Super roman

SupernormalIl est devenu une chose commune et facile de se moquer des superhéros. Deadpool (Tim Miller, 2016) constitue le dernier et meilleur exemple en date. Le héros Marvel brise tous les codes nous montrons sa sexualité et brisant le quatrième mur à tout bout de champ. Il n’a rien inventé. En 1977, le journaliste Robert Mayer voyait paraitre son premier roman Superflok. 

Super Normal développe un concept aujourd’hui assez banal, imaginer la vie normale des surhommes lorsqu’ils ne portent pas leurs costumes moulants. David Brinkley est le dernier des superhéros vivants. Toutefois, il a déposé ses collants pour fonder une famille dans la banlieue de New York.
En fait, notre personnage effectue la mue inverse des superhéros au lieu de se transformer en surhomme, symbole du passage de l’adolescence à l’âge adulte, il vieillit et deviens moins puissant.
Robert Mayer ne se satisfait pas de nous montrer un héros en voie de décrépitude, il nous dépeint aussi un homme normal qui a un peu raté sa vie. David Brinkley mène une vie bourgeoise, mais pas riche. Il stagne dans sa carrière de journaliste puisqu’il doit être rentré tous les soirs pour faire la vaisselle. Il est moyen parmi les moyens.
Super Normal ne se limite pas à un roman introspectif sur le dépérissement. New York croule plus que jamais sous la criminalité à tel point que David Brinkley songe à renfiler ses collants. Robert Mayer le confronte à son inutilité. Les Américains l’ont oublié. Dans la résolution de l’intrigue, David Brinkley tiendra certes un rôle spectaculaire, mais les problèmes humains seront résolus par eux.

1026129Batman versus Superman (Zack Snyder, 2016) nous laissait entrevoir cette voie, mais n’osait l’emprunter. Superman n’est pas utile, il est même nuisible. Heureusement, la franchise a eu l’idée d’en faire un Texan benêt, qui n’aura jamais l’idée de se servir de son pouvoir pour dominer les foules.
Là où les parodies de superhéros demeurent gratuites, Robert Mayer en profite pour nous proposer une satire de la société américaine. Cela réclame une certaine connaissance de la culture du pays, mais l’édition française s’est dotée de 201 notes de bas de page, certaines abusives, pour éclairer le lecteur.

L’auteur met à mal le mythe de la toute-puissance, puisque notre héros ne parvient à bander que lorsqu’il ne porte pas son costume. Il doit prendre sa forme normal et considéré comme tel pour bander décemment. Robert Mayer fait également s’interroger son personnage sur le système carcéral. La prison est-elle la solution au système carcéral ? Le gardien de prison croisée est comparé à un militant d’extrême droite, ce qui pourrait constituer un début de réponse.
Enfin, les multinationales ne ressortent pas de ce roman indemne puisqu’elles sont associées à un poison gangrenant la société et nous ayant rendu moins puissants.

7850263956_3ec87be7e3Le récit de Mayer se révèle riche et plusieurs lectures permettront sans doute de mettre à jour de nouvelles références. Super Normal a inspiré beaucoup d’auteurs de comics par la suite et son œuvre demeure originale et drôle. Il bénéficie donc de deux postfaces l’une de Grant Morisson (Batman) et de Kurt Busiek (Astro city et les héros Marvel). Il n’est pas non plus interdit de faire le lien entre Super Normal et Watchmen d’Alan Moore paru en 1986, même si l’auteur s’est montré moins loquace sur le roman de Mayer.

Super Normal, Robert Mayer, Aux forges de Vulcains, 2017
Traduction : Francis Guévremont
21 €

Je ne suis pas votre nègre

IANYN_DP_A3_14.inddParlons peu, parlons bien, j’avais bien vu que I am not your negro avait été nominé aux oscars, mais j’avais mis de côté son visionnage pour me consacrer sur O.J. Simpson, objet d’une série (American crime story : The people versus O.J. Simpson, FX, 2016) et d’un documentaire de cinq heures (O.J. Simpson : Made in America, Ezra Edelman, 2016) dont je vous parlerais un jour prochain. Heureusement, une amie soucieuse de mon élévation intellectuelle me remit sur le droit chemin. 
Le documentaire de Raoul Peck est sorti, en France, d’abord sur le petit écran (Arte) avant de paraitre dans une cinquantaine de salles. 

Raoul Peck, né en 1953 à Haïti, et ses parents fuient la dictature de Duvalier (1957-1971) pour le Congo. Raoul Peck rejoint l’élite cosmopolite, il mène ses études tout comme sa carrière dans différents pays (États-Unis, Allemagne et France). Il deviendra ministre de la Culture d’Haïti de 1995 à 1998. Raoul Peck réalise des téléfilms pour Canal +, notamment l’École du pouvoir (2009) qui proposait une belle critique de l’ENA et de la politique. Je vous laisse découvrir les détails de sa biographie sur ce fameux projet d’encyclopédie universelle et multilingue.

I am not your negro se base un manuscrit non publié de James Baldwin (1924–1987) Remember this house. Il s’agit d’un texte regroupant ses souvenirs liés à trois militants majeurs de la lutte pour les noirs aux États-Unis : Medgar Evers, avocat pour la NAACP tué en 1963, Malcolm X tué en 1965 et Martin Luther King tué en 1968.

Ces trois figures vont rythmer le documentaire, mais ne sortiront pas de leurs rôles d’icônes. Ces trois personnages historiques représentent une forme spécifique de résistance à l’oppression des blancs. Medgars Evers incarne la voie légaliste, Malcolm X la lutte violente et Martin Luther King la stratégie médiatique et l’amour. I am not your negro propose donc de découvrir la variété de la pensée des militants noirs, rarement représentée au sein d’une même œuvre ou alors pour les mettre en opposition.

Le sujet du documentaire reste concentré sur James Baldwin. Remember this house a été ébauché à la fin de sa vie alors que l’écrivain a vu mourir ses amis et les symboles de la lutte. C’est la vision d’un homme fatigué ayant vu mourir tous ses amis et une bonne partie de ses espoirs qui nous est présentée. Le film esquisse deux mouvements, tout d’abord démontrer aux blancs que le « problème des noirs » est le leur, ensuite appelé les africains-américains à transcender les représentations qui leur ont été données jusqu’à présent. Ils n’incarneront jamais des John Wayne, mais ne peuvent pas rester dans le rôle des Indiens de toute évidence. Raoul Peck et James Baldwin démontrent bien l’entrelacement du destin des noirs et des blancs aux États-Unis. Plus les blancs s’exonèrent de leur oppression et plus la société américaine, dans son ensemble, s’éloigne de la démocratie.

Le réalisateur manipule les images pour mettre en scène le propos de Baldwin. Nous sommes loin du cinéma-vérité. Le réalisateur n’a aucun respect pour l’archive visuelle, ce qui ne la trahit pas forcément. Les images choisies n’expriment pas ce qu’elle montre, mais pour illustrer le manuscrit de Baldwin. Elles n’avaient pas cette visée, mais vont être finement détournées dans ce but. Raoul Peck va chercher aussi bien dans le passé que le présent en insérant des photos des émeutes de Ferguson, mais aussi des images du Président Barack Obama (aujourd’hui occupé à faire le tour des iles polynésiennes françaises et a appelé à voter pour Emmanuel Macron).

I am not your negro comporte son lot de désespoir puisque la situation décrite par Baldwin au milieu des années 80 se transpose aisément à nos jours. Pourtant, le visionnage du film n’inspire pas de l’abattement, au contraire. James Baldwin expose ses morts et ses désillusions, mais aussi sa résilience. Les images de Ferguson ne sont d’ailleurs pas tristes, elles montrent un groupe en lutte. L’évolution des relations entre les bancs et noirs n’évolue que dans le sens d’une retraduction actualisée de la domination, mais celle-ci est combattue. L’espoir véhiculé par I am not you negro ne se trouve pas dans une éventuelle prise de conscience et de réadaptation du comportement du blanc, mais dans la résistance des Africains-Américains.

Raoul Peck nous proposera également cette année un film où il sera question de domination : Le jeune Karl Marx (septembre 2017). Je suis toute de suite moins enchantée.

I am not your negro, Raoul Peck, 2017
Avec les voix de Samuel Lee Jackson (VO) et Joey Star (VF)

Demain la fiction / Au bal des auteurs

au-bal-des-actifs-couvDemain le travail/Au bal des actifs propose de relancer la science-fiction prospective en demandant à 12 auteurs d’imaginer les formes du travail futur. Le projet a été lancé dans la vague de Nuit Debout, des manifestations contre la Loi Travail et lors d’une année d’élection, ce qui laisse planer un léger fumet d’opportunisme. C’était l’occasion pour les Editions La Volte de s’adresser à un autre public, plus préoccupé par les sciences sociales, sans se couper de sa base, comme on dit dans certains milieux. 

Catherine Dufour nous livre la meilleure fournée de ce recueil avec « Pâles mâles ». La nouvelle nous montre un couple à la recherche d’un emploi. Cette idée presque simpliste frôle le génie. Grâce à leurs recherches, nous avons accès à une description du monde imaginé par l’auteur : la rareté des CDI, l’ubérisation et l’injonction de rendre chaque particule de notre être rentable. Nous plongeons dans leur intimité, face à la détérioration de leur relation, car ils sont trop rongés par la quête d’une rémunération quelconque. Catherine Dufour est la seule de ce recueil à ne pas traiter la vie de ses protagonistes avec légèreté, ce qu’il advient d’eux nous importe.

9782253125402-GStéphane Beauverger nous offre une nouvelle presque aussi réussie. Canal 25 présente deux handicaps. D’abord, elle ne peut se résumer sans dévoiler l’ensemble du récit. Ensuite, le personnage est condamné d’avance. Anton participe à une chaine de télé-réalité. En échange, il est logé gratuitement. Pour subvenir au reste de ses besoins, Anton se prostitue. Lors d’une de ses prestations, il est violé. Grâce aux images fournies par l’entreprise, il gagne son procès. L’histoire démarre là. Peut-on faire plus glauque ? Peut-être, mais Stéphane Beauverger n’y parviendra pas à cette occasion. La situation d’Anton est terrible et excessive, elle pose une distance entre lui et le lecteur rendant toute empathie impossible. On salue tout de même cette miss en scène de la rencontre entre la télé-réalité et YouTube qui ont rendu nos allées et venues rentables.

Par la suite, le recueil s’apparente à une longue traversée du désert jusqu’à Parfum de Mouffette de David Calvo. Dans ce texte, nous lisons la correspondance d’un auteur autour d’un projet de nouvelle. Cet exercice littéraire manque certes d’émotion, mais expose efficacement son sujet. Il ne s’agit pas tant de critiquer le travail créatif que le processus éditorial mise à nu du boulot. Il y a les compromissions, mais tout contact au monde entraine une compromission. C’est surtout l’uniformisation des textes et le piège de la réglementation, qui, étrangement, dessert moins les intérêts des entreprises que ceux des individus.

le-club-des-punks-contre-l-apocalypse-zombieTout n’est pas noir et blanc, comme chacun sait, il y a cinquante nuances de gris. Dans cette catégorie, nous trouvons Karim Berrouka avec Nous vivons dans le meilleur des mondes. Le lecteur aura reconnu la référence au roman d’Aldoux Huxley, même si le texte se rapproche plus à mon sens de 1984 d’Orwell. L’auteur nous propose une réécriture sans passion des grands classiques de la SF politique, et c’est sans passion qu’on le lit.

La Fabrique des cercueils de L.L. Kloetzer, avec ses 85 pages, ne se qualifie pas comme une nouvelle. À ce stade, deux solutions s’imposent : en faire un roman ou tailler dans le vif. Les auteurs ont décidé de s’attaquer au travail par le biais de la grève. L. L. Kloetzer sont les seuls à ne pas inventer de révolutions philosophiques à la mord-moi-le-nœud, mais à se confronter aux moyens pratiques d’une révolte. Avant d’en arriver là, nous suivons Alyn, cadre supérieur, pendant une trentaine de pages. Ce personnage reste vaporeux, à l’image de son univers emprunté à Anamnèse de Lady Star (Lune d’encre, 2013 et Vosok, Lune d’encre 2016). J’ai donc traversé à l’aveugle ce récit en cherchant le travail éditorial qui en aurait fait ressortir le meilleur, laissant derrière les phrases lourdes, longues et parfois inutiles.

ALIVE de Ketty Steward se compose d’un enchevêtrement de dialogues sur les réseaux sociaux, de billets de blogs, d’extraits de page Wiki et un petit peu de narration pour raccorder les bouts. L’histoire est plutôt bien vue, mettant en scène à la fois la surveillance exercée à travers les réseaux sociaux et la surveillance exercée sur soi-même.

yama-loka-terminus-2103472La Parapluie de Goncourt, de Léo Henry, s’inscrit dans une veine similaire au texte de David Calvo, ce qui explique pourquoi les nouvelles se font écho si explicitement. Léo Henry soumet un récit à différents correcteurs entrainant à chaque fois des modifications. Une note d’intention nous explique tout ça, au cas où… Le premier problème réside dans le texte proposé au départ. L’auteur nous explique, encore une fois, sa signification profonde, mais je ne suis pas convaincue. Le second problème réside dans la transparence de l’exercice, regarder Léo Henry réécrire s’avère peu palpitant. Le Parapluie de Goncourt manque de considération pour son lecteur, contraint de lire et relire un texte similaire plusieurs fois d’affilé pour comprendre les commentaires.

Maintenant, nous atteignons le cœur du drame, car noir c’est noir et il n’y a plus d’espoir. J’ai décidé de vous donner le meilleur de moi-même pour cette chronique. Ne me pardonnez pas.

Le Profil de Li-Cam s’est révélé illisible, endurer autant de poncifs littéraires excédait mes capacités. Je vous laisse avec la deuxième ligne : « Mon regard reflète le vide que j’impose à mon esprit ; la béance, ce faux ami de la béatitude, qui musèle mes pensées. » Mon regard reflète la consternation que m’impose ce texte ; le revers, faux ami de l’ourlet, qui scelle ma lecture.

Cru_LuvanJ’ai lu Miroir de Luvan et pourtant cette histoire refuse de rester dans ma mémoire. Passée la première page, l’auteur interrompt son récit pour des extraits d’essai philosophico-sociologique. Je ne doute pas que l’on puisse lier fiction et essai, mais ici la sauce ne prend pas. Les extraits documentaires, dans ce texte comme dans d’autres, sont simplement collés au milieu de la narration et cela se révèle à peu près aussi épuisant que les notes de fin d’ouvrage réclamant au lecteur de s’interrompre, de sortir du récit, puis d’y revenir à toutes les pages.

Vertigeo d’Emmanuel Delporte apparait comme une anomalie. Tous les choix de narration de l’auteur sont surprenants. Le héros incarne un contremaitre, figure controversée dans la hiérarchie d’une usine. Les Kloetzer choisissaient également un personnage ambivalent pour nous raconter une grève, jouant sur sa duplicité. Ici, je vous rassure il n’en est rien. Nous suivons donc un contremaitre qui fait littéralement « pousser » les étages d’une tour dans un but inconnu.
Seul, notre contremaitre parvient à prendre conscience de cette aberration : leurs emplois n’ont aucun sens. Les hordes d’ouvriers décérébrés sont bien trop occupées à se pinter à l’hydromel et à engrosser des génitrices. Notre brave contremaitre va donc attendre que les évènements le conduisent à la réponse de ce mystère. Cette activité occupe les hordes d’ouvriers pendants que les riches vivent comme des Dieux grecs au rez-de-chaussée. L’histoire principale ne se contente pas d’être ridicule, mais se parsème également d’incohérence et de pudibonderie. Dans Vertigeo, il faut remplacer les génitrices par des prostitués et l’hydromel par du tord-boyaux. On se croirait plutôt dans Le travail en Mordor, et encore, c’est sans doute dénigrer Tolkien plus que nécessaire.

Nous arrivons enfin au clou du spectacle : Coêve de Norbert Merjagnan. Je le soupçonne avec Li-Cam de s’être lancé dans un concours à la recherche du meilleur poncif littéraire, puisque la nouvelle démarre par : « L’aube incrémentait la rue de moires sur le macadam et de miroir de pluie. » Tout comme ma bile incrémente cette chronique de mordacité lancée sur l’autoroute électronique et de références honteuses. Nonobstant, ma lecture ne devait pas se sceller si tôt. Je poursuivis ma badauderie au-delà. Au-delà de la typologie pseudo-manuscrite, au-delà des symboles intempestifs, au-delà des mots inventés, au-delà des dialogues pseudo-jeunes et futuristes, au-delà du nom de ce groupe d’activiste les condoms. Non, pas au-delà de ça.

couverture zone-2014.inddEt soudain surgit face au vent, le vrai héros de tous les temps Alain Damasio avec Serf-made man ou la créativité discutable de Nolan Peskine. Le problème se situe dans le titre ou les problèmes, devrais-je dire. Cette nouvelle s’étale trop pour ce qu’elle a à raconter. Ensuite, il y a l’invention des mots, leurs fusions ou encore leur importation. Cela correspond à ce qu’Orwell appelait la novlangue. Celle-ci nous entoure déjà avec la transformation de vidéosurveillance en vidéoprotection. Catherine Dufour le fait très bien en nous présentant par l’intermédiaire d’un de ces personnages le terme de « postuvailleurs ». Il qualifie nos personnages qui le jugent risible. Nolan Peskine embrasse la novlangue, comme il embrasse le reste : la compétition instaurée entre ses collègues par leur patron, le remplacement des artisans par des robots, etc. La « discutabilité » annoncée n’est pas questionnée. C’est par une supercherie narrative que notre personnage devient un héros construisant une communauté « oeuvrière ». Ce mot ne vient pas de la société à abolir, elle est produite par Nolan pour qualifier son entreprise émancipatrice.

La nouvelle de Damasio n’a pas l’insigne honneur de conclure cette désastreuse chronique, car elle serait la plus mal écrite, mais parce qu’elle est viciée. Serf-made man feint de nous proposer un contre modèle nous vendant au final le modèle idéal. Nolan Peskine s’accomplit dans la société, il la transcende, comme le faisait ironiquement les personnages de Nous vivons dans le meilleur des mondes, et gagne le droit de s’émanciper du travail. Nolan Peskine remporte même la princesse, tout du long de ce texte présenté comme une carotte douce et attentive. Nolan Peskine applique le mantra de notre société : soumettez-vous à la règle, vous pourrez vous en dispenser.

Demain le travail est loin de tenir ses promesses, empêtré dans des défauts à chaque nouvelle renouvelée, si vous me permettez.
Je m’en vais lire ces mêmes auteurs qui ont et feront mieux ailleurs.

Demain, le travail/Au bal des actifs, Collectif, La Volte, 2017

Point BD : Fabcaro & Tanxxx

pauseAprès des mois de néant absolu, je retourne à la bande dessinée.

Commençons par Pause de Fabcaro, premier inédit depuis la sortie de Zai Zai Zai Zai (2015), comme son nom ne l’indique pas ce n’est pas vraiment une pause. Fabcaro poursuit sa carrière de Bédéaste surtout du côté scénario, mais pas uniquement puisqu’on le retrouve aux dessins dans Les nouvelles aventures de Gai-luron avec Pixel Vengeur et Marcel Gotlib chez Fluide Glacial.

Pause reprend la même forme que le triptyque Steak it easy (La Cafetière 2016), c’est-à-dire un enchainement de saynètes autobiographiques tartinées d’humour absurde. Cette fois, Fabcaro nous parle des répercussions de son succès, ainsi plus aucune de ses bandes dessinées ne pourra être vendue sans le bandeau : « par l’auteur de Zai Zai Zai Zai ». Pause est aussi l’occasion d’aborder le processus créatif, celui de l’auteur est un peu en panne depuis que son inspiration s’est cassé une jambe au ski. L’Agessa lui a envoyé celle de Luc Besson en remplacement, mais le courant ne passe pas très bien. Est-ce à dire que Fabcaro est peu confiant dans l’adaptation de Valérian et Laureline ? Il n’y a qu’un pas.

9782205076318-couvJe me suis également procuré Z comme Don Diego (Dargaud, 2016), histoire de voir ce que faisait le monsieur quand il ne racontait pas sa vie. Z comme Don Diego est dessiné par Fabrice Erre. Les deux auteurs ont déjà collaboré sur le très drôle Mars ! (Fluide Glacial, 2014) à la fois caricature du voyage spatial, mais aussi du soap opera ou roman-savon en Québécois. Z comme Don Diego nécessite sans doute d’avoir déjà vu quelques épisodes de la série Zorro (1957-1959, Disney) pour apprécier pleinement le détournement.

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Enfin, Tanxxx nous est revenu avec Des croutes aux coins des yeux volume 2 (6 Pieds sous terre, 2017). Ses croquis vont de 2014 jusqu’aux violences policières de l’automne 2016. Elle revient sur sa nomination à la Légion d’honneur, mais aussi sur l’évolution de son dessin. C’est intéressant de lire Fabcaro et Tanxxx en parallèle. Le premier tourne la chose au ridicule tandis que Tanxxx aborde la question avec rage. Cependant, j’ai trouvé ce second volume plus drôle comme s’il y avait une sorte de lâcher-prise.

Ce n’est peut-être qu’une vue de l’esprit ou un transfert de ma part. Vous n’avez qu’à juger par vous-même.

Pause, Fabcaro, La Cafetière, 2017
Z comme Diego (intégrale), Fabcaro, Dargaud, 2016
Des croutes aux coins des yeux (Volume 2), Tanxxx, 6 pieds sous terre, 2017

Vies et stérilité dans le film science-fiction

350744Aujourd’hui, je me lance dans un petit exercice. Je voudrais vous parler d’Ikarie XB1 (Jindrich Polak, 1963), vieux film de science-fiction tchèque, mais aussi de deux films du genre beaucoup plus récent : Passengers (Morten Tyldum, 2017) et Life ( Daniel Espinoza, 2016). 
Ikarie XB1 ressort aujourd’hui dans les salles, car il a bénéficié d’une restauration impeccable. Si vous faites un peu attention aux dates et à la géographie, vous noterez qu’il s’agit d’un film de science-fiction issue du bloc de l’est et sorti avant 2001 : l’Odyssée de l’espace (1968) ou encore Star Trek (1966-1969). 
Ikarie XB1 est tiré d’Oblok Magellana de Stanislas Lem paru en 1955. 

Magellan_Nebula_Polish_Iskry_1955En 2163, le vaisseau Ikarie XB1 est envoyé sur une planète dans un but inconnu du spectateur. Ce voyage n’échappe pas aux effets de la relativité temporelle. Pour l’équipage ce voyage s’écoulera sur une période de deux ans tandis que sur terre quinze années auront passé.
Tous les passagers sont enfermés et nous les voyons évolués au quotidien. L’esthétique n’est pas réaliste et les décors ne sont pas sans évoquer Mad Men (Matthew Weiner, 2007-2015). On rencontre un robot, objet de la risée de l’équipage, mais très attachant comme le sera un certain C3PO quatorze ans plus tard.

Ikarie XB1
aborde des thèmes que la science-fiction ressasse pour le meilleur et pour le pire comme la folie engendrée par l’enfermement dans l’espace, mais aussi les sacrifices réclamés par la mission, la vie et l’enfantement sont récurrents, ainsi que la rencontre avec l’autre. Leurs démarches se distinguent de tout ce que les films de SF américains proposeront par la suite. Ikarie XB1 se présente comme un modèle, les membres de l’équipage sont prêts à faire abstraction d’eux-mêmes pour la mission. Pourtant l’erreur est humaine, comme nous le démontrent le récit et le nom du vaisseau. Dans le mythe grec, Icare s’échappe d’un labyrinthe en volant avec des ailes fabriquées par son père. Ces ailes sont fabriquées avec de la cire qui va fondre lorsqu’Icare s’approchera trop près du soleil. Ce nom plane comme un avertissement pour l’équipage d’Ikarie XB1 qui doit toujours se rappeler de surmonter son ubris, en tout cas c’est comme ça que je l’interprète. Les naissances sur le vaisseau sont accueillies avec bonheur tout comme le contact avec l’autre.

Ikarie XB1 semble nous dire que l’accueil d’une autre forme de vie ne se joue pas dans l’instant de la rencontre, mais avant. Le film nous interroge : sommes-nous prêts à aller au devant d’une vie extraterrestre ? Ce message n’est pas neutre en pleine guerre froide. Ikarie XB1 donne la réponse à sa propre question, une certaine humanité est prête et une autre ne l’est pas. Un vaisseau abandonné croise leur chemin, celui-ci est équipé d’armes nucléaires et ses passagers morts détiennent des billets verts.
Ikarie_XB_1 Passons maintenant à la version contemporaine du film de science-fiction. Il peut sembler injuste de comparer des humbles blockbusters niais à Ikarie XB1, cependant je pense sincèrement que Jindrich Polak n’a pas voulu construire un film d’auteur, mais un objet de divertissement. Au lieu de nous distraire en explorant la noirceur de l’âme humaine, Ikarie XB1 se construit comme un appel à faire mieux si nous voulons découvrir et communiquer avec d’autres vies humaines ou non.
Le film a été présenté sur les écrans américains dans une version remaniée où l’autre rencontré se trouvait être les États-Unis, un joli détournement du message du film.

passengers-poster-4Passengers est un cas intéressant. Il narre le trajet, également sous la forme d’un huis clos, d’une colonie migrant vers Homestead II, c’est-à-dire une version de la Terre avec moins de monde. Suite à un bug, un passager se réveille or le vaisseau attendra sa destination dans 90 ans. Jim (Chris Pratt) se retrouve à errer avec pour seule compagnie un androïde (Michael Sheen). Les occupations de Jim ne sont pas nombreuses : le sport et les jeux vidéos de sport. En se promenant au milieu de ses congénères endormis, il découvre Aurora Lane (Jennifer Lawrence). Il fantasme sur cette femme qu’il ne connait pas, mais dont il se sait éperdument amoureux. Il la réveille la condamnant à vivre à ses côtés. Je vous passe les rebondissements trépidants. Elle découvre la supercherie et finit par passer l’éponge. Le reste des passagers se réveil 90 ans plus tard pour découvrir qu’une partie du vaisseau a été transformé en jardin. On pourrait penser à l’Eden d’Adam et Ève, mais ces deux héros du livre de fantasy le plus vendu au monde sont supposés avoir donné naissance à l’humanité. Dans Passengers, l’union de nos personnages est stérile. L’objectif initial de leurs voyages l’est tout autant puisqu’il ne s’agit pas de partir à la découverte de quoi que ce soit, mais de recommencer la même chose ailleurs. On ne saura d’ailleurs jamais pourquoi les deux personnages renoncent à leurs vies précédentes.

Passengers relève plus de la romance que la science-fiction, cette dernière ne fournissant qu’une belle enveloppe. Les décors sont surréalistes. Ikarie XB1 se composait de jolis décors, mais qui avait pour but de vous mettre à l’aise comme si vous étiez dans votre salon. Le vaisseau de Passengers se présente comme un hôtel de luxe suspendu dans l’espace. Le rapport de classe entre les deux personnages est d’ailleurs finement amené autour d’une boutade. Le voyage spatial de Passengers est exclusif et un enchainement de fuites avant pour les personnages, Jim refuse sa solitude et Aurora refuse finalement d’accomplir les grands projets qu’elle s’était fixés.

arton35059De son côté, Life (Daniel Espinoza) se présente comme une rencontre entre Gravity (Alfonso Cuaron, 2015) et Alien (Ridley Scott, 1979). À bord de la Station Spatiale International, une équipe de scientifique a recueilli un hypothétique échantillon de vie sur Mars. Ensuite, cela va se passer rigoureusement comme vous le pensez. Contrairement à Passengers, Life reste un film honnête et stressant, jouant sur la prévisibilité de son action. Life et Ikarie XB1 traitent des mêmes thèmes en proposant systématiquement une approche différente. Dès les premières images, l’échantillon de vie est considéré comme un éventuel danger. La vie à bord de l’ISS est inconfortable. L’un des personnages assiste à la naissance par webcam de son enfant, la vie est donc laissée à l’extérieur du vaisseau. Il nous est également expliqué que passer trop de temps dans l’espace met en danger la vie des astronautes. Si ces éléments sont réalistes, ils traduisent également une vision de l’espace et de la rencontre avec une vie extraterrestre. Ces éléments ne sont pas la source d’un émerveillement ou d’une amélioration de l’humanité. Au contraire, l’humanité semble plutôt s’abimer au contact de cet autre être puisqu’on assiste au retournement de l’homme contre lui-même.

J’aurai pu me lancer dans un travail un petit peu plus fastidieux en comparant Ikarie XB1 à ses contemporains. 2001, L’odyssée de l’espace m’a laissé de marbre. Il ne me semblait pas totalement inintéressant de voir l’évolution du film de SF en faisant l’impasse sur les étapes, les points de concordances et les disparités.

Ikari XB1, Jindrich Polàk, 1962
Passengers, Morten Tyldum, 2017
Life, Daniel Espinoza, 2017

Depuismoncanap’ #6 : Des séries


the-jinx-the-life-and-deaths-of-robert-durst.34581The Jinx, Andrew Jackeri, Netflix, 2016

En l’an de grâce 2010, Andrew Jarecki sortait All good thing qui nous racontait l’histoire de Robert Dunst (Ryan Gosling) et de son infortunée épouse Katie McCarthy (Kirstin Dunst). La sortie du film a réveillé le vrai Robert Dunst, puisque le film se base sur une histoire vraie, et celui-ci a pris contact avec le réalisateur.

All Good Things Movie PosterCela donne un documentaire The Jinx dans lequel Andrew jarecki se prend pour Colombo. Si l’on a une fascination pour le Nouveau Détective ou les personnes malsaines en général, on sera fasciné par le personnage de Robert Dunst, sinon tant pis.

 

dearwhitepeople_usDear White people, Justin Simien, Netflix, 2017

Dear White people est une série tirée d’un film du même nom, tiré de faits réels. Nous savions que les producteurs hollywoodiens n’avaient plus d’imagination, nous nous sommes péniblement rendu compte que les éditeurs de Bandes dessinées n’avaient plus d’imagination, en va-t-il de même pour les créateurs de série télé ? Dans la mesure où il y a dix-sept séries de superhéros en cours, ça vous donne une réponse.

dear_white_people_xlgL’original n’était pas très marquant, la série ne le sera pas non plus. Elle a le malheur de ne pas s’émanciper de son histoire originale, reprenant les mêmes personnages avec d’autres acteurs. Elle a cependant le mérite de s’inventer sa propre narration, pas complètement linéaire. Chaque épisode se consacre à un personnage spécifique, permettant de montrer la diversité au sein de la diversité. Nous restons dans un milieu convenue, la bourgeoisie afro-américaine. Il est assez marrant d’entendre l’un des personnages déclarer : « dans la vraie vie, les gens meurent », sorte d’aveu de la série qui ne parvient pas à être crédible. Elle demeure cependant sympathique avec une capacité à se moquer d’elle-même et de ses personnages. L’épisode 5 est réalisé par Barry Jenkins (Moonlight, 2016, primé aux oscars).

323102Big Little Lies, David E. Kelley, Jean-Marc Vallé, HBO, 2017

Big Little Lies est tiré d’un roman du même titre de l’écrivaine Liane Moriarty. On y suit la vie de trois mères aux prises avec leur quotidien. Pour dynamiser sa narration, l’histoire se lie à une enquête criminelle tout comme le faisait Desperate Housewives (Marc Cherry, ABC, 2004-2012), The Affair (Sarah Treem, Hagai Levi, Showtime, 2014 — ) et d’une certaine façon Little Children (Todd Field, 2006). L’enquête n’est qu’un prétexte pour faire parler l’entourage de ces trois femmes et entendre leur jugement sur chacun de leurs gestes. Ces témoins sont également la balance avec les vies de nos personnages. Chacune parait plus malheureuse que l’autre, enfermé dans des vies malsaines. Il s’agit en fait de la norme. La spécificité de nos héroïnes est leur rébellion. Elles vont rompre le cercle vicieux dans lequel elles se sont enfermées jusqu’à un point de rupture. Pour une fois, les femmes ne vont pas retourner leurs violences contre elles-mêmes.

Il faut signaler que chaque épisode est réalisé par Jean-Marc Vallée (Dallas Buyers Club). On trouve donc une cohérence avec quelques effets récurrents. Les personnages sont souvent filmés de dos symbolisant les secrets qu’elles cachent, mais peut-être aussi qu’elles se mentent à elles-mêmes. Les scènes sont brutalement interrompues par les témoignages. Ce rythme saccadé perturbe le spectateur, le retient de s’installer dans la narration, puisqu’il en est régulièrement extrait. Tout comme les personnages nous sommes poursuivies par le jugement moral et médisant.

Big Little Lies est une série qui a été voulue par Nicole Kidman et Reese Witherspoon pour offrir de beaux-rôles aux femmes. Cela me semble réussi sans se faire au détriment des hommes, qui, s’ils ne sont pas le sujet de cette série, reste des personnages entiers.

Walker – Texas Ranger – Evans : une rétrospective

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Walker Evans n’était pas un Texas Rangers, il était photographe. Logiquement, vous avez déjà croisé son travail sans le savoir ou pas dans vos manuels. Walker Evans est né au début du 20e siècle, 1903 pour être exact, et est devenu un photographe reconnu, contribuant à poser quelques bases. Pour la première fois, il bénéficie d’une rétrospective en France présentée par le Centre Pompidou.  

Dès la première salle, Walker Evans nous est présenté comme un artiste. Son travail serait proche de la poésie, d’ailleurs il a traduit du français vers l’anglais Baudelaire et Cendrars, entre autres. Les premiers clichés encouragent cette vision partagée entre des autos-portraits du plus flou au plus nettes et des images du quotidien dont les perspectives sont toutes interrompues.

ee48a6aebe9f0adcb873ada1e7a40958Progressivement des thématiques s’imposent (la publicité et les devantures de commerce) qui vont être regroupées par les commissaires de l’exposition sous l’étiquette « vernaculaire ». Le mot peut surprendre puisqu’il a généralement trait au langage désignant une « langue parlée seulement à l’intérieur d’une communauté linguistique donnée ». J’ai poursuivi l’exposition en me disant que le concept s’éclaircirait de lui-même. Il est devenu évident que la photographie vernaculaire était la photographie de choses banales, jusqu’au moment où je suis tombé sur ceci :

« La culture vernaculaire américaine est au cœur de l’œuvre de Walker Evans. Il l’a documentée en s’inspirant des formes ou des procédures de la photographie vernaculaire. Pour lui, le vernaculaire est donc bien à la fois un sujet et une méthode. Il choisit cependant parfois des sujets qui ne relèvent pas simplement de la culture vernaculaire en générale, mais plus spécifiquement de la photographie vernaculaire elle-même : la devanture d’un studio de quartier, un présentoir à cartes postales, des portraits de famille accrochés au mur, et quelques photographes de rue, ambulants ou saisonniers. Il replie ainsi la méthode sur le sujet et produit des photographies qui sont autant de professions de foi exprimant sa conception de la photographie — des images — manifestes, en somme. »

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J’ai dû manquer quelques choses. En rentrant chez moi, j’ai eu l’occasion de résoudre le triste mystère. La photographie vernaculaire n’est pas très répandue. Il semblerait que ce soit un concept récent développé notamment par Clément Chéroux, commissaire de cette rétrospective, dans un essai : « Vernaculaires, essai sur l’histoire de la photographie » (Le point du jour, 2013). Je découvre donc que le terme vernaculaire n’est que le nom vernaculaire pour la photographie amateur, la photographie d’objet du quotidien, en fait la photographie déconsidéré par une élite artistique.
Tout d’abord, je ne vois pas l’intérêt de sacraliser cette pratique « à côté » par un concept fumeux. Ensuite, je ne vois pas du tout en quoi Walker Evans s’inscrit dans cette analyse. Walker Evans est mort en 1975, il était devenu Professeur de photographie à Yale en 1965 et la première rétrospective de son œuvre fut exposé en 1971 au Museum of Modern Art à New York, pas la plus insignifiante des institutions.
En somme, Clément Chéroux a transposé son concept sur l’œuvre de Walker Evans, sans que cela nous aide à la comprendre. Le concept de vernaculaire devient d’ailleurs embrassant lorsque nous arrivons aux photographies les plus connues du photographe.

1191_xlAprès la crise de 1929, Franklin Roosevelt a mis en place une série de mesures et d’institution pour redresser l’économie. La Farm Security Administration est créée en 1935, elle a pour but de soutenir les fermiers, notamment en collectivisant leurs terres pour améliorer leur rendement. La FSA a également lancé un programme de photographie afin de documenter cette crise historique. Une dizaine de photographes sont engagés notamment Walker Evans, mais aussi Dorothea Lange et Gordon Parks. Les photographies prises dans le cadre de ce programme se trouvent à la Bibliothèque du Congrès Américain. Bien sûr, ces informations ne sont pas présentes dans cette rétrospective.

On trouve donc les portraits de trois familles de fermiers d’Alabama, celle-ci a également fait l’objet d’un livre de James Agee : « Let us now prise famous men : three tenants families » paru en 1941 chez Houghton Mifflin Harcourt (1972 chez Plon pour la version française). James Agee et Walker Evans ont vécu trois mois chez ses fermiers. Les photographies y sont assez saisissantes. Elles alternent entre des portraits solennels et plein de dignités et des photos plus chirurgicales de la chambre à coucher, du salon ou encore d’une tombe. On trouve également quelques clichés qui paraissent pris sur le vif et laissent entrevoir l’implication du photographe dans le quotidien de ces familles.

 La rétrospective reprend son cours. Les vitrines vernaculaires sont remplacées par les poubelles vernaculaires. Le travail de Walker Evans apparait comme une parenthèse dans sa carrière. Tous ces projets pour la FSA ou de commande sont présentés à égalité ne laissant transparaitre aucune évolution ou distinction. Pourtant, le travail documentaire pour une institution quasi communiste et la photographie d’un catalogue pour une exposition sur les arts africains me parait très différent.

En plus d’offrir une vision biaisée de l’œuvre de Walker Evans, cette rétrospective ne présente pas des clichés toujours pertinents. Le Centre Pompidou annonce avoir effectué de nouveaux tirages à partir de négatifs originaux or nous faisons face à un ensemble incohérent de formats et des séries tronquées. Seul « Labour anonymous » (Détroit, 1946) semble être présenté en entier. On ressort donc embarrassé de cette exposition avec la nécessité de combler les trous et de remettre les choses à leurs places.

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Walker Evans, Centre Pompidou, Du 26 Avril au 14 Aout 2017.
Commissaire : Clément Chéroux, Julie Jones