La fin de l’Homme rouge ou la boulimie du témoignage

Commençons par de la littérature. Parce que cela fait plus sérieux. Parce que j’ai cru ne jamais le finir. Parce que j’ai mis un mois à le lire, finalement. Parce que les pauvres, la guerre, le viol et le communisme c’est passionnant.

fin-homme-rouge-temps-desenchantement-1403031-616x0

Svetlana Alexievitch est née en 1948 en Ukraine. Ses livres se partagent entre romans et essais. Chacun présente des témoins d’un aspect de l’histoire de l’URSS : Tchernobyl, la guerre en Afghanistan. La Fin de l’homme rouge, son dernier livre publié, n’échappe pas à cette règle et propose un récit exhaustif de la fin du communisme.

Les témoins rassemblés sont divers et variés. Nous rencontrons des inconnus, croisés dans la rue, des personnes qui se sont livrées longuement à l’auteur. Ces récits biographiques sont sans doute les plus intéressants, nous y reviendrons. Les témoignages datent de différentes époques de la chute à aujourd’hui. Les générations se succèdent, ainsi on peut encore entendre parler de la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi des dernières manifestations à Moscou. Ces témoins sont également issus de diverses régions, aussi bien des Russes que des ex-soviétiques (Ukrainiens, Tchétchène, etc.)

« Il n’y avait pas une seule Allemande de dix à quatre-vingt-dix ans qui ne soit pas passée à la casserole… si bien que tous les enfants nés là-bas en 1946, ce sont des Russes. » (p235)

Dans ce fouillis, on peut d’abord se perdre. La première partie est consacrée aux témoignages les plus anciens. Leurs récits sont les plus classiques ; les plus connues. On se plonge dans une forme d’analyse populaire de la chute du communisme. J’y ai retrouvé les propos de mes professeurs d’histoire sous forme de ni bien ni mauvais. Je manquai d’en rester là.

« Ça y est, c’est le bonheur, hein ? Il y a du saucisson et des bananes. On se vautre dans la merde et on ne bouffe plus que de la nourriture importée. Au lieu d’une Patrie, on a un supermarché. » (p31)

Dans une deuxième partie, on se rapproche de la Russie d’aujourd’hui, un pays dont je sais bien peu de choses. Svetlana Alexievitch s’attaque à cette génération née sous le soviétisme, mais devenue adulte sous autre chose… Le capitalisme à la Russe ? On voit la redistribution de quelques cartes. Certains Russes sont parvenus à devenir riches, et beaucoup d’autres sont restés sur le carreau. La mise en face des témoignages de la génération des parents et des enfants est équivoque (où il est question d’une solitude qui ressemble beaucoup au bonheur — Alissa Z-ler, chef de publicité, 35 ans).

« Personne ne pourra jamais me convaincre que la vie nous est donnée uniquement pour manger de bons petits plats et pour dormir. Que les héros, ce sont ceux qui achètent quelque chose dans un endroit pour le revendre ailleurs trois kopecks de plus ! C’est ce qu’on nous rentre dans le crâne maintenant. » (p116)

« Ma première impression, quand je suis arrivée, c’est que nous, on bâtissait le communisme, mais que les Américains, eux, l’avaient déjà construit. » (p437)

La fin de l’homme rouge n’est pas la fin de la Russie, et par conséquent l’auteur nous entraine vers le devenir de l’ex-URSS. Ces petites et grandes régions devenues du jour au lendemain des pays autonomes ? On s’attarde particulièrement sur le cas de la Biélorussie, où l’auteur a fait ses études. (Où il est question du courage et de ce qui vient après – Tania Koulechova, étudiante, 21 ans) Dans ces récits, on traverse les guerres ethniques et religieuses, on se confronte au racisme.

Du nihilisme & de la médiocrité

« Je suis pour le terrorisme individuel. Ponctuel. Contre les policiers, par exemple, ou les fonctionnaires. » (p413)

Le livre s’achève sur les « commentaires d’une femme ordinaire », il aurait pu s’arrêter avant. Car le livre se scinde en deux tendances, les histoires qui parlent d’elles-mêmes et les explications que les témoins tentent de donner à leurs vies. Or les analyses qu’ils sont amènes de présenter sont peu convaincantes. De plus, l’auteur insère, régulièrement, des « bruits de rues », c’est-à-dire des bribes de conversation récoltée dans les cafés, les rues… Ceux-là nous font plonger dans la médiocrité des « petites gens ». Or la teneur des récits de vies les rend complètement inutiles. Ils se posent comme une confirmation du racisme déjà exprimé par les témoins. Ils viennent boucher tous les espoirs, la preuve que « l’homme de la rue » ne viendra pas vous aider ni s’aider lui-même.

« J’ai eu envie de me suicider cinq fois… Mais comment ? Se pendre ? On se retrouve couvert de merde, la langue pendante. Personne ne nous la rentrera dans la gorge… Comme ce type dans le train, quand on nous a emmenés dans notre unité. Et on se fera injurier par ses potes. Se jeter de haut d’un mirador ? Ça va faire de la chaire à pâtée. Se tirer une balle dans le crâne avec son fusil ? La tête éclate comme une pastèque… On pense quand même à sa mère. Le commandant nous avait dit : “Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas vous tirer une balle ! Les hommes, c’est plus facile à rayer des listes que les munitions.” La vie d’un soldat a moins de prix qu’une arme de service. » (p424)

L’auteur donne la sensation de s’être emparé de tout ce qui lui passait de nous l’avoir rendu. Cet assemblage de témoignages laisse à penser que moins, c’est mieux. Car on s’y perd dans toutes ses vies. On cherche les échos entre les uns et les autres : les discussions politiques dans les cuisines, Soljenitsyne et les maris alcooliques. Des points communs, des trajectoires similaires, qui nous laisseraient voir plus qu’un ensemble de misères individuelles.

Les liens tracés par l’auteur le sont par l’intermédiaire des discours de certains témoins, plus âgés, plus dotés en capital intellectuel et culturel. Ces discours nous laissent sur notre faim, car il se résume tout au nihilisme et au désespoir.

Les limites de l’exercice

« Cela fait combien de temps que nous sommes ici, à parler ? Entre-temps, il y a eu un orage, une voisine est passée, le téléphone a sonné… Tout cela a eu une influence sur moi, j’ai réagi… Mais sur le papier, il ne restera que des mots et rien d’autre. Il n’y aura pas la voisine ni les coups de téléphone. Ni tout ce que je n’ai pas dit, mais qui palpitait dans ma mémoire, qui était là. Peut-être que demain, je raconterais tout cela autrement. Les mots vont rester, mais moi, je vais me lever et poursuivre mon chemin. » (p270)

Parce que nous n’en sommes pas à un reproche près, nous pouvons ajouter que la position de l’auteur dans ses interviews est perturbante. En effet, Svetlana Alexievitch adopte une position effacée. Le cadre même de la rencontre n’apparaît. Nous sommes face à des témoins qui restent des étrangers, des visages et des récits approximatifs. Nous sommes dépourvus de contextes, une des raisons pour lesquels les premières pages donnent une sensation d’égarement. Enfin, l’auteur a beau être invisible, elle n’en est pas moins la reine du jeu. (Où il est question d’une autre bible et d’autres croyants – Vassili Pétrovitch N., membre du Parti communiste depuis 1922, 87 ans.)

« Aujourd’hui, j’ai décidé de publier ce récit dans son intégralité. Tout cela appartient à une époque, et non plus à un homme en particulier »

Explication de l’auteur sur la publication intégrale du témoignage, malgré le refus du témoin, depuis décédé.

Au final, on sort du livre avec une vue trouble de l’ex-URSS. Où l’on se dit que ni le communisme ni sa chute n’ont lutté contre la misère…

« Qu’ils allaient tous au diable ! Il faudrait que Staline sorte de sa tombe, tiens ! Qu’il sorte de sa tombe, je l’en supplie ! C’est ma seule prière… Il aurait dû en arrêter et en fusiller plus, de ces petits chefs ! Il n’en a pas tué assez. Je n’ai aucune pitié pour eux. Je veux les voir pleurer. » p486

La fin de l’Homme rouge, Svetlana Aleksievich, Acte Sud, 2013, 544p.
Traduit par : Sophie BENECH, Michèle KAHN

L’avis des autres compte :
La Dispute

Bonus

Dans certaines circonstances, on peut se dire que le communisme ne nous ferait pas de mal :

« Là, on avait dynamité une église. J’entends encore les cris des petites vieilles : “Ne faites pas ça, les enfants !” Elles nous suppliaient, elles s’agrippaient à nos jambes. Cela faisait deux cents ans qu’elle était là, cette église. C’était un endroit consacré, comme on dit. À la place, on a construit des toilettes publiques. On obligeait les prêtres à les nettoyer. À laver la merde. Maintenant… Maintenant, bien sûr, je comprends que… Mais à l’époque, on trouvait ça drôle. » (p202)