Littérature noire : des ténèbres à la lumière

Nous sommes jeudi soir au collège de France, c’est l’émoi. La sécurité est renforcée. Les auditeurs remplissent tous les amphis. La leçon inaugurale d’Alain Mabanckou va commencer dans quelques minutes. Tout le monde ne sera pas en présence de l’homme, une rediffusion est mise en place dans les autres amphis, tout le monde n’aura pas la chance d’entrer non plus.

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Comme le rituel le réclame, l’administrateur, Alain Prochiantz, se lance dans une première présentation. Si la nomination d’Alain Mabanckou est exceptionnelle, c’est qu’aucun écrivain n’a jamais été élu au Collège de France pour ce motif. Un autre motif est possible, mais ne serat mentionné que plus tard. Alain Mabanckou est noir, né au Congo en 1966, l’un de ces fameux binationaux.

Antoine Compagnon prend le relais, c’est lui qui a proposé la candidature de Mabanckou. Il salue avec diplomatie le retour des études africaines au Collège de France « trop absente ces derniers temps ». Le mot est lâché.

Enfin, c’est à l’homme de la soirée de s’exprimer. Il est tient, bien sûr, à préciser qu’il a accepté l’invitation du Collège de France qu’en tant qu’écrivain. Il précisait dans une interview donnée au Monde, publiée le matin même : « J’en ai un peu soupé d’entendre : « C’est le premier Noir qui fait ceci ou cela, ou qui entre dans telle institution prestigieuse. » Du fait du passé colonial, de l’esclavage, des chaînes que l’Occident a fait porter aux Noirs, il est toujours sous-entendu que l’écrivain noir africain a une mission. On ne cesse par conséquent de lui demander de témoigner de son histoire douloureuse ou de faire acte de militance. On n’exige jamais cela des écrivains blancs… »

Pourtant, l’introduction démarre bien sous le signe du politique. Alain Mabanckou, faisant preuve de modestie, tente de se définir. Congolois ? Il nous rappelle avec bienveillance que lors de la création du Collège Royal en 1530, un cheval valait de 6 à 8 esclaves noirs.

Peut-être militant contre son gré, Alain Mabanckou ne refuse pas la « mission » qui lui est donnée. Son séminaire s’intitule « Lettres noires : des ténèbres à la lumière. ». Il n’est sans doute pas aisé d’être le premier, cependant cette situation perdura tant que des institutions se montreront aussi traînantes à inviter la diversité dans leur mur. Alain Mabanckou ne s’y trompe pas lorsqu’il évoque « ce passé qui ne passe pas ».

La leçon inaugurale commence, elle démarre sur le slogan de la marque banania « Y’a bon », symbole du racisme en France. Le discours de Mabanckou se plonge ensuite dans une présentation chronologique et donc classique de la littérature coloniale et puis postcoloniale.

Tout débute à la fin du 19e siècle avec le roman d’aventures et le roman d’exploration. Deux genres dans lequel, les blancs partent à l’exploration du continent mystérieux. Les personnages noirs sont intégrés au décor. Cette littérature émane du colonialisme autant qu’elle participe à construire une culture coloniale. Dans cette catégorie, l’écrivain place également la littérature écrite par des noirs. Pas seulement parce qu’elles ont en commun une époque, mais parce qu’elle partage le même postulat : l’expérience de l’Afrique ; ces auteurs ont vécu et exploré le continent. La connaissance physique de l’afrique est posée comme préalable à tous discours romanesque.

Les années vingt sont le tournant. La littérature écrite par les noirs et pour les noirs se développe. René Marran publie Batouala, véritable roman nègre. Cet œuvre fera date et reçu le prix Goncourt en 1921.

Les années 30 voient la création de trois revues. Légitime défense en 1932, celle si se réclame du matérialisme dialectique et du surréalisme ; l’étudiant noir en 1935, fondée par aimé Césaire, toutes deux sont martiniquaises ; enfin, Présence africaine créée par Atioune Diop en 1937, la seule a toujours existé.

Les dates se poursuivent chacune marque un moment, une complexification des enjeux. La fin du colonialisme laisse place à une déception. L’indépendance ne donnera pas lieu à l’émancipation des peuples. Selon Mabanckou deux romans témoignent de cette désillusion : Le Soleil des indépendances de Ahmadou Kourouma (1968), Le devoir de violence de Yambo Ouologuem (1968).

Mabanckou n’oublie pas les femmes, qui seront visibles dans la littérature noire à partir des années 70, La Grève des battù de la Sénégalaise Aminata Sow Fall.

En approchant de la fin, le discours politique repointe le bout de son nez. L’écrivain rappelle les propos de l’ancien président Nicolas Sarkozy : « l’homme noir n’est pas encore rentré dans l’histoire ». Nadine Morano déclarait que la France était un pays de culture « judéo-chrétienne », comme si l’homme noir n’existait toujours pas.

Pourtant, les amphis sont pleins pour écouter cet homme noir qui peut légitimement se targuer de connaître la culture française sur « le bout des doigts ». Jusqu’à son élection, Alain Mabanckou enseignait la littérature francophone à l’université UCLA aux États-Unis. Alain Mabanckou n’est pas une exception. La littérature noire, anglophone comme francophone sont présentes dans les étals des librairies. Nous pouvons citer Debout-payé de Gauz paru chez Le Nouvel Attila en 2014. Cet ouvrage nous racontait le quotidien d’un vigile entrecoupé de son parcours de migrants. Chimamanda Ngozi Adichi nous racontait dans une autobiographie romancée son émigration du Nigéria aux États-Unis et surtout le retour au pays.

Comment expliquer ce décalage entre une classe politique qui s’aveugle et une culture qui s’imprègne ? Peut-on parler d’un racisme à deux niveaux ? La France accepte la diversité culturelle, mais pas son entrée en politique. Que pensez de la position de Mabanckou ? D’un côté, l’écrivain exprime son désir d’être traité comme un citoyen normal, un professeur normal du collège de France. La société lui laisse-t-elle cette possibilité quand elle se dispute autour de la déchéance de nationalité ?

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