des amitiés et voit naitre en elle le sentiment amoureux et le désir qui l’accompagne. Cependant, cette naïveté et la position de retrait qu’elle occupe vont aussi se présenter comme des handicaps pour la narration. L’auteur veut traiter un sujet plus global, elle veut nous parler de la révolution au sein de la société. Ces bouleversements sociaux vont rester très flou, puisque Mattie n’y serai jamais lié

« Il lui semblait que les évènements se produisaient sans la gratifier d’une influence directe »

Cette partie de l’histoire n’est accessible qu’à travers les propos caricaturaux des personnages. Il se produit d’ailleurs un renversement du point de vue du personnage principal arrivé à mi-parcours. Mattie commence par nous décrire un monde décrépit, dans lequel elle est discriminée et semble le regretter. Elle déplore également la mise à l’écart des étrangers et l’exploitation des paysans et des ouvriers. Or lorsqu’elle se retrouve face au groupe contestataire elle porte un regard déçu en leur reprochant d’être les enfants des classes supérieures. C’est un paradoxe lorsque l’on voit le mode de vie de Mattie, qui cours se réfugier chez son maitre à chaque obstacle, travaille pour des riches, n’a aucunement besoin de nourriture, de chauffage ou de dormir, sans oublier son visage en porcelaine qu’on lui change trois fois dans le récit. L’automate ne se liera pas directement à ce groupe. On peut arguer qu’ils ne l’incluent pas, mais aussi que Mattie ne va pas au-devant d’eux. D’ailleurs, elle ne va au-devant de personne. Cela explique la présence d’un personnage mystérieux dont l’existence ne se justifie que pour faire avancer l’histoire en révélant des informations à Mattie. On effectue donc régulièrement des allers et retours entre les mêmes personnages et les mêmes lieux. Certaines intrigues sont diluées parce que Mattie a oublié de demander quelque chose à X. cela donne au lecteur le temps d’anticiper la suite et de s’ennuyer.

Enfin, Ekaterina Sedia semble saborder à la fois son propos et son personnage. Dans un premier élan, Mattie découvre l’amitié et les premiers émois amoureux, mais ceux-ci sont écartés de la narration, laissant un gout amer. Les grands bouleversements vont également être une déception et l’émancipation véritable de Mattie échoue. Le ton change et passe d’un optimisme serein en l’avenir à l’abattement du retour à l’ordre. Cela pourrait être une dynamique intéressante si j’avais le sentiment que ce changement de ton était souhaité par l’auteur. Or il semble plutôt être le résultat d’une intrigue mal menée.

Ekaterina Sedia s’applique à nous délivrer une historie sophistiquée en témoigne le langage utilisé, rempli d’adjectifs et de tournure de phrases alambiquées. La description de l’univers et de l’ambiance occupe de l’espace, ce qui en laisse peu pour le travail narratif. Les transitions entre les évènements sont donc traitées de manières très succinctes et l’enchaînement de l’action en pâtit. Dans une interview pour Fantasy Magazine l’auteur se dit avoir été surprise de pouvoir raconter une histoire avec une intrigue, ce qu’elle qualifie de « petit miracle ». À mon sens, ce miracle n’a pas eu lieu. Les questionnements intéressants de l’Alchimie de la pierre sont indépendants de l’intrigue: l’amitié, l’amour et la découverte de la liberté. La construction de l’intrigue pour l’auteur a consisté à rattacher artificiellement tous les personnages au groupe contestataire, sans jamais nous exposer les motifs des personnages et sans jamais leur faire un jouer un rôle prépondérant. L’histoire de l’Alchimie de la pierre parait donc peu probable et surtout avortée. On reste sur des passages beaux et forts, mais qui ne conduisent pas à une histoire.

L’alchimie de la pierre, Ekaterina Sedia, Le Bélial’, 2016
Traduction : Pierre Paul Durastanti
20 €

To carry on or to carry on

Lecteur attentif que tu es, tu sais qu’il y a quelque temps je me suis replongée dans Harry Potter. Par contre, tu ne le sais peut-être pas, mais il m’arrive d’aller perdre mon temps sur un fameux « site web d’hébergement de vidéos sur lequel les utilisateurs peuvent envoyer, évaluer, regarder, commenter et partager des vidéos » sur lequel j’ai découvert Sophie M est donc Rainbow Rowell. 
Rainbow Rowell est une autrice américaine de plusieurs romans dont seulement deux vont nous intéresser. Le premier est intitulé Fangirl (2013) et suit l’arrivée à l’université de Cath, ce personnage est également l’autrice d’une fanfiction, Carry on. Vous commencez à voir où je veux en venir. En 2015, Rainbow Rowell publie Carry On, la fanfiction qu’aurait pu écrire Cath. 
J’étais intrigué par Carry on, puisqu’il était supposé offrir une nouvelle perspective sur la saga de J.K. Rowling. Sur les bons conseils de Cachou, j’ai finalement commencé par le commencement c’est-à-dire Fangirl. 

Fangirl n’est pas un roman trépidant. On assiste à un évènement plutôt banal c’est-à-dire les premiers pas de Cath dans un monde adulte. Sa sœur a mis les voiles dans le bâtiment d’à côté et s’est trouvé sa propre colocataire. Les deux sœurs, jumelles, sont en instance de divorce et Cath est laissé à la traine. Pourtant, elle va surmonter cette épreuve, rencontrer des gens, se remettre en cause, se questionner pour aller de l’avant. Ces changements sont accueillis avec plus ou moins d’enthousiasme. A priori, ces situations nous sont familières puisqu’il a bien fallu à tout à chacun quitter papa et maman et affronter le méchant monde qui nous entoure. Bien sûr, Cath est un peu spéciale, car elle est particulièrement peu volontaire. On pourra trouver ça touchant ou ridicule ou encore ridiculement touchant.

Cath écrit et se laisse dévorer par le monde de Simon Snow. Elle explique à plusieurs reprises se sentir disparaitre quand elle travaille sur sa fanfiction, ce qui laisse présagé d’un rapport malsain vis-à-vis de sa communauté de lecteurs. D’ailleurs, on entendra peu parler de ses lecteurs concrètement. Rainbow Rowell image bien la pression que Cath peur ressentir lorsque le moment de conclure Carry on arrive. Pourtant aucun de ses lecteurs/commentateurs n’est désigné. Il reste une masse informe au loin. L’enjeu, pour l’auteur, est de montrer comment son personnage va s’émanciper de cet univers sans le trahir. À l’université, Cath étudie un cours de « writing fiction », dans lequel son professeur lui fait comprendre que la fanfiction n’a pas sa place. Il est temps qu’elle crée son propre univers ou tout du moins qu’elle essaye. Ce cheminement vers l’écriture est plutôt intéressant. Il présente l’écriture de fanfiction sous un jour nouveau et positif, c’est-à-dire comme une zone d’entrainement et de rodage pour jeune écrivain.

Cette partie de l’histoire passe cependant au second plan pour se concentrer sur la socialisation de Cath, qui va se trouver un petit ami. Cette relation, classique, s’insère correctement dans la narration, même si on peut regretter quelle penne autant de place ? Rainbow Rowell ne nous épargnera pas les questionnements puritains autour du sexe avant le mariage et bien sûr du mariage. Tout cela dans le but principal de nous démontrer que Cath n’est pas une trainée.

Au final, Fangirl se montre très plaisant à lecture, disons que cela glisse tout seul. L’auteur parvient à créer un personnage crédible et à le faire évoluer. Cependant, je regrette un peu le manque de montée en généralité, c’est-à-dire que l’on sent bien le poids de la difficulté à aller au-devant de l’autre, mais l’on ne s’attarde pas trop sur la cause. Je n’entends pas par là, les causes personnelles de Cath, qui est clairement en plein Oeudipe, mais des causes plus générales comme pourquoi le monde fait-il autant peur ? Surtout, j’aurais trouvé intéressant que l’auteur se penche sur les raisons pour lesquels Cath éprouve aussi peu d’attraction pour le monde qui l’entoure. Je saisis l’appréhension, mais je ne comprends pas son manque de curiosité. Cette question, là, n’est pas résolue, à moins de considérer qu’il le faille bien, mais ce serait être normatif.

Il n’est pas inopportun de dresser quelques parallèles avec la série Gilmore Girls. Je trouve que les deux personnages fonctionnent en une asymétrie assez intéressante. Rory Gilmore, pleine de bons sentiments, a décidé de conquérir le monde, comme le revival de la série nous la montré, cela ne va pas se produire. Cette enfant qui s’offre au monde sans retenue et sans arrière-pensée finit par retrouver le chemin de son village. Cath prend le chemin à l’envers. Elle n’a pas la plus petite intention de conquérir le monde, qui la terrifie, pourtant elle se lance. Le roman s’arrête au moment où Cath semble avoir eu le déclic, ainsi on ne saura pas jusqu’où elle ira. La fin convenue me laisse présager du manque d’ambition de l’auteur pour son personnage, mais je me permets pour ma part d’envisager une poursuite plus optimiste dans lequel celle-ci continuerait de découvrir des choses, au-delà du périmètre de 40 minutes en voiture autour de la maison de son père.

J’ai donc terminé mon roman en me sentant plutôt satisfaite parmi les romans dédiés à la jeunesse lue ces derniers temps, celui-ci s’en sortait vraiment bien. Je prenais confiance en l’auteur, malgré quelques tics de langage. J’ai donc entamé Carry on et ce dut le drame.

Carry on est écrit de la même façon que Fangirl, c’est-à-dire un style très simple, mais propre, un vocabulaire peu développé, une prépondérance de dialogues. J’ai repensé à ce que disait Ursula Le Guin sur les problèmes de styles des jeunes auteurs. Fangirl se déroule de nos jours dans un univers sans mystère et que le style qui accompagne le récit soit des plus contemporain ne détonne pas. Arrivé à l’école de magie de Simon Snow, le décalage se fait ressentir. J’ai eu l’impression d’une enfilade de plaintes adolescentes sur les tourments de la vie lycéenne, auquel se rajoute de subtiles allusions aux aventures menées dans les tomes précédents. Chacune se résumant à peu près à ceci : un truc gluant a attaqué et Snow l’a tué. Carry on est construit sur le principe de personnage point de vue, ce qui dans ce récit ne présente aucun intérêt. Tous les personnages se retrouvant, la plupart du temps, au même endroit. Leurs points de vue sont rédigés de la même façon, ne permettant pas de distinguer les personnages des uns des autres.

Au bout de deux cents pages, il ne s’est rien produit me faisant lever le sourcil. Pour cause, une partie des évènements a déjà été annoncée dans Fangirl.

Les éléments sociopolitiques qui auraient pu donner du caractère à l’œuvre sont brefs et ponctuels. Rainbow Rowell tente bien sûr de donner un sens plus moral à l’affrontement entre méchant et gentil. Les premiers sont des élitistes, sang pur, les seconds sont des défenseurs des classes populaires et des marginaux. En même temps, l’auteur nous explique que tous les personnages ne possèdent pas la même dose de magie, et ce dès la naissance, ergo innéiste. Baz est gay, Simon est bisexuel ou gay, peu importe. Oui peu importe. La romance entre les deux personnages est tellement mollement menée que cela importe peu. Les personnages ne sont porteurs d’aucune ambiguïté, d’aucun doute. Je sauverai seulement Agathe, la copine de Simon, qui nous laisse entr’apercevoir que fréquenter l’élu est une activité bien triste dont elle ne sait pas comment s’en sortir. C’est d’ailleurs à peu près ce que j’ai ressenti en lisant Carry on avant de me rappeler que je n’étais pas un personnage de fiction emprisonné dans son rôle. J’ai refermé Carry on à la page 179.

Fangirl, Rainbow Rowell, Castelmore, 2013
Traduction : Cédric Dégottes
16,90 euros

Carry On, Rainbow Rowell, PKJ, 2016
Traduction : Catherine Nabokov
18,90 euros

Tristes utopies

Ma lecture de La vague montante de Marion Zimmer Bradley m’avait redonné envie de lire des Dyschroniques. Ce format ayant toujours ma sympathie. Je ne suis pourtant pas tombé sur les meilleurs. 

Ben Bova est supposé « imaginé une expédition pionnière où la quête de soi se mue en choc des civilisations ». En effet, il est bien question d’une expédition dans cette nouvelle. Un groupe de différents chercheurs s’enquièrent de la découverte d’une planète et de la présence d’être vivant dessus. Leurs espoirs se réalisent. Ils trouvent en effet une trace d’êtres vivants, quasi humains. C’est là que les choses se corsent. Cette nouvelle pourrait être merveilleuse, mais elle symbolise surtout une menace pour les nouveaux arrivants. On peut alors se demander qu’elle ait l’intérêt de sillonner l’univers dans l’espoir de ne rencontrer personne. Car à aucun moment, cette expédition ne m’a semblé être une « quête de soi », malgré l’instabilité psychologique du personnage principal. Le « choc des civilisations » est déjà présent dans l’esprit de tous avant même d’avoir rencontrer des « autres ».

Dans sa grande mansuétude, le personnage principal, tour à tour suicidaire puis totalitaire, décide d’infiltrer le groupe d’être vivant. Rien de plus facile, plus qu’ils se ressemblent et sont considérés comme des débiles par le narrateur. Les deux groupes ont beau avoir tous les traits physiques en commun, l’équipage scientifique continue de les considérer comme des autres qui vont les anéantir à coup de silex, sans doute ?

On apprécie au fil du récit les remarques sexistes et racistes. Les personnages féminins sont principalement désigné sous le titre « les femmes », ce qui donne cette merveilleuse phrase : « d’une voix sifflante, Grote fit taire les femmes tandis qu’elles s’accroupissaient à ses côtés. ». La population indigène dont les traits physiques sont les mêmes que ceux de leurs visiteurs se révèlent avoir la peau noire, mais « ils ne sont pas négroïdes ». Du coup, je me demande bien à quoi peut ressembler un nègre.

L’expédition tout comme le récit se révèle stérile. Le groupe d’explorateur finit enfin par ne plus considérer les indigènes comme une menace, car il les assimile comme des leurs. La menace est déplacée vers un autre ennemi encore un inconnu. La science-fiction s’est dépeindre la rencontre avec l’autre de façon subtile, elle sait aussi montré l’impossibilité de se rencontrer. Où cours-tu mon adversaire est une lecture intéressante, car ce texte témoigne de l’hermétisme dont peut faire preuve un auteur.

Le Royaume de Dieu est également raté, mais se montrer un peu plus subtile. Damon Knight imagine la venue d’un extraterrestre qui va transformer la biologie de l’être humain afin de lui permettre de devenir plus emphatique. La phrase « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » devient littérale. J’aimerai vous dire qu’il y a de l’idée, mais non. Cette idée témoigne simplement de la naïveté du propos. La Royaume de Dieu se propose de mettre les humains à égalité selon une logique comptable. Ce que je te fais subir, je le subirai aussi. Cette équation est supposée annihiler toute forme de violence et d’injustice sur terre. Il devient biologiquement improbable pour l’humain de blesser autrui. Je crois que l’on peut appeler ça une castration chimique. Ceci est présenté comme une utopie. Le consentement est donc balayé. Il n’y a plus de problème éthique puisque l’homme n’a plus le choix. Le personnage principal qui va témoigner de cette transformation, lutte tout du long pour trouver des arguments contraires hors il ne lui viendra jamais à l’esprit l’idée de défendre la liberté de choisir, le libre-abrite ou encore la conscience. Non, il se dressera en caricature républicaine prônant l’individualisme.

Le postulat de Damon Knight est donc consternant dans cette conséquence, mais aussi dans ses pré-suppositions puisqu’il considère l’homme comme naturellement enclin à la violence et à l’injustice. On en revient toujours à l’opposition entre Hobbes et Rousseau. Le premier considère que l’homme est l’ennemi de l’homme et le second que l’homme est corrompu par la société. D’ailleurs, le narrateur n’est pas indifférent à cet argument. Certains passages mettent en cause l’industrie et les gouvernements, mais ce n’est pas à eux de changer ou de tomber, c’est à l’individu de réprimer ses pulsions.
Le Royaume de Dieu est benêt et moralisant comme seul le Royaume de Dieu peut l’être.

Où cours-tu mon adversaire? Ben Bova, Dyschroniques/Passagers clandestin, 2013
Traduction Ben Zimet
8 euros. 

Le Royaume de Dieu, Damon Knight,  Dyschroniques/Passagers clandestin, 2014
Natalie Dudon
8 euros

Le blabla de la nuit

14488916_10154011729481313_1530780377_oComme vous le savez puisque vous me suivez assidument, Ursule Le Guin est la papesse de la science-fiction, mais je ne la découvre que récemment. Toujours grâce à votre assiduité, vous savez que je commence rarement les choses dans l’ordre indiqué. Après La main gauche de la nuit, je me suis laissée tenter par ce court essai publié Aux forges de Vulcain. 

Le langage de la nuit rassemble dix textes, articles et discours, tenue par Ursula Le Guin à différentes occasions, qui ne nous sont pas communiqué pour des raisons que je ne m’explique pas. Cet essai ne s’embarrasse pas non plus d’un sommaire, outil perçu comme pratique par certains.

Les dix textes sont les suivants :
–Une citoyenne de Mondath
–Pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ?
–Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls
–Discours de réception du prix du National Book Award
–L’enfant et l’ombre
–Mythes et archétypes en science-fiction
–Du pays des elfes à Poughkeepsie
–La science-fiction américaine et l’autre
–madame Brown et la science-fiction
–La cosmologie pour tous

La préface de Martin Wincler est inutile et rédigée en épicène, j’ai déjà exprimé tout le bien que je pensais de cette pratique. Les textes présentés ne se valent pas tous. Certains peuvent être considérés comme anecdotiques. Ils forment cependant un ensemble assez cohérent. Ursula Le Guin brasse les mêmes temps avec des approches plus ou moins différentes. Le premier est l’opposition entre fiction et utilitarisme. La fiction, science-fiction, est une forme méprisée, car elle ne présente pas de rentabilité. Elle s’offre aux lecteurs comme divertissement et à la rigueur comme art. Pour l’auteur, cela s’oppose à la vision du cadre dynamique américain moyen, qui n’agit que dans son intérêt. L’argument revient à plusieurs reprises (Pourquoi les américains ont peur des dragons ? L’enfant et l’ombre). Ursula Le Guin s’en prend également à la science-fiction et déplore le manque d’ambition littéraire des auteurs, mais aussi de la critique qui nourrit les écrivains. Là-dessus, je ne peux que la rejoindre. Pourquoi excuser le médiocre alors qu’il existe tant de bons textes ailleurs ? Pourquoi ne pas percevoir la critique comme un trépied qui vous tire vers le haut, plutôt que comme une attaque personnelle ?

Enfin, la jeunesse est une cible de choix pour l’écrivaine. Elle apporte ainsi son soutien aux auteurs de jeunesses, mais aussi en appelle à ne pas prendre les plus jeunes lecteurs pour des idiots ; à cesser de sous-estimer le lectorat.
« Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls » éclairera, en surface, le lecteur sur les déclics qui ont pu mener Le Guin à la rédaction de roman tels que Les dépossédés, La Main gauche de la nuit et aussi Terremer.
Je souligne que « L’enfant et l’ombre » offre une belle et pertinente analyse du trio Gollum, Frodo et Sam. Je ne e l’étais pas formulé, mais cela me parait cohérent.
Ces textes qui ont tous été écrits dans des contextes précis survolent en général leurs sujets. On ne va jamais en profondeur. Le style déclaratif de Le Guin sonne parfois moralisateur. Je ne pense pas que cela ait été la volonté de l’auteur, mais on alterne souvent modèle d’écriture, qui sont toujours les mêmes, et contre-exemple, en général peu d’exemples.

Tout cela me mène à une conclusion qu’Ursula Le Guin est sans doute meilleur nouvelliste qu’essayiste. Ce n’est pas la pire des qualités.

Le langage de la nuit, Ursula Le Guin, Aux Forges de Vulcain, 2016.
12 euros.