C’est gratuit car c’est à vous!

Je ne connaissais pas Emmett Grogan ni les Diggers en entamant ce livre. J’ai beaucoup navigué dans le brouillard me laissant porter par le discours flamboyant de l’auteur. En version originale, Ringolevio est publié en 1972. Il arrive en France en 1998 chez La noire, émanation de la Série noire, qui a périclité depuis. En 2015, les éditions l’Échappé s’approprie le texte et nous proposer une version illustrée. 

9782070746842

Pour ce qui est du récit, l’histoire d’Emmett Grogan démarre avec Kenny Wisdom, jeune New-Yorkais qui dépense son énergie en partie de Ringolevio. Ce jeu est une chasse aux prisonniers à taille réelle. Deux bandes délimitent un espace, un quartier, le but : ne pas se faire attraper par l’adversaire. Cela démarre fort, on s’en mêle avec les noms de tous les personnages. Le Ringolevio n’est pas un jeu innocent, il est l’école de la vie : dur et violent.

Dès lors, l’action s’enchaine. Kenny Wisdom sortit vainqueur célèbre et fais sa première rencontre de l’héroïne. Et puis il sombre : se procurer de la drogue, se procurer de l’argent pour la drogue, il ne pense plus qu’à ça. Cela le conduit à commettre quelques délits et bien sûr à être arrêté.
La suite est sans repos et pleine de rebondissements. Kenny Wisdom apparait tour à tour comme malin, talentueux et bénéficiant d’une bonne étoile. Notre personnage n’est ni plus ni moins un héros de roman d’aventure dans le New York des années 50. Rien ne peut l’arrêter, tout ne peut que le pousser vers l’avant. Et il y va.
En toute logique, et à l’âge de 16 ans, Kenny s’embarque pour l’Europe. L’ambiance change. Arrivé en France, Kenny déchante, car le pays est en guerre contre l’Algérie. La capitale est loin d’être accueillante avec ces bidasses à tous les coins de rue. En quelques pages, l’auteur nous dépeint un pays bien loin de l’insouciance post 2de Guerre mondiale. Peu importe, avec ces nouveaux amis européens, Kenny roule vers l’Italie découvrir la Dolce vita. Le rythme change, Kenny laisse tomber la vie d’aventure pour la bohème, tel un riche bourgeois en vacance.

Jusqu’à présent, le récit est convenu bien que rempli d’aventures extraordinaires. Peut-être trop pour un seul homme ? On suit Kenny de rebondissement en rebondissement. C’est enjoué et drôle, pas suffisamment fanfaron pour dégouté, mais on peut se demander où tout cela nous mène ?
De retour aux États-Unis, après un détour par l’Irlande, Kenny opère son changement de nom et devient Emmett Grogan. Sans doute, son passage en Irlande est le plus formateur puisque c’est là qu’il s’essaye pour la première fois à une forme d’engagement politique. Le nom qu’il se choisit se veut être une dérive de ses origines irlandaises. Après tous ces détours, Emmett Grogan se retrouve au milieu des années 60 à San Francisco.

ringolevio

Emmett Grogan — après encore quelques rebondissements liés à son réquisitionnent par l’armée pour la guerre du Viet Nam — s’installe dans le quartier Haight Ashbury. Il intègre tout d’abord la Mime troupe. Fondé par R.G. Davis, la Mime troupe rassemble des artistes contestataires. Cependant, les revendications d’Emmett et de quelques autres dépassent vite les prétentions de la Mime Troupe. Le départ se fait avec perte et fracas.

C’est le début du Flower Power, le quartier de Haight Ashbury en est la scène principale. Les enfants-fleurs manifestent pour la paix et l’amour pendant que la Nouvelle Gauche (aka les nouveaux mollassons) se rassemble à Berkeley. Politiquement, c’est le niveau zéro. Ajouté à cela une montée croissante de la misère dans le quartier. Les enfants-fleurs sont de plus en plus nombreux, sans endroit pour être logé et sans rien pour se nourrir. Leur venue est toutefois fortement encouragée par les marchands HIP (Haight indépendant proprietors — les marchands indépendants du Haigth) qui voient dans cette jeunesse désœuvrée à la fois une main-d’œuvre mais aussi une clientèle.
Emmett Grogan déguisé en auteur nous fait l’autopsie de ce quartier et le Flower Power perd de son éclat. Emmett nous offre une vue critique et interne sur les années 60, un point de vue peu répandu.
Grogan ne cache pas son mépris pour les enfants-fleurs qu’il considère comme des hypocrites. Il profite de leurs parents comme filet de sauvetage pour jouer les pauvres le temps d’un été. Leurs revendications « peace and love » le font rire. Tout comme les sittin » organisés par Martin Luther King quelques années plus tôt. Il soulève la question, très juste : en quoi est-ce digne de rester stoïque face à la violence que l’on vous inflige ?

Les Diggers veulent plus et moins. De l’action concrète, mais pas la gloire. Leurs actions vont se dérouler sous la bannière : « c’est gratuit, car c’est à vous ». Cela se traduit principalement par la distribution de repas gratuit à 16 h tous les jours. Leur projet est plus vaste : des vêtements, des soins, des logements, une presse. Tout gratuit. Ils parviendront à monter un magasin gratuit.
Cependant, l’action des Diggers n’est pas sans tâche. Il y a d’abord la difficulté d’exister comme groupe contestataire au milieu de centaines d’autres. La récupération se croise à toutes les pages de la soi-disant presse de gauche. Les Diggers veulent l’éviter, mais Grogan est le premier à tomber dans le piège. Il pêche par sa naïveté et son égo. Bien qu’il ne l’avoue qu’à demi-mot.
L’année 69 sonne la fin des Diggers. Aucun n’est dupe le Summer of love a atteint son paroxysme. Les dissensions dans le groupe poussent Emmett à partir. Il est de lui-même retombé dans ses vieilles habitudes. Le récit s’achève sur un extrait des Digger’s papers, qui retrace les différentes étapes vers une ville gratuite. Un manuel de l’autonome de base.

Cette deuxième partie est sans doute la plus dense. Ce n’est pas peu dire lorsque l’on pense à tout ce que Kenny Wisdom aurait vécu. On traverse le livre. Arrivé à la fin, le début semble lointain, tant de choses se sont produites depuis. Il y est difficile de rassembler le récit pour en faire une synthèse.
Il y a bien une dimension autobiographique toutefois Emmett Grogan parait moins, ou plus, qu’humain. Les premières pages débutent avec le jeune Kenny. Étrangement, il faut laisser passer quelques pages avant de savoir qui sera vraiment le héros de notre histoire. Jusqu’à son premier passage en prison, Kenny est un jeune avec une famille, des envies, des désirs et progressivement toute forme de sentiments disparait. Kenny/Emmett ne connait pas la peur, le doute, la tendresse, l’amour, l’amitié. La colère est sans doute ce qui transparait le plus bien qu’elle ne perdure jamais. Tout coule sur Emmett. Lorsque les dissensions au sein des Diggers apparaissent, Emmett semble isolé, mais toujours triomphant (Conférence à Londres et rencontre de ses idoles). Le récit se fait de plus en plus factuel, documentaire et pourtant surréaliste. Car comment un seul homme pourrait accomplir tout cela ?
La partie documentaire est elle aussi obscure. Emmett ne semble pas vraiment prêt à livrer une analyse clé en main de l’action des Diggers. Le mouvement tout en désirant une action plus politique que celle du Flower Power, refuse la théorisation. On s’en tient à l’idéologie de l’échec, qui parle d’elle-même.
Certains aspects de la contestation sont complètement laissés de côté : le véganisme et les femmes. Je peux admettre que le premier n’est pas encore fait son chemin dans les mœurs, mais l’absence de questionnement sur le rapport homme femme m’a laissé perplexe. Selon Emmett les femmes cousent et cuisinent. Il met un point d’honneur à nous rappeler qu’il a de fréquents rapports sexuels avec de jeunes femmes, très jeunes. Il n’y a d’ailleurs aucune expérimentation sexuelle décrite dans tout le livre.

L’action des Diggers est des plus décousu. S’ils semble très conscient de la vie quotidienne ils se désintéresse plus global tel que la guerre au Viet Nam. Ils veulent répondent aux besoin des habitants du quartiers sans vraiment s’intéresser sur les moyens pour peu qu’ils soient gratuit.
On tâtonne à la recherche d’indice. Comme un puzzle duquel l’auteur aurait volontairement ou non supprimé des pièces. Il y a quelque chose d’insaisissable dans ce groupe. Peut-être est-ce la raison pour laquelle ils sont si méconnus ?

 

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Site de l’échappée
Diggers archives

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