L’édition sans éditeur (3/3)

Dans son troisième livre, André Schiffrin tente de trouver des pistes pour sauvegarder l’indépendance de la culture : il s’intéresse notamment au fonctionnement du Centre National du Livre et du Centre National du Cinéma en montrant que l’appui de ses structures est vital aux indépendants : mais il évoque un certain manque de partialité des commissions d’aide, composées de professionnels du secteur et d’universitaires, qui tendent à avantager les grands groupes, tout en n’ayant pas d’obligation de motiver les décisions prises. Les aides ainsi allouées sont également trop ponctuelles pour permettre l’établissement des plans sur la durée.

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En quête de système alternatif, André Schiffrin en vient à se tourner vers le vieux continent, notamment la Norvège. Le peuple norvégien est grand et se consacre à la lecture de la presse avec beaucoup plus d’assiduité que le reste de l’Europe et surtout des Américains. Du point de vue éditorial, l’état norvégien a mis en place un programme de soutien à l’édition indépendante. Non seulement il s’engage à acheter différents titres distribués aux Bibliothèques, mais aussi de favoriser les auteurs : 20 à 22 % de droits.
Bien sûr, le pays est assis sur une fontaine à pétrole, du coup, il est un peu facile de consacrer 11,3 millions à un programme de soutien à l’édition indépendante.

Enfin, ce pays a eu la grande idée dans les années 20 de privatiser ses cinémas. Cette décision est, aux origines, inspirées par la volonté des puritains de limiter l’influence du cinéma hollywoodien sur la jeunesse norvégienne. Aujourd’hui, elle pourrait servir à faire barrière à l’affluence toujours plus grande des grosses productions américaines et de maintenir une distribution décente pour les films nationaux et/ou indépendants.

On en arrive progressivement à la question de la distribution du livre. Aux États-Unis, cela ressemble à une blague. Lorsque l’on découvre qu’il ne reste plus de 3 librairies indépendantes dans tout New York, on pense à une coquille. Les grandes chaines de distributions spécialisées les ont écrasés, maintenant, ces chaines sont en train de se faire écraser par la grande distribution. On verserait presque une larmichette.

En conséquence, on remercie le plafonnement des loyers en France et surtout le prix unique du livre. Évidemment, la situation française semble paradisiaque. On va donc rappeler que le prix unique du livre a été menacé par Nicolas Sarkozy en son temps. Nous avons eu également une variation de la TVA. Surtout, ce courageux moment où l’état a voulu rendre les frais de port payant et qu’Amazon les a donc mis à 0,01 centime.

En matière de presse, Schiffrin part du principe que la concurrence d’Internet, notamment, soit telle que la solution consiste à faire des grands titres des journaux à but non lucratif, aidé par le gouvernement ou des fondations privées, avec l’obligation d’œuvrer « dans l’intérêt public » : il se base alors sur l’exemple anglais de la BBC anglaise, ou de la NBC américaine dans les années 30. À défaut, il suggère d’adosser les grands médias aux écoles de journalisme et les maisons d’édition aux universités, pour partager les dépenses.

C’est toujours selon ces critères qu’André Schiffrin a pu lancer The New Press, la maison d’édition créée après son éviction de Pantheon Books : hébergée par une université à ses débuts, et déclarée comme « Non-profit », statut qui lui permet selon la loi américaine des allégements d’impôts conséquents et de recevoir des dons de personnes privées.

Enfin, André Schiffrin conclut son ouvrage en abordant la question de la privatisation du savoir par le biais des vastes plans de numérisations de documents publics payés par Google, et dont les documents numériques qui en résultent peuvent être ensuite rentabilisés (et par exemple revendus aux bibliothèques). Le livre date de 2010, ce qui fait qu’on n’y parle pas du programme RELIRE de la BNF (un programme de privatisation des biens publics sous forme de vente à la demande des livres indisponibles)., mais nul doute qu’André Schiffrin l’aurait ajouté à la liste s’il l’avait connu.

En conclusion, André Schiffrin propose l’extension du service public aux livres, sans voir que ces services sont déjà gangrenés par des exigences de rentabilité. Il découverte d’un socialisme tardif et peut-être désespéré et du coup des solutions peu praticables. Ces trois essais exposent un processus de transformation du livre en produit financier au détriment de son contenu intellectuel sur une période de 40 ans environ. Cet abrutissement du milieu éditorial se produit sous la l’impulsion d’hommes qui ne se lassent pas de vanter leur absence de pratique culturelle. (« bien trop occupé pour lire un livre », Alberto Vitale, propriétaire de Pantheon Books, « ne met jamais les pieds dans une librairie », PDF de XO édition détenue par Editis et donc Planeta. L’imposition d’une logique de rentabilité perpétuellement plus élevée disqualifie le livre comme support d’une pensée intellectuelle, exigeante, critique bref libre.
Il existe bien des éditeurs indépendants. On peut toutefois s’interroger sur leurs conditions d’existences : les moyens de création de leurs livres, mais aussi leurs moyens de subsistance.

L’argent et les mots, André Schiffrin, La Fabrique, 2010.
Traduction Eric Hazan

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