Des femmes et des photos

Il y a maintenant plusieurs mois que l’exposition qui a peur des femmes photographes s’exposait entre le Musée de l’Orangerie et Orsay. Bien sûr, il fallait que j’attende la dernière semaine pour en profiter pleinement.

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En bonne élève, je commençai par le début c’est-à-dire la partie 1 installée à l’Orangerie (en face du jeu de paume dans les jardins des Tuileries), celle-ci concerne la période 1839-1914. Le musée se montre ambitieux en proposant de « questionner l’incidence de l’identité sexuelle » sur la production photographique. C’est sans déception que j’ai suivi la trame proposée.

2.2.2.x-collection-detail-kasebier-the_mangerTout d’abord, les femmes s’emparent de la photographie comme d’un hobby. Le « scrapbooking » n’a rien inventé, les épouses multiplient les clichés de leurs maris et de leurs enfants, les découpent et les collent dans des albums. Les enfants et la maternité sont les thématiques dominantes (Gertrude Käsebier, The Sketch et The Manger).

Car la femme photographe reste cantonnée à un niveau amateur. Sa pratique est circonscrite au foyer et à la chambre. Quelques femmes parviennent à s’en extraire en proposant des portraits de personnalités mondaines

. Peu d’entre elles ont la possibilité de se revendiquer professionnelle. Les associations de photographes sont peu accueillantes pour le deuxième sexe, particulièrement en France. L’Angleterre se montre plus ouverte sur la question, sans doute car l’une de ses princesses se réclame photographe. Enfin, on note qu’une partie de ces femmes sont dans la trentaine bien sonnée voir le début de la quarantaine. La photographie est une activité qui leur est permis une fois leur devoir de femmes accomplies. Nombreuses sont les photographes qui se sont vu offrir un appareil par leurs enfants.

StellaDe statut amateur, elles n’en sont pas moins dénuées de talent et de savoir-faire. La femme photographe maitrise les différentes techniques, à l’époque assez élaborée. On voit beaucoup de cyanotypes, mais aussi l’usage de la gomme bichromaté. Cette dernière était propre au mouvement pictorialisme qui combattait la vision de la photographie comme art médiocre. L’usage de la gomme permettait de retravailler l’image en lui donnant une texture plus proche de la peinture. (Céline Laguarde – Stella)

Frances_Benjamin_Johnston,_Self-portrait_with_false_moustache_and_penny-farthingLes femmes photographes sont très nombreuses. Il y a deux que je retiens particulière pour leur approche : Alice Austen et Frances Benjamin Johnstone. Toutes deux sont américaines. Elles auront le talent de détourner les sujets qui sont considérés comme propres à la féminité. Il n’est pas exclu d’y voir des Virgina Woolf de la photographie. Leurs premières photos consistent à jouer avec leur espace intérieur : la chambre. Plus tard, elles iront jusqu’à se brimer en hommes dans des photos tout à fait comiques. Frances Benjamin Johnstone connaitra carrière professionnel, chargé par l’état de mettre en photos l’éducation dispensée aux noirs, sa série de photos sera présentée à l’exposition universelle de 1910 à Paris. Ces deux femmes sont clairement les pivots de l’exposition, car en plus d’être des femmes photographes, elles en ont la conscience. Cette conscience politique est le sujet de leur travail. Elles ne sont pas des praticiennes passives, mais engagées. À l’inverse de Gertrude Kasebier dont la qualité des photos est certes remarquable, mais se cantonne à une vision sacralisé de la féminité, de l’enfance et surtout de la maternité.

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Cette première partie s’achève sur la Première Guerre mondiale, les femmes photographes, amateurs ou professionnelles (Olice Edis, artiste de guerre), ont permis de placer des images sur ces évènements : soldats blessés, travail des femmes pour remplacer les hommes au front… Pour l’Angleterre, il s’agit d’un moment clé puisqu’à l’issue de cette guerre les femmes obtiendront le droit de vote.

La deuxième partie se déroule à Orsay et couvre la période de 1918-1945. L’angle de vue change en même temps que la technique et l’évolution du champ photographient. La diversité technique s’efface pour laisser place à la généralisation de l’argentique. Les femmes photographes amateurs font place à des professionnels reconnus.

TheSupplicantLes années 20 et 30 sont encore dominées par les natures mortes et les fleurs. Le parcours d’Immogen Cunningham semble en être le parfait exemple. Dans les années 10, elle est cette femme artiste qui défrayait la chronique en photographiant des nus masculins et féminins (elle-même et son mari), puis le mariage et les enfants arrivent et son travail se porte sur la photographie florale.

Les femmes acquièrent le statut de professionnel en travaillant pour la mode et la publicité. Les images se rapprochent de la plasticité que nous connaissons bien aujourd’hui. (Madame Yevonde, auteure de la photo d’affiche).

Ensuite, l’exposition va se séparer en deux approches. D’un côté, les photographies dans lesquelles les symboles de la féminité sont détournés (Ruth Bernhard, Lisette Model). Je retiens surtout la photo de Dora Maar (vieille femme et l’enfant dit le pisseur), qui paraît être une sorte de montage où l’enfant passe pour un tyran destructeur. Il y aussi Lola Alvarez Bravo (Mexique) un génie à la fois du détournement et du photojournalisme. Claude Cahun propose des autoportraits tout à fait fascinants, proches d’une démarche plasticienne. C’est bien la partie la plus intéressante.

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De l’autre côté se trouve la question du nu. La femme photographe s’empare d’elle-même et de leurs corps. Le tâtonnement est évident. La représentation des corps passe de la sexualité au corps simple. Dans cette dernière partie, Germaine Krull (Allemagne – 1924) s’illustre en proposant deux séries de photos nues (Akve et les amies). Intimes, fermés aux regards, les corps nus montrés ne sont pas offerts au regard du public. Ils sont la représentation d’une situation où la femme est nue et c’est tout.

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Cette dernière partie se termine également par une pièce dédiée aux photojournalismes et particulièrement des photos de la Seconde Guerre mondiale.

La partie 1918-1945 se montre plus sobre dans son exposée. Les auteures sont nombreuses et il m’a semblé plus difficile d’en extraire des personnalités engagées. Les femmes photographes ne sont plus des bourgeoises entretenues par leurs maris, elles sont des professionnels ainsi elles cumulent les facette : mode et recherche artistique. Le caractère engagé du point de vue de leur statut de femme m’a paru moindre. Sans doute, car il est moins un frein à leurs pratiques, en témoigne la banalisation du nu.

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