L’échec du mal

Publié aux États-unis en 1989, sous le titre Carrion Confort (Le réconfort de la charogne), L’Échiquier du mal a fait date. Récompensé de multiples fois outre atlantique, ce chef d’oeuvre n’a cessé de séduite. Et je me demande bien pourquoi? 

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Passé un obscur prologue à Chelmo en 1942, le roman débute par une scène de retrouvailles entre vieux amis : Nina, Willy et Mélanie. Derrière cette réunion du troisième âge se cache un jeu morbide.

Dan Simmons pose les cartes d’entrée de jeu. Ces trois personnages sont des êtres surnaturels, mais surtout pervers. En effet, leur divertissement principal réside dans l’assassinat des gens. Ils peuvent les manipuler et ce faisant, ils inventent des scénarios. Chacun doit se montrer le plus inventif, les plus originales, le plus retors. Mais que se passe-t-il quand ces personnages se retournent les uns contre les autres ?

À partir de là, le lecteur est pris dans un tourbillon d’actions. La narration change de point de vue. Les personnages gentils s’enferrent dans des situations inextricables. Le mystère s’épaissit. On reste longtemps sans voir où veut en venir l’auteur. On pourrait ne penser à nulle part. Car il ne s’agit que d’un roman de divertissement.

Toutefois, en filigrane de cette histoire trépidante, Dan Simmons nous glisse un discours des plus fascinant. Parmi la foultitude de personnages, un seul compte vraiment. Il s’appelle Saul Laski, survivant des camps de la mort (Chelmo). Seulement, l’expérience de Saul dans les camps est atypique, car à Chelmo il a rencontré Willy. Bon, à ce moment-là, Willy se faisait plutôt appelé : Wilhelm Von Borchert et était officier SS. Saul lui conservera un petit nom affectueux au fil des années en l’appelant l’Oberst.

Car le jeu malsain de quelques éléments isolés se transforme en complot international. L’échiquier nous fera voyager, surtout en Israël. Seule entité à pouvoir s’opposer au mal ultime. Car le mal est partout, il est à Hollywood sous la couverture d’un producteur avec des problèmes avec les femmes. Il est au FBI. Il est aussi dans les lobbies œuvrant pour l’élection d’un nouveau Président. Jimmy Carter ne semble plus satisfaire.

Progressivement, car tout est progressif dans ce roman. Dan tisse un lien entre ces « vampires psychiques » et le génocide. Il y voit l’origine du mal, si vous me passez l’expression. La Seconde Guerre mondiale, et les catastrophes en général, est perçue comme du fait de ces « gens ». Qui sont ces gens ?

Au-delà d’être « vampires psychiques » — expression des plus étrange placardée en police 18 sur la 4e de couverture du roman — les personnes douées du Talent sont surtout des gens de stade zéro.

Dan Simmons reprend la typologie de Lawrence Kolhberg, cité explicitement dans le texte. Lawrence était un psychologue américain. Célèbre pour avoir établi 7 stades de développement moraux :

Stade 1 (2-6 ans) : Pour Dan : « exempte de toute notion du bien et du mal ». Pour Kohlberg : « Adapte son comportement en fonction des punitions »

Stade 2 (5-7 ans) : intégration par l’enfant des récompenses.

Stade 3 (7-12 ans) : Intégration de la notion de groupe et de l’image qu’il renvoie.

Stade 4 (10-15 ans) : intégration des normes sociales. Le respect de la règle.

Stade 5 : Conciliation de ses intérêts avec ceux de ses proches. Contrat social.

Stade 6 : Les normes morales dépassent les normes juridiques. (13 % de la population atteindraient ce stade^^)

(non officiel) Stade 7 : Modèle pour autrui par son altruisme. Exemple de niveau 7 par Simmons : Jésus, Bouddha et Grandi.

On peut clairement dire que cette classification appartient à une vision évolutionniste des hommes. En effet, l’homme « accompli » est celui qui grimpe les stades. Tandis que celui qui n’intègre pas les échelons moraux est une erreur.

Mais restons sur la vision de Simmons, qui ne s’inscrit clairement pas dans une réflexion sur le développement de l’enfant, mais sur l’origine du mal. Simmons explique que les personnes douées du Talent sont de niveau 0. Ils ne peuvent même pas apprendre, un stade préfœtal. Aucun sens moral, rien.

Et ces gens sont à l’origine de l’élaboration des camps de concentration. La théorie de Kohlberg me parait déjà fallacieuse sur beaucoup point, mais que penser de celle de Simmons ? Qui exonère toutes les personnes liées à au génocide par leur manipulation par un mal supérieur. Si seulement…

Malheureusement, chère Simmons, le 3e Reich a été battit dans un cadre légal. Les juges de Nuremberg ont d’ailleurs été très embêtés pour juger des gens qui n’avait enfreins aucune loi ! Les camps de la mort étaient tous légaux. Ce n’est que par un tour de passe-passe juridique que certains nazis ont pu être condamnés. Les juristes ont créé une nouvelle catégorie de crime : « contre l’humanité ». Ceux-ci sont rétroactifs. Ainsi des gens ont pu être jugés pour un crime, qui n’existait pas au moment où ils commirent leur action.

Quant à l’origine du « mal », les petits nazillons, qui ont torturé et tué, n’ont fait que leur travail. Le système d’extermination des juifs (et autres) n’a fait que substituer une tâche de travail par une autre. Si l’on accordait quelques crédits à la typologie de Kohlberg, on pourrait dire que les nazis se situent au niveau 5 « Conciliations de ses intérêts avec ceux de ses proches. » D’ailleurs, Simmons les associe aux avocats.

Le discours développé dans le roman pourrait ne pas être celui de l’auteur. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’être suspicieux. Quelques années plus tard, Simmons publie un diptyque (Ilium en 2004 et Olympos en 2005, chronique sur le cafard cosmique) dans lequel on retrouve à nouveau ce discours. Les juifs sont purs et innocents, fin de l’histoire.

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