L’édition sans éditeur (3/3)

Dans son troisième livre, André Schiffrin tente de trouver des pistes pour sauvegarder l’indépendance de la culture : il s’intéresse notamment au fonctionnement du Centre National du Livre et du Centre National du Cinéma en montrant que l’appui de ses structures est vital aux indépendants : mais il évoque un certain manque de partialité des commissions d’aide, composées de professionnels du secteur et d’universitaires, qui tendent à avantager les grands groupes, tout en n’ayant pas d’obligation de motiver les décisions prises. Les aides ainsi allouées sont également trop ponctuelles pour permettre l’établissement des plans sur la durée.

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En quête de système alternatif, André Schiffrin en vient à se tourner vers le vieux continent, notamment la Norvège. Le peuple norvégien est grand et se consacre à la lecture de la presse avec beaucoup plus d’assiduité que le reste de l’Europe et surtout des Américains. Du point de vue éditorial, l’état norvégien a mis en place un programme de soutien à l’édition indépendante. Non seulement il s’engage à acheter différents titres distribués aux Bibliothèques, mais aussi de favoriser les auteurs : 20 à 22 % de droits.
Bien sûr, le pays est assis sur une fontaine à pétrole, du coup, il est un peu facile de consacrer 11,3 millions à un programme de soutien à l’édition indépendante.

Enfin, ce pays a eu la grande idée dans les années 20 de privatiser ses cinémas. Cette décision est, aux origines, inspirées par la volonté des puritains de limiter l’influence du cinéma hollywoodien sur la jeunesse norvégienne. Aujourd’hui, elle pourrait servir à faire barrière à l’affluence toujours plus grande des grosses productions américaines et de maintenir une distribution décente pour les films nationaux et/ou indépendants.

On en arrive progressivement à la question de la distribution du livre. Aux États-Unis, cela ressemble à une blague. Lorsque l’on découvre qu’il ne reste plus de 3 librairies indépendantes dans tout New York, on pense à une coquille. Les grandes chaines de distributions spécialisées les ont écrasés, maintenant, ces chaines sont en train de se faire écraser par la grande distribution. On verserait presque une larmichette.

En conséquence, on remercie le plafonnement des loyers en France et surtout le prix unique du livre. Évidemment, la situation française semble paradisiaque. On va donc rappeler que le prix unique du livre a été menacé par Nicolas Sarkozy en son temps. Nous avons eu également une variation de la TVA. Surtout, ce courageux moment où l’état a voulu rendre les frais de port payant et qu’Amazon les a donc mis à 0,01 centime.

En matière de presse, Schiffrin part du principe que la concurrence d’Internet, notamment, soit telle que la solution consiste à faire des grands titres des journaux à but non lucratif, aidé par le gouvernement ou des fondations privées, avec l’obligation d’œuvrer « dans l’intérêt public » : il se base alors sur l’exemple anglais de la BBC anglaise, ou de la NBC américaine dans les années 30. À défaut, il suggère d’adosser les grands médias aux écoles de journalisme et les maisons d’édition aux universités, pour partager les dépenses.

C’est toujours selon ces critères qu’André Schiffrin a pu lancer The New Press, la maison d’édition créée après son éviction de Pantheon Books : hébergée par une université à ses débuts, et déclarée comme « Non-profit », statut qui lui permet selon la loi américaine des allégements d’impôts conséquents et de recevoir des dons de personnes privées.

Enfin, André Schiffrin conclut son ouvrage en abordant la question de la privatisation du savoir par le biais des vastes plans de numérisations de documents publics payés par Google, et dont les documents numériques qui en résultent peuvent être ensuite rentabilisés (et par exemple revendus aux bibliothèques). Le livre date de 2010, ce qui fait qu’on n’y parle pas du programme RELIRE de la BNF (un programme de privatisation des biens publics sous forme de vente à la demande des livres indisponibles)., mais nul doute qu’André Schiffrin l’aurait ajouté à la liste s’il l’avait connu.

En conclusion, André Schiffrin propose l’extension du service public aux livres, sans voir que ces services sont déjà gangrenés par des exigences de rentabilité. Il découverte d’un socialisme tardif et peut-être désespéré et du coup des solutions peu praticables. Ces trois essais exposent un processus de transformation du livre en produit financier au détriment de son contenu intellectuel sur une période de 40 ans environ. Cet abrutissement du milieu éditorial se produit sous la l’impulsion d’hommes qui ne se lassent pas de vanter leur absence de pratique culturelle. (« bien trop occupé pour lire un livre », Alberto Vitale, propriétaire de Pantheon Books, « ne met jamais les pieds dans une librairie », PDF de XO édition détenue par Editis et donc Planeta. L’imposition d’une logique de rentabilité perpétuellement plus élevée disqualifie le livre comme support d’une pensée intellectuelle, exigeante, critique bref libre.
Il existe bien des éditeurs indépendants. On peut toutefois s’interroger sur leurs conditions d’existences : les moyens de création de leurs livres, mais aussi leurs moyens de subsistance.

L’argent et les mots, André Schiffrin, La Fabrique, 2010.
Traduction Eric Hazan

La Famille Pankhurst et les Suffragettes

Après la déroute des Suffargettes, le film, je me suis dit qu’il ne fallait pas que je reste sur cette impression. Je me suis lancé à la recherche de ce documentaire que j’avais aperçu un ou deux ans plutôt sur France 5. Et je l’ai trouvé !

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Ni paillassons ni prostituées ne sont pas le documentaire le plus pointu et le plus rigoureux jamais réalisé. Il a cette ambiance pop où les photos bougent et on de la musique qui va bien en arrière fond. Cependant, il y a bien des choses à en tirer si l’on se lance dans un visionnage assidu de la chose.

Au commencement, ou plutôt un peu avant les suffragettes, il y avait les Suffragistes. En effet, la lutte n’a pas démarré du jour au lendemain avec Emilie Pankhurst.

La lutte pour le droit de vote des femmes s’est premièrement constituée autour d’une organisation créée par Millicent Fawcett dénommé le National Society for Women’s Suffrage (1867). Leur but était alors simple : les mêmes droits que ceux des hommes. Or à cette époque de la grande Angleterre, les hommes ne bénéficiaient que du suffrage censitaire. La lutte concernait donc principalement les femmes bourgeoises et se concrétisait par une action « lobbyiste » auprès des grands de ce monde (leurs maris).

Ces organisations pouvaient engendrer quelques frustrations ; tout d’abord par son manque d’efficacité, mais aussi par son caractère excluant. En 1903, le Women’s Social and Political Union voit le jour et c’est la naissance des suffragettes à leurs têtes se trouve Emilie Pankhurst. Les suffragettes se battent pour le droit de vote des femmes, mais de toutes. Leurs revendications sont aussi sociales. Leurs actions sont plus médiatiques. Elles s’éloignent de l’influence des partis politiques en place.

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Emilie Pankhurst se révèle être une générale d’armée dont le second n’est autre que sa fille aînée Christabel. La hiérarchie rigide de l’organisation en fera renoncer quelques-unes. En 1907, Teresa Billington-Greig et Charlotte Despard quittent le WSPU pour fonder le Women’s Freedom League.

Le documentaire s’attarde peu sur les dissensions internes pour se focaliser sur la radicalisation des actions menées par les suffragettes. En 1909, elles franchissent un cap. C’est le début des grèves de la faim pour celles qui sont incarcérées. Plus l’action des suffragettes se radicalise plus les tensions montent à l’intérieur des mouvements pour le droit de vote des femmes. Le NSWS condamne leurs actions qu’elles jugent être un frein au progrès de leur lutte.

Les suffragettes dérangent et font parler d’elle par tous les moyens. Suite à un nouvel échec d’un projet de loi en faveur du droit de vote des femmes, le WSP organise une manifestation dont la répression rebaptisera ce jour le Black Friday. Nous sommes le 18 novembre 1918, trois cents femmes sont présentent, il y aura d’une centaine d’arrestations et au moins deux femmes décédèrent de leurs blessures. Winston Churchill était alors le ministre de l’Intérieur (Home Secretary).

Parmi les multiples tentatives d’entrave aux efforts des suffragettes, il faut signaler l’adoption de la Cat and Mouse Act qui permet de relâcher les suffragettes dont l’état de santé est mauvais (souvent des suites du gavage) et de les rapatrier en prison pour achever leur sentence.

La Première Guerre mondiale éclate et met les activités du WSPU en pause. Emmeline et Christabel Pankhurst observent un renversement de perspective politique. Elles deviennent des soutiens de l’état et encouragent l’enrôlement des hommes et le travail des femmes. Tandis que les deux cadettes Sylvia et Adela Pankhurst développent une position pacifiste ; la guerre n’est qu’un moyen de plus d’oppression des classes populaires).

L’après-guerre voit le droit vote des femmes devenir une réalité, mais aussi un changement politique dans la pensée Pankhurst. Celle-ci est devenue patriote et milite activement contre la Russie communiste. Elle s’éloigne de plus en plus des socialistes pour se rapprocher du parti conservateur.

Emmeline Pankhurst décède le 28 juin 1928.
Christabel quitte l’Angleterre pour les États-Unis où elle devient évangéliste.
Sylvia Pankhurts développe une approche sociale de la lutte pour le droit des femmes, considérant que les conditions de vie précaires ne devraient pas quitter les esprits des suffragettes. Après la Première Guerre mondiale, elle se rapproche du Parti communiste britannique. Cependant, elle ne se reconnaît pas entièrement dans la pensée de Lénine. Décède le 27 septembre 1960. Elle vivait en concubinage avec Sylvio Corio, anarchiste italien.

Des communistes et de la gymnastique

J’avais commencé à m’intéresser à Lola Lafon à la belle époque où je consultais encore le site d’Arrêt sur image. Elle y avait été interviewée pour son roman nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, 2011. Malgré mon intérêt, j’avais laissé passer ce livre. L’an dernier, elle revenait avec la petite communiste qui ne souriait jamais. Ce dernier roman avait éveillé l’intérêt de la critique ce qui faisait qu’il était impossible de ne pas en entendre parler. Je me le suis procuré à l’occasion de sa sortie poche sans savoir de quoi cela pouvait bien parler.

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Le roman débute en 1973 aux Jeux olympiques de Montréal, Nadia C., gymnaste, attend sa note. Sa performance détraque le tableau d’afficha qui au lieu du miraculeux 10 annonces 0,01. À partir de là, nous remontons le temps pour savoir comment Nadia C. est devenue Nadia C. progressivement, on dépasse l’année 1973 pour savoir ce que va devenir Nadia C.

Lola Lafon nous fait explorer la formation de cette athlète enfant (14 ans au moment des JO de Montréal). On s’intéresse à l’entraineur et surtout au corps de Nadia objet de toutes les attentions. L’auteur nous fait un portrait terrifiant des commentateurs sportifs. Cependant, le lecteur peut s’interroger en quoi la démarche de Lola Lafon se distingue-t-elle. Car à part arriver après la bataille, l’auteur ne se pose pas de questions sur Nadia que la presse de l’époque.

Enfin passer la période de la naissance d’une icône de la gymnastique, le récit s’engage sur la pente douce amère de la retraite des grands sportifs. Il faut préciser à ce moment que Nadia C. est une athlète roumaine sous la dictature de Ceausescu. On nous explique succinctement que la grande athlète serait assez proche du pouvoir ou accuser de l’être. On voit sa vie en filigrane sillonné par les interrogations de l’auteur autour des sentiments et de la pensée de Nadia.

Car Lola Lafon n’imagine pas. Elle met en place un procédé donnant l’impression qu’elle discute avec Nadia C. Il ne s’agit en fait que des citations du livre publié par l’athlète (Nadia Comăneck, Letters To a Young gymnaste, New York, Basic Books,‎ 2004). Comme si, l’auteur chercher une vérité profonde et pure. Par conséquent, elle se détourne de toute ambition de création. Elle prend les pièces du jeu existantes et les combine dans un sens et puis dans l’autre pour voir si la vérité vraie ne finirait pas par en sortir. Le roman est fragmenté de morceau de quelques pages, un bout de texte, un bout de citation et un bout de réflexion de l’auteur sur sa place l’auteur. Ce dernier point étant la seule chose imaginée par l’auteur, on se rend compte du narcissisme et de la vacuité de l’exercice.

Si cela ne suffisait pas, l’auteur change de sujet en cours de route. On passe des conditions d’entrainement des athlètes à leurs instrumentalisations politiques particulièrement entre le bloc de l’est et de l’ouest. On reste sur sa faim, car l’auteur ne nous a emmenés nulle part. Même pour la jeune lectrice que je suis et qui n’avait jamais entendu parler de Nadia Comãneci, je n’en ressors pas avec la sensation d’avoir appris quelque chose.

La petite communiste qui ne souriaient jamais, Lola Lafon, Acte Sud, 2014. 

Des photos et des hommes

La Maison Rouge nous propose une exposition, partielle, de la collection Artur Walter. Cette institution, localisée au 12 boulevard de Bastille, a été conçue par un collectionneur privé Antoine de Galbert en 2000. Antoine de Galbert est l’un des héritiers du groupe Carrefour et gestionnaires d’entreprise. Je ne sais pas précisément quel type d’activité cela peut regrouper concrètement. Toutefois, je comprends que le monsieur est riche et fais bénéficier de sa richesse à l’art contemporain.

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Artur Walter est quant à lui un financier également épris de photographie. Il a pratiqué cette activité, lui-même, encouragé par Bernd et Hilla Becher. C’est ainsi qu’il débute sa collection dans les années 90 en explorant d’abord la photographie allemande par la suite ses acquisitions se diversifient.

Walter cherche du côté de l’Afrique. On découvre à la fois des photos anthropologiques, mais aussi des photographes africains contemporains. Il y a un détour par l’Asie, qui n’est pas la partie la plus intéressante à mon gout. Quelques photos d’Ai Wei Wei pour me rappeler que vraiment nous ne nous trouvons pas sur la même longueur d’onde. Pour ceux qui ne le saurait pas, Ai Wei Wei est cet artiste dissident chinois touche-à-tout.

L’exposition est dominée par les photos en séries, très intéressantes, elles permettent de mettre une photo unique en relation avec d’autres et de créer un projet. La série a ce pouvoir de dépasser le cadre de la « jolie photo ». Il s’agit de dire quelques choses ou d’avoir vu quelque chose (Daido Moriyama, A Room, 2015) et de le retransmettre. Elles donnent aussi la possibilité d’une mis en scène et une dimension ludique à l’image (Luo Yongjin, Lotus block, 1998-2002).

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Elle fait également une place importante aux portraits des classiques avec Richard Avedon vers des choses plus cocasses avec Samuel Fosso.

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L’exposition fait un grand écart entre la photographie d’art et la photographie documentaire. Cette tension peut s’exécuter avec beaucoup de souplesse (Malick Sidibé A la baignade au fleuve Niger, 1973). Parfois les deux approches s’éloignent de beaucoup notamment la série de portrait judiciaire, celle-ci ne se distingue que par son caractère sociologique.

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Il y a un réellement travail de mis en forme des photographies regroupées par Walter, mais présentées par Simon Njami. Celles-ci n’apparaissent pas comme le hobby vain d’un riche financier. Il y transparait la recherche à la fois d’une compréhension de la photo, son évolution et ses techniques diverses, mais aussi une exploration documentaire. Artur Walter s’éloigne d’une conception vaine de l’art. Les photos présentées portent un message, un discours sur leur sujet.

Pour voir le reste de la collection d’Arthur Walter vous pouvez vous rendre à Ulm (Allemagne) ou à New York, où le messieurs s’est fait construire une succursale.

Après Eden / La collection Artur Walter, Maison Rouge, 2015. 24 euros. 

Victime française, chaud devant.

Taj Mahal avait attiré mon attention lorsqu’après les attentats de Paris du 13 novembre dernier, sa sortie en salle avait été reportée. Je me suis demandé quel type de film pouvait mériter un tel traitement. Il y avait aussi un peu de curiosité morbide. Et puis, je me suis renseigné sur le film. Réalisé par Nicolas Saada, je me suis dit que je ne risquais pas grand chose. Après tout, je gardais un bon souvenir d’Espion(s) (2009).

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Cependant, tout commence très mal lorsque la première scène s’ouvre sur la vaccination du personnage principal Louise, interprété par Stacy Martins (Nymphomaniac). Il y a sans doute beaucoup de manières de montrer la distance entre la France et l’Inde, la vaccination n’était pas le choix le plus subtil.

Nous retrouvons Louise avec ses deux parents dans un taxi à Bombay. Son père est un « beau quinqua », joué par Louis-Do de Lencquesaing, veston et chemise blanche ouverte ; sa mère une bourgeoise, le cheveu au carré et l’accent britannique.

Chaque scène est tellement soigneusement réalisée que le cliché ne peut manquer de vous sauter au visage. Ainsi lorsque Monsieur, venu en Inde pour son travail, s’installe dans la luxueuse « Dolphin suite », il s’exclame avec fausse modestie : « mais c’est trop grand ». Et l’on rit intérieure. Plus tard, la famille découvre qu’ils vont être forcés de rester deux jours de plus à l’hôtel, car leur maison n’est pas prête. Louise claque la porte en colère. Étrangement, aucune compassion ne me traverse à ce moment-là.

Bombay n’est pas le personnage de ce film. C’est un décor vu à travers les vitres du Taxi. C’est aussi une ville où les jeunes filles ne peuvent faire un pas sans être accostées. Louise est le personnage au cœur du drame. Elle a dix-huit ans et sa vie est aussi trépidante que celle de ma grand-mère décédée. Quand ses parents sortent diner, elle reste pour regarder Hiroshima, mon amour. Heureusement, les terroristes arrivent pour nous sortirent de ce clavaire.

À fin de réaliser son ambition, coller au plus près du point de vue de la victime, Nicolas Saada ne quitte pas son personnage des yeux. Seulement, Louise est fade lorsqu’elle se cache dans la salle, fade lorsqu’elle se cache dans le placard, fade lorsqu’elle tente courageusement d’aller chercher la batterie du téléphone qu’elle a laissé dans l’entrée. Face à tant de platitudes, on oublie de s’angoisser.

De temps en temps, on sort de la monotonie pour retrouver les parents de Louise qui à pied ont décidé de rejoindre leur fille et de la sauver. Oui, tout seul comme des grands.

On cherche la présence des autorités, mais ceux-ci ne sont présents que pour faire barrage. Ils ne parlent pas et non pas de visage. Il faut signaler que les propos en Indie ne ne sont jamais traduits. On n’entend donc que les propos français et anglais.

Comme pour sauver son personnage et ses éventuels spectateurs d’un mortel ennui, Nicolas Saada rajoute une victime de dernière minute. Giovanna est à son balcon et attend des nouvelles de son mari qui s’est écrasé quelques mètres plus bas sur le trottoir en voulant descendre en se tenant aux draps. Cela ne sauve rien. Il faut juste attendre la fin. Sauver Louise. Assister à la cérémonie de commémoration. Revenir à Paris, pour quitter Louise dans un café où elle est entrée pour passer un coup de fil sans rien consommer.

Juste avant, nous avons eu droit à un aperçue des terroristes à travers les caméras de surveillances de l’hôtel diffusé par les médias : la vidéo surveillance dans la télé dans le film. Un grand moment d’émotion où l’exaspération est à son comble. Un blockbuster ne nous aurait pas montré autre chose et sans s’encombrer d’une mise en scène précieuse.

Le parti pris de départ était discutable, montrez le point de vue de la victime. Ainsi, le réalisateur fait des terroristes des non-être, il n’existe pas à l’écran. Ils sont des choses monstrueuses qui s’abattent sur l’innocente victime. Quand cette victime est unique et Française, on pense à un malentendu.

Les attentats de Bombay se sont déroulés sur plusieurs jours du 26 au 29 novembre 2008. Il y a plusieurs attaques dans différents lieux (hôtels, café et la gare). Il y a eu 188 morts (dont 26 ressortissants étrangers) et 312 blessés.

Essai et documentaire : Les Diggers de San Francisco

Alice Gaillard signait la postface de la nouvelle édition de Ringolevio. On n’apprenait pas grand-chose de plus, mais Alice Gaillard se targuait d’avoir réalisé un documentaire sur les Diggers de San Francisco et cela devait valoir le coup.
Ce documentaire est disponible gratuitement sur l’internet, je te laisse chercher comme une grande personne que tu es. En parallèle, Alice Gaillard publie aux éditions l’échappé un essai sur ces mêmes Diggers.

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Le documentaire et l’essai suivent la même trame. On démarre par une présentation des années 70. LE documentaire s’appuie sur les images d’archives. Les enfants-fleurs défilent dans les rues sous le regard hébété des salariés.

L’essai s’attarde sur les différents courants en vogue. D’un côté, Le Free Speech mouvement émerge sur le campus de Berkeley et sera l’un des représentants de la nouvelle gauche et de l’autre la tendance psychédélique. Au sein des psychédéliques deux personnages se distinguent : Timothy Leary avec son moco « Trun on, tune in, drop out » et Ken Kesey qui sillonne les États-Unis en van en distribuant des acides. On a déjà croisé ces deux personnages et l’on retrouve assez bien le propos d’Emmet Grogan en beaucoup moins incisif. Timothy Leary s’apparent à un effet de mode en quête pendant que Ken Kesey (auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucou) prône un art de vivre.

À Haight-Ashbury, nous nous trouvons au cœur de la déferlante psychédélique. La consommation assidue de drogue constitue un terreau fertile pour l’établissement d’un marché « hype ». Plusieurs boutiques s’ouvrent, leur propriétaire vendent des livres, des vêtements le tout tagué « psychédélique ». Les enfants-fleurs, issu en général de la classe moyenne voir supérieur, leur servent à la fois de main d’œuvre, mais aussi de clientèle. On ne découvre rien de plus que ce qu’Emmett Grogan nous racontait.

Enfin, on arrive à l’apparition des Diggers, émancipation de la Mime Troupe. Alice Gaillard s’efforce de remettre les choses en contexte de trouver ce qui s’est « réellement » passé. Pour ça, il faut minimiser la présence d’Emmett Grogan. On nous parle alors des autres Diggers, notamment Peter Berg dit Le Hun et a priori la tête pensante des Diggers. L’essai déterre les textes des Diggers (Take a cop to diner) et le documentaire nous dévoile une partie des actions au quels ils ont participé ou étaient présent : cérémonie de la mort de l’argent.

L’essai se poursuit zoomant et dézoomant sur la communauté du Haight-Ashbury. Puis vient l’heure du déclin et se pose la question de la suite. C’est à ce moment que le documentaire et l’essai trouvent leur intérêt. Le premier nous montre ce que sont devenus les repas gratuits. Plusieurs groupes proposent de la nourriture gratuitement, certains plus ou moins dans l’esprit Diggers ou de la Mime Troupe. Les descendants ont perdu l’esprit joyeux que pouvait avoir la distribution des Diggers.

Pour ce qui est des anciens Diggers, Peter Berg a fondé Planet Drum, une organisation écologiste. Il prône le biorégionnalisme, une forme d’autonomie. On peut noter que Peter Coyote est lui devenu un acteur hollywoodien.

En conclusion, on ne découvrira pas beaucoup plus avec les travaux d’Alice Gaillard sur les Diggers. Leurs multiples contradictions évoquées dans Ringolevio demeurent. L’essai de Gaillard n’a pas pour bit d’analyser ce groupe, mais de l’entourer de son contexte peut-être même de s’offrir comme un pendant à l’autobiographie d’Emmet Grogan. On en ressort plutôt frustré.

Les Diggers, révolution et contre-culture À San Francisco (1966-1968), Alice Gaillard, L’échappée, 2014.

Les moins-que-rien des États-unis

J’ai d’abord entendu parler de The Other Side dans mon émission de radio préférée, La Dispute sur France Culture. La chose paraissait assez obscure, mais intrigante. En tout les cas, The Other Side s’éloignait de thématiques que j’avais beaucoup visitées ces derniers temps. Je suis donc allé à la découverte de ce film documentaire.

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Roberte Minervini nous emmène en Louisiane dans ce que l’on pourrait appeler le fond du fond de l’Amérique. Nous suivons un homme d’une trentaine d’années nommé Mark. On ne s’est pas d’où vient Mark. Nous découvrons qu’il vit avec Lisa. Ils boivent beaucoup et se droguent beaucoup à l’héroïne. Mark travail de temps en temps dans une ferraillerie pour 20 dollars la journée. Tous les deux vivent dans une roulotte. Nous suivons Mark comme une âme en peine lorsqu’il joue très mal au basket avec un jeune homme dans une école où ils sont entrés par effraction. Nous le suivons rendre visite à des amis à qui l’ont vient de retirer leur compteur électrique. Plusieurs fois, nous croisons un homme âgé et alcoolique disserter sur la politique d’Obama et sur plein de choses pas toujours compréhensibles.

Nous suivons Mark pendant les deux tiers de ce film très lentement. On erre en sa compagnie, on souffre un peu avec lui de cette errance. On s’en énerve aussi. Le silence nous écrase. Je crois que le film nous absorbe envers et contre nous, car aucun spectateur n’a le désir de se mettre dans les baskets de Mark. Et pourtant, on y glisse par inadvertance et on ne comprend pas. Comment la vie nous amène-t-elle là ? Comment en sortir ?

D’un coup et sans prévenir, le film passe à un autre ton. Nous sommes toujours en Louisiane mais avec les Redneck, ceux qu’on a déjà aperçus dans des émissions de télé peu reluisante, ceux que Michael Moore a rencontrés pour Fahrenheit 9/11. On croit d’abord à un Springbreak des Redneck. On voit une assemblée de gens à demi nus et ivres dans la mer. Ils célèbrent. Et puis, la tension redescend. On se retrouve avec un groupe de paramilitaire se préparant à la guerre. Il s’entraine et admire leurs armes. Entre deux séances, ils nous livrent une interprétation originale de la politique de Barack Obama.

Ces aspects de la misère sociale se font miroir. Si l’on parvient à développer de l’empathie pour Mark, on reste très froid face au groupe paramilitaire. Ces derniers inspirent le ridicule. On ressent une distance quasi infranchissable avec leur vision du monde.

La conclusion ne nous est pas dictée et l’on ressort de la séance perplexe. On ne sait pas très bien ce que l’on a vu : un matériau sociologique brute, une mise en scène mais sans acteurs… Qu’est-ce que l’on a vu des États-Unis ? Ces franges de la population qui ne donne pas envient qu’on la sauve. Ils ne frôleront, même pas de loin, le rêve américain. Ils ne sont pas des martyrs d’une société raciste. Ils sont le rien des États-Unis.

The Other side de Roberto Minervini, 2015, Agat Film &cie.