Des chevaliers blancs et des orphelins noirs

Les Chevaliers Blancs sont un film pour lequel j’ai hésité. Tout d’abord, il y avait cette horrible bande-annonce, mais la présence de Vincent Lindon. Ensuite, il y avait Joachim Lafosse (À perdre la raison), mais cela parlait quand même de l’Arche de Zoé. Et puis, j’y suis allée.

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Les Chevaliers Blancs sont un très beau titre pour le sujet qu’il traite. En 2007, une association humanitaire décide de faciliter l’adoption d’une centaine d’enfants orphelins issus du Tchad. Le problème, les enfants n’étaient pas si orphelins. L’affaire tourne au scandale diplomatique entre la France et le Tchad. Joachim Lafosse est devenu un habitué des affaires-chocs. À perdre, la raison relatait l’histoire d’une mère infanticide. Le point de vue du réalisateur est celui du bourreau et tente de réponde à la question : Comment peut-on en arriver là ? L’analyse politique est donc reléguée au dernier rang. Il ne s’agit pas de traiter du fait de société, mais du fait individuel.

Ainsi nous suivons Jacques et sa troupe dans le désert africain. L’histoire semble se dérouler de nos jours. Le nom du pays n’est jamais énoncé. Pourtant tout nous indique que nous revivons le scande l’Arche de Zoé.

Le but de l’association est de sauver des enfants. Tout de suite se pose la question du choix des enfants. Ils doivent avoir moins de cinq ans. Car nous ne pouvons pas sauver tout le monde et les familles françaises veulent des enfants jeunes. Ensuite se pose la difficulté de trouver les enfants et de les identifier. Pour cela, Jacques passe par un intermédiaire c’est-à-dire le chef de village. Bien sûr, le chef est rémunéré pour ses services. Il se pose enfin la question de l’argent. Jacques et ses compagnes parlent comme des clients mécontents de la marchandise fournie. Le langage utilisé est celui de l’échange commercial.

Au cours de l’épopée, certains s’interrogent. Jusqu’où peut-on aller pour sauver des enfants ? Tous les moyens sont-ils bons ? Jacques a la réponse oui. L’association est « jusqu’au-boutiste ». Dans une perspective pragmatique, les personnages écartent toutes réflexions sur leurs démarches. La journaliste, qui les accompagne, est supposée tenir ce rôle. Que font-ils ? Comment le font-ils ? Françoise Dubois, interprétée par Valérie Donzelli, se rend bien compte des errements. Elle apprendre que le leader est déjà poursuivi en justice. La motivation première à ce voyage est fallacieuse, comme nous l’apprenons. Pourtant, ils poursuivent. Tous les voyants s’allument, mais ils continuent, jusqu’au bout, donc. Libre à nous d’imaginer leurs intentions, de mesurer le degré de cynisme des personnages.

La question du racisme me semble tellement évidente qu’elle en devient difficile à traiter. Un exemple flagrant réside dans le traitement de la langue. Jacques après un mois passé dans le pays n’a appris aucun mot, même pas « non ». Il répète constamment à la traductrice : « qu’est-ce qui dit ? » Le fait que les enfants soient traités comme des marchandises est le trait le plus évident. Jacques et ses compères ne se posent pas la question du bien-fondé de leurs démarches. La journaliste qui décide d’adopter elle-même un enfant de sept ans, se voit réponde par son conjoint qu’il est trop âgé et que le risque qu’il ne s’adapte pas est élevé. La réponse est sans appelle : « je m’en fou ».

Ce film moral et politique ne nous apprendra rien de l’affaire. L’Arche de Zoé va enchainer les procès. Les sanctions proposées vont se multiplier. Joachim Lafosse se cantonne à une fresque incroyable dans lequel nous regardons les personnages aller dans le mur. Lorsqu’enfin, les autorités tchadiennes interviennent, le soulagement apparaît. Enfin, les membres de l’association sortent de leur autarcie. Enfin, le délire s’arrête.

Les Chevaliers blancs, Joachim Lafosse, 2016.

Des femmes et des photos

Il y a maintenant plusieurs mois que l’exposition qui a peur des femmes photographes s’exposait entre le Musée de l’Orangerie et Orsay. Bien sûr, il fallait que j’attende la dernière semaine pour en profiter pleinement.

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En bonne élève, je commençai par le début c’est-à-dire la partie 1 installée à l’Orangerie (en face du jeu de paume dans les jardins des Tuileries), celle-ci concerne la période 1839-1914. Le musée se montre ambitieux en proposant de « questionner l’incidence de l’identité sexuelle » sur la production photographique. C’est sans déception que j’ai suivi la trame proposée.

2.2.2.x-collection-detail-kasebier-the_mangerTout d’abord, les femmes s’emparent de la photographie comme d’un hobby. Le « scrapbooking » n’a rien inventé, les épouses multiplient les clichés de leurs maris et de leurs enfants, les découpent et les collent dans des albums. Les enfants et la maternité sont les thématiques dominantes (Gertrude Käsebier, The Sketch et The Manger).

Car la femme photographe reste cantonnée à un niveau amateur. Sa pratique est circonscrite au foyer et à la chambre. Quelques femmes parviennent à s’en extraire en proposant des portraits de personnalités mondaines

. Peu d’entre elles ont la possibilité de se revendiquer professionnelle. Les associations de photographes sont peu accueillantes pour le deuxième sexe, particulièrement en France. L’Angleterre se montre plus ouverte sur la question, sans doute car l’une de ses princesses se réclame photographe. Enfin, on note qu’une partie de ces femmes sont dans la trentaine bien sonnée voir le début de la quarantaine. La photographie est une activité qui leur est permis une fois leur devoir de femmes accomplies. Nombreuses sont les photographes qui se sont vu offrir un appareil par leurs enfants.

StellaDe statut amateur, elles n’en sont pas moins dénuées de talent et de savoir-faire. La femme photographe maitrise les différentes techniques, à l’époque assez élaborée. On voit beaucoup de cyanotypes, mais aussi l’usage de la gomme bichromaté. Cette dernière était propre au mouvement pictorialisme qui combattait la vision de la photographie comme art médiocre. L’usage de la gomme permettait de retravailler l’image en lui donnant une texture plus proche de la peinture. (Céline Laguarde – Stella)

Frances_Benjamin_Johnston,_Self-portrait_with_false_moustache_and_penny-farthingLes femmes photographes sont très nombreuses. Il y a deux que je retiens particulière pour leur approche : Alice Austen et Frances Benjamin Johnstone. Toutes deux sont américaines. Elles auront le talent de détourner les sujets qui sont considérés comme propres à la féminité. Il n’est pas exclu d’y voir des Virgina Woolf de la photographie. Leurs premières photos consistent à jouer avec leur espace intérieur : la chambre. Plus tard, elles iront jusqu’à se brimer en hommes dans des photos tout à fait comiques. Frances Benjamin Johnstone connaitra carrière professionnel, chargé par l’état de mettre en photos l’éducation dispensée aux noirs, sa série de photos sera présentée à l’exposition universelle de 1910 à Paris. Ces deux femmes sont clairement les pivots de l’exposition, car en plus d’être des femmes photographes, elles en ont la conscience. Cette conscience politique est le sujet de leur travail. Elles ne sont pas des praticiennes passives, mais engagées. À l’inverse de Gertrude Kasebier dont la qualité des photos est certes remarquable, mais se cantonne à une vision sacralisé de la féminité, de l’enfance et surtout de la maternité.

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Cette première partie s’achève sur la Première Guerre mondiale, les femmes photographes, amateurs ou professionnelles (Olice Edis, artiste de guerre), ont permis de placer des images sur ces évènements : soldats blessés, travail des femmes pour remplacer les hommes au front… Pour l’Angleterre, il s’agit d’un moment clé puisqu’à l’issue de cette guerre les femmes obtiendront le droit de vote.

La deuxième partie se déroule à Orsay et couvre la période de 1918-1945. L’angle de vue change en même temps que la technique et l’évolution du champ photographient. La diversité technique s’efface pour laisser place à la généralisation de l’argentique. Les femmes photographes amateurs font place à des professionnels reconnus.

TheSupplicantLes années 20 et 30 sont encore dominées par les natures mortes et les fleurs. Le parcours d’Immogen Cunningham semble en être le parfait exemple. Dans les années 10, elle est cette femme artiste qui défrayait la chronique en photographiant des nus masculins et féminins (elle-même et son mari), puis le mariage et les enfants arrivent et son travail se porte sur la photographie florale.

Les femmes acquièrent le statut de professionnel en travaillant pour la mode et la publicité. Les images se rapprochent de la plasticité que nous connaissons bien aujourd’hui. (Madame Yevonde, auteure de la photo d’affiche).

Ensuite, l’exposition va se séparer en deux approches. D’un côté, les photographies dans lesquelles les symboles de la féminité sont détournés (Ruth Bernhard, Lisette Model). Je retiens surtout la photo de Dora Maar (vieille femme et l’enfant dit le pisseur), qui paraît être une sorte de montage où l’enfant passe pour un tyran destructeur. Il y aussi Lola Alvarez Bravo (Mexique) un génie à la fois du détournement et du photojournalisme. Claude Cahun propose des autoportraits tout à fait fascinants, proches d’une démarche plasticienne. C’est bien la partie la plus intéressante.

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De l’autre côté se trouve la question du nu. La femme photographe s’empare d’elle-même et de leurs corps. Le tâtonnement est évident. La représentation des corps passe de la sexualité au corps simple. Dans cette dernière partie, Germaine Krull (Allemagne – 1924) s’illustre en proposant deux séries de photos nues (Akve et les amies). Intimes, fermés aux regards, les corps nus montrés ne sont pas offerts au regard du public. Ils sont la représentation d’une situation où la femme est nue et c’est tout.

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Cette dernière partie se termine également par une pièce dédiée aux photojournalismes et particulièrement des photos de la Seconde Guerre mondiale.

La partie 1918-1945 se montre plus sobre dans son exposée. Les auteures sont nombreuses et il m’a semblé plus difficile d’en extraire des personnalités engagées. Les femmes photographes ne sont plus des bourgeoises entretenues par leurs maris, elles sont des professionnels ainsi elles cumulent les facette : mode et recherche artistique. Le caractère engagé du point de vue de leur statut de femme m’a paru moindre. Sans doute, car il est moins un frein à leurs pratiques, en témoigne la banalisation du nu.

Western et poésie

Bohane, sombre cité, est un petit livre que j’ai déniché lors de ma visite éclair des Utopiales d’octobre dernier. Publié chez Acte Sud, je me demandais bien de quoi allait me parler ce livre. Comment s’était-il égaré dans un festival de science-fiction ?

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Bohane promettait de me parler de l’Irlande. J’imaginais donc une ville fictive où les gangs se déchirent. Je n’étais pas loin de la vérité. Bohane est une ville fictive, dont le plan nous est fourni en début de livre. Les gangs sont présents, mais en paix, et ce depuis quelque temps maintenant. Cependant, le Gant est de retour et certains sont démangés par leurs ambitions. Tout s’enchaine. Les vieilles rancœurs sortent de leurs sommeils. Chapitre par chapitre, nous suivons la mise en place des pièces. Nous accompagnons aussi cette partie de Bohane, spectatrice, excitée par un peu d’action et angoissée par les débordements.

La ville ne semble pas connaître les lois. Toutes ses pulsions sont expliquées par la présence du fleuve. Kevin Barry construit une ville mystique. Elle sera toujours là et nous ne faisons qu’assister à l’un des chapitres de son histoire, chroniquée par un mystérieux narrateur. Par bribe, chacun se révèle. Les doutes et les peurs, les fantasmes et les ambitions des personnages n’auront plus de secret à la fin. Malgré une écriture sèche et efficace, l’auteur n’oublie pas d’instiller un peu de poésie. Son écriture entoure les personnages d’une aura. Le plus monstrueux d’entre eux inspire malgré tout de la fascination.

Bohane s’entoure de beaucoup de référence et s’engage tout aussi facilement. Le roman de Barry appartient à plusieurs genres, malgré la carte, malgré l’époque, malgré le lieu, je le situe comme un western poétique. On attend le prochain coup, souvent des hommes, mais pas uniquement. On guette la réaction du clan en face.

Pour son premier roman, Kevin Barry ne parvient pas à me donner la « claque » et je suis déçue, car elle passait si près de mon visage.

Bohane, sombre cité, Kevin Barry, Acte Sud, 2015

De l’Art et des humains

Je n’espérais plus voir Francofonia, pour tant ce film de Sokourov continue de se trouver dans les salles. En profitant d’un vendredi après-midi, je me suis risqué dans le nord de Paris. J’avais compris de ce film qu’il parlerait de l’occupation du Louvre par les nazis, mais aussi d’autres choses. Je m’attendais à tout et à rien, je ne fus pas déçu.

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Tout commence avec la voix d’Alexandre Sokourov introduisant son film « raté ». Le réalisateur tente de rentrer en contact avec son ami Dirk, parti en mer, via Skype. Sokourov accompagne son film tout du loin, s’adressant tour à tour à nous, Dirk, ses personnages ou encore à lui-même.

La reconstruction historique autour de la rencontre entre Jacques Jaujard, directeur du Louvre en 1940, et Franz Von Wolff-Metternich est le prétexte pour une discussion sur l’art. Sokourov discourt longuement sur la sacralité du Louvre, le symbole et le repère qu’il constitue pour le pays. Cet aspect m’a rendue mal à l’aise. Où voulait en venir le réalisateur russe ? Et puis Dirk réapparait péniblement, car son navire – transporteur d’œuvre d’art – est en difficulté. Sokourov suggère désespérément de jeter la cargaison à la mer et de sauver les hommes.

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Et puis il y a les images de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg. Le musée n’a pas été épargné pendant la guerre. Non seulement Hitler n’avait aucune considération pour la culture russe, mais le musée avait été transformé en hôpital de fortune. Il fut la cible de nombreux bombardement. Progressivement l’idée s’instille que la valeur de l’art dépasserait celle de l’humain. Les Allemands jouissent de Paris, car ils en ont une image sacrée et les œuvres abritées par la capitale sont « sauvées ».

Pendant ce temps, Marianne et Napoléon sillonnent l’actuel Louvre en voiturette. Napoléon s’autocongratule d’avoir amassé autant d’œuvres, cependant une bonne partie est issue des « trésors de guerre ». Marianne répète vainement la sacro-sainte devise nationale : liberté, égalité, fraternité.

Le visionnage de Francofonia n’est pas toujours confortable. Je me suis sentie perdue sans savoir si je retrouverais le chemin. Serais-je même capable de reconnaître l’arrivée ? Il y a quelque chose de très fragile dans ce film. Le cheminement est plein d’embûches. L’occupation du Louvres n’est qu’un levier de la réflexion, permettant de s’interroger plus largement sur l’art. En voyant, la collaboration entre Jaujard et Wolff-Metternich, on est à deux doigts de se féliciter. Quelle chance la France a eue ! Pourtant, en transposant, le problème dans une situation présente, teinté d’urgence, celle de Dirk, il semble évident que « l’Art » doit être abandonné. Cela n’est rien par rapport à une vie humaine, quand bien même ces vies seront oubliées.

Francofonia, le Louvre sous l’occupation, Alexandre Sokourov, 2015

Des photos du Monde Arabe

Prévenue assez tardivement de la Première biennale des photographes du monde arabe, il a fallu faire vite. L’exposition se termine, cependant et comme il s’agit d’une biennale une nouvelle exposition devrait avoir lieu dans quelques mois…
Cette première était chaperonnée par la Maison européenne de la photographie et l’Institut du Monde arabe. Je m’étais déjà rendu à la MEP pour l’exposition Martin Parr, par contre je ne connaissais pas du l’IMA. Ce dernier présentait en parallèle de la Biennale une exposition intitulée Osiris, qui ne m’intéressait pas du tout. J’ai donc dû trouver la bonne entrée, et me faire salement accueillir par les agents de sécurité. J’ai pu également admirer les nuages de buées dissimulant des statuts égyptiennes et exposés à l’extérieur. Ceci était très drôle.

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Le parcours s’annonce très bien en démarrant sur une image de Beirut de Joe Kesrouanie (Beirut Walls). L’image est vertigineuse et plate, à la fois. Une ville vaste et sans limites. Un horizon sombre. Très vite, les sujets et les lieux se dispersent. Les photographes sont nombreux, à chaque fois quelques photos illustrent leurs œuvres. Nous passons du Liban à l’Égypte et puis au Maroc. Des paysages aux intérieurs, en passant par les portraits. La photographie des pays arabes foisonne.

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Des photos récentes et des photographes tout aussi neufs, on peut citer Wafaa Samit, née au Caire en 1990. Elle présente un extrait d’une série de photo pris pendant le ramadan. C’est l’une de ses photos qui a été retenue pour l’affiche. Je me sens tout de suite frustrée, car j’aimerais en voir plus, approfondir.

                                     BOUTROS_INSENSE_AFRICA       In the Upper Egypt’s city of Menya, there are about 350 quarries, where over 20 000 workers are employed. Most of them are illegally hired children who drop out of school to help their family survive, other are poor farmers or fresh graduates suffering from unemployment. Work in the quarries is very dangerous and many of the children working there die prematurely mainly from electrocution or severe amputation. The exposure to asbestosis through the inhalation of dust containing silica is also a huge problem as most the workers who survive other various possible accidents end up contracting deadly pulmonary deceases before they reach their 30th. The economic situation in Egypt having worsen in the last years after the fall of President Mubarak as pushed more Menya’s families to sent their kids to the quarries were each one can make from 10 to 20 USD a day.

Au milieu de la multitude, quelques noms ressortent. D’abord Nabil Boutros propose une série d’autoportraits dans lequel il montre la multiplicité des visages arabes. En s’appuyant souvent sur des stéréotypes, Boutros devient tout à tour professeur, paysan, homme d’affaires ou encore religieux. Son approche me semble parvenir à offrir une vision différente et teintée d’humour. Il faut bien le dire les représentations du monde arabe sont rarement légère et joyeuse (Myriam Abdelaziz sur le travail des enfants en Égypte). Les visions exposées se détachent peu de l’actualité dramatique dans laquelle beaucoup de pays sont pris. La série « Évidence » de Diana Matar revient sur les lieux où ont été commis des crimes pendant la Révolution libyenne, sobre, belle et glaçante.

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Un photographe se lance dans la représentation du quotidien. Fayçal Baghriche montre les lieux de culte construit dans des lieux communs, loin des moquées submergés par les touristes. Ces deux dernières visions ont en commun de s’éloigner de toute forme de spectacle. Diana Matar revient sur les lieux de crimes bien après le drame. Tout y est calme et silencieux. Les lieux de culte de Fayçal Baghriche sont vides. Il n’y a plus personne et il est alors possible de montrer sans tomber dans le voyeurisme. De voir des bouts de ce monde arabe sans montrer du doigt, à peu près l’inverse de ce qu’expose Samuel Gratacap. Logé au quatrième étage dans une cour extérieure, je me retrouve face à une série de photos, toutes ont été prises à l’intérieur du centre de détention de Zouïa en Libye. Toutes témoignent de conditions de vie déplorable. J’ai froid, je ne reste pas longtemps. Je me demande pourquoi on m’a emmené là dans cette cour pour voir ça.

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La MEP choisit une autre perspective. Les photographies du monde arabe se noient dans les expositions personnelles de quelques photographes chevronnés : Daoud Aoulad-Syad (1953 – Maroc), Stéphane Couturier (1957 – France) et Bruno Barbey.

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Le premier nous emmène au Maroc. Un très bel ensemble de photo-documentaire, dans lequel ni le sujet ni la technique ne sont laissés de côté. Les photos ne sont pas recadrées comme en témoigne la bordure noire. Daoud Aoulad-Syad est également cinéaste.
Le second semble s’éloigner du photoreportage pour partir vers une approche plus plastique. Les photos de cité Climat de France à Alger se font toute petite face à son nouveau projet Melting point. Stéphane Couturier superpose les images, le rendu esthétique est réussi notamment sur les façades et dans l’usine Alstom, mais le sujet disparaît complètement.

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Le troisième est ma grande découverte de cette Biennale. Bruno Barbey est un photographe connu et reconnu. Membre de l’agence Magnum, il semble avoir été toujours là où il le fallait comme le mentionnent à plusieurs reprises les notices de la MEP. Des photographies en noir et blanc au Koweït en couleur, le parcours est impressionnant.

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L’exposition de la MEP est plus facile d’accès que celle de l’IMA, car l’on ne s’y perd pas. Tel étage, tel auteur. Ils sont souvent des professionnels mandatés pour prendre leurs photos. Nous sommes très loin des photos des jeunes arabes de l’IMA. C’est à la fois appréciable de faire face à un ensemble cohérent et fluide en même temps je me suis sentie beaucoup moins dans une Biennale et plus dans un musée du photo-documentaire où le monde arabe ne se situe pas forcément au premier plan. Deux séries de photos nous ramènent à notre sujet, le très beau Sinaï Park d’Andrea & Magda et la série, moins notable, de Leïla Alaoui* avec Les Marocains, une série de portraits tailles humaines.

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À travers ces expositions, la diversité du monde arabe se déploie. Il a le calme quotidien et il a le drame quotidien. Tous deux se côtoient. Je n’ai pas découvert de facette inédite. Les représentations ne semblent pas pouvoir s’extraire complètement de la pauvreté et de la guerre.

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Leïla Alaoui est décédée le 18 janvier de ses blessures causées lors de l’attentat du 15 janvier à Ouagadougou (Burkina Faso) revendiqué par AQMI.

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J’aime bien John Giorno (Palais de Tokyo)

Suivants, les conseils de mes prescripteurs habituels (La Dispute) et interpellés par ce qu’en disait Solange, je me suis rendu à la rétrospective sur John Giorno conçue par Ugo Rondinone. La vie artistique de John Giorno démarre lorsqu’il devient l’amant d’Andy Warhol et l’objet de son film de sept heures Sleep. Le concept, regarder John Giorno dormir pendant sept heures.

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La rétrospective démarre par la fin, c’est-à-dire la récitation d’un poème de Giorno rédigé à l’occasion de son 75e anniversaire. L’installation est sobre et gigantesque : 4 écrans géants, assortis d’une dizaine de télévisions au sol. Chaque écran nous montre John Giorno débitant son texte. Le récital est émouvant et drôle. Le poème s’intitule « Thank you for nothing » et s’adresse à la fois à ses anciens amants, mais aussi à son pays.

La suite nous emmène dans son travail. Les poèmes sont construits en échos, deux colonnes reprenant le même texte, mais en décaler. Ils sont de fait plus intéressants à écouter qu’à lire. Des textes et beaucoup d’interviews sont rassemblés dans d’épais albums. La salle est grande et colorée et l’information est dense.

On s’enfance dans la jeunesse du poète, sa découverte du bouddhisme et ses vidéos de jeunesse, sans doute datant de sa relation avec Warhol.

On traverse un univers pop. La poésie est un objet qui se modèle. Le texte est pauvre, mais mit en scène sur des affiches aux couleurs fluo il peut devenir un slogan ou un hymne. Je ne suis pas sûre du succès de l’opération. On ne se détache pas du sentiment de vacuité inhérent à l’art contemporain. Cependant, on peut saluer la cohérence d’évolution de John Giorno qui n’a jamais renié son approche pop.

Dans le reste du « Palais », on trouvera beaucoup d’autre chose encore.

Un grain de toute beauté (réunis les lauréats du 60e Salon de Montrouge) présente des peintures réalistes et crues, celles-ci sont suffisamment intrigantes pour valoir le coup d’œil.

Diaporama (Jérôme Bel) diffuse une série de photo de lieu de représentation déserté par le public. La représentation du vide est très intéressante sauf quand elle est aussi caricaturale.

Seul qui connaît le désir (RAGNAR KJARTANSSON) à entre autres reconstituer un petit bout de village « pittoresque » dans lequel un homme et une femme sont supposés jouer une rencontre amoureuse de midi à minuit. Le village de Placoplatre et les acteurs trop endimanchés proposent un amour bien bourgeois dont on se passerait bien.

MÉLANIE MATRANGA met en place un espace composé de luminaire qui nous donne l’impression angoissante de déambuler dans un rayon de Conforama. Inutile et poussiéreux.

Exit ! C’est la Fondation Carier qui fait sa B.A. de l’année. Tout le monde pourrait s’en passer.

Elsa Triolet et la science-fiction

J’ai d’abord Elsa Triolet comme la « femme de » avant d’aller à la rencontre de l’écrivain. Il y a maintenant quelques années, je suis allée visiter sa maison à Saint-Arnoult-en-Yvelines, un somptueux moulin entourer d’un jardin boisé. Dans la librairie, j’y ai pris Le Cheval roux ou les Intentions humaines, originellement publiées chez Denoël en 1953, je détenais une édition plus récente de 1971 chez la NRF. Le Cheval roux, plus qu’un autre, retenait moins attention. Il imaginait un monde ravagé, apocalyptique où l’auteur se croie tout d’abord la seule survivante.

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Le titre et la citation de départ ne laissent pas de douter quant au sujet traité. L’apocalypse est venue. L’humanité a été ravagée. Nous retrouvons dans les décombres une Elsa Triolet brûlée. Sa peau s’est consumée. Les premiers pas sont douloureux, mais la lutte pour la vie démarre. Très vite, elle rencontre Henry, Américaine et pilote d’avion. Tous deux, ils vont s’élancer à la recherche du reste de l’humanité.

Cette quête se présente d’abord sous la forme d’un dispositif. À chaque escale, une rencontre. Malgré l’existence d’humain, l’espoir pour demain n’est pas au rendez-vous. Survivre et vivre n’est peut-être pas à la portée de l’homme. Privés de la société telle qu’ils l’ont toujours connu, les hommes et les femmes peuvent-ils encore construire ?

Elsa est rebaptisée Ève par son compagnon américain et croyant. Habités par l’énergie du désespoir, ils partent à la rencontre de fantômes. Les survivants sont encore attachés au monde d’avant. On continue de respecter les normes sociales antérieures. Les femmes ne peuvent rester seules avec un homme, même si l’Église a été détruite et le curé est mort. On continue de vénérer la belle vaisselle et les beaux draps, même s’il n’y a plus que ça. On continue de débattre sur le bloc communiste et le bloc capitaliste, même si aucun des deux n’est plus là.

Au milieu des décombres et des rencontres, Elsa ou Ève s’interroge sur l’homme de l’avenir. Comment dépeindre l’homme dans un siècle ou deux ? Le Cheval roux nous emmène aussi dans une réflexion sur l’élaboration du roman d’anticipation. Est-ce un rêve viable que la figure d’un homme ou d’une femme que l’on ne sera jamais et que l’on ne connaitra jamais ? Quelles sont les probabilités que cette figure se réalise ?

Enfin, Elsa Triolet crée un mois fictionnel du nom d’Ève. Elle n’est pas la femme du futur, elle est la voyageuse s’adressant à nous avec espoir et détresse. Ses yeux « qui n’ont jamais été aussi profonds » nous montrent. Ève ne juge pas, elle n’en a pas l’énergie. Elle nous pousse de l’avant. Car il y a toujours un endroit où se rendre même si l’on ignore où.

Plein de tristesse et d’optimisme, Le Cheval roux se fait le recueil des craintes et des souhaits pour l’avenir.

Le cheval roux, Elsa Triolet, Gallimard, 1972