Maison de l’Amérique Latine : Face caché

Tumblr36La Maison de l’Amérique latine est un lieu étranger. Placé au cœur du quartier Saint-Germain des prêts, cette « maison » est un hôtel particulier accueillant des réunions prestigieux (les victoires de parti socialiste, entre autres). Mi-privée, mi-public, ces dernières semaines une partie de son espace était dédié à l’exposition « Face cachée », en s’appuyant sur le travail de plusieurs photographes inscrit dans l’héritage de la dictature chilienne menée par Pinochet. L’idée de départ semble plutôt bonne : comment l’art photographique est marqué par le contexte historique ? 

853221-2-copyrightalvaro-hoppe-santiago-du-livre-chile-from-within-1983jpgIl y a le travail des frères Hoppe, une approche de reporter immortalisant les manifestations, la répression et la campagne du « non ». Pinochet s’est progressivement retiré de la direction du pays suite à un référendum qu’il perdit en 1988. Les photos sont au plus près des conflits qui parcourent le pays sous la dictature. Il y e une familiarité dans les pauses des policiers et des manifestants, assez étrange.

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Dans cette démarche, il y a aussi le travail de Claudio Pérez

Luis Navarro s’est plutôt penché sur le peuple gitan qu’il fige dans son quotidien. Il s’agit d’un travail documentaire réaliste, sans mouvement.

DSC_05891Les femmes photographes présentées sont dans une approche plus plastique. Leonor Vicuna transforme ses photos, surtout leurs couleurs. Il y a un peu de vidéo. Personnellement, j’ai trouvé que ces retouches noyaient le sujet. Et enfin, Zaida González dont les photographies s’assimilent plus à de l’art contemporain qu’à de la photographie. Entre les collages, le dessein et la saturation des images, on se retrouve face à un matériau composite. Les sujets y sont tout aussi diversité et même au sein d’une même image. Cette dernière partie de l’exposition m’a laissée plutôt froide. J’ai plus eu la sensation qu’on tentait de relier des travaux qui avaient assez peu de lien entre eux.

Quant à la partie concernant les photographes reporter, elle aurait mérité plus d’espaces. Tous auraient mérité plus d’espace, la trajectoire de cinq photographes aux carrières plutôt longues résumées en trois pièces et accompagnées de quelques commentaires ineptes sur l’amour de la liberté des résistants semble bien peu. On ne nous indique même pas les procédés photographiques employés.

L’édition indépendante et critique

Une note formel, mais pas forcément inintéressante. 

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Introduction et contexte

Sophie Noël s’attaque à une niche. Son travail de thèse s’intéresse non seulement, aux éditeurs indépendants, comme l’avaient fait B. Legendre et C. Abensour dans Regards sur l’édition, mais en ciblant plus précisément les éditeurs critiques. Ces derniers se revendiquent éditeurs «  au sens fort du terme  » contre les pratiques des conglomérats dont les plus emblématiques sont Hachette et Editis-Planeta. Son échantillon se compose d’une trentaine d’entités. Cette population, à fort capital culturel, n’était pas aisée à analyser. En effet, ces indépendants ont une importante «  conscience de soi  ». Ils ont développé depuis longtemps une réflexion sur leurs activités. Sophie Noël parle de «  quasi-objectivation  », c’est-à-dire un discours proche de l’analyse sociologique, mais qu’il faut malgré tout remettre en question pour la part de construction mythologique qu’il peut comporter.

Pour saisir au mieux son objet, l’auteur nous dresse un portrait historique du livre politique. Ainsi, nous revenons sur le rôle des éditions de Minuit, mais aussi sur des figures tutélaires pour l’édition contestataire comme François Maspero. Ce dernier représente une source d’inspiration pour une partie des éditeurs présents dans l’étude. Sophie Noël rappelle «  l’Âge d’or  » connu par les sciences sociales dans les années  60 et 70. Les maisons généralistes investissent le champ des SHS tandis que de nombreuses maisons sont fondés. Le milieu des années  70 voit le tarissement de ce domaine. Les Editions Maspero s’effondrent, les Editions Sociales tenues par le Parti Communiste aussi. Cette période correspond également à l’enclenchement du processus de concentration avec le rachat de Hachette par un groupe industriel Matra.

Tout contre l’économicisation

L’édition indépendante critique étudiée par Sophie Noël correspond à une seconde vague, voire une renaissance. Ces maisons se créent dans un contexte économique difficile dépeint par André Schiffrin dans l’édition sans éditeur et le Contrôle de la parole. Cette difficulté ne résulte pas tant dans les possibilités de produire des livres et de les vendre, que de le faire en dehors d’un grand groupe et selon une ligne éditoriale engagée. L’édition est entrée dans une phase de rationalisation et de financiarisation. Cela se traduit par un effet de concentration, la diversité des maisons d’édition équivaut à un leurre puisque beaucoup d’entre elles sont possédées par les mêmes groupes. De plus, les maisons deviennent des produits en elles-mêmes  : achetées et revendues. Le nombre d’exemplaires vendus par titre est en baisse et pour compenser les éditeurs augmentent le nombre de titres à leurs catalogues. Face à ces pratiques, les éditeurs indépendants s’élèvent et se définissent en prônant des exigences de qualité et de lenteur. Sophie Noël parle d’une construction par la «  négative  ».

Cette construction de l’image de l’éditeur indépendant est plus complexe, car elle jongle avec des principes contradictoires. D’un côté, ces maisons s’opposent à des pratiques commerciales faisant du livre un produit comme un autre. Ces éditeurs veulent défendre un livre et une pratique éditoriale qui pourrait s’assimiler à de l’artisanat, voir un art. De l’autre, ils sont pris dans le marché, contraints par lui et soumis à la nécessité de survivre et donc d’engranger de l’argent.

L’art d’éditer

En s’appuyant sur une analyse Bourdieusienne, l’auteur analyse cette contradiction  : art contre commerce, comme un «  intérêt au désintéressement  ». L’éditeur indépendant incarne une posture  : «  que l’on peut qualifier de romantique, qui privilégie le geste éditorial, la beauté, la radicalité des ouvrages sur leur efficacité dans le monde social.  » L’éditeur se doit de ne pas être en quête de profit et d’une croissance, qui rendrait sa maison attractive auprès d’un grand groupe. D’ailleurs, entre le début et la fin de son enquête, deux éditeurs de l’échantillon ont été rachetés, les éditions Climats par Flammarion et Danger public par La Martinière.

Cette «  économie de la mauvaise foi  » participe d’un dénigrement de l’aspect commercial de l’activité éditoriale  ; or les éditeurs contestataires sont pris dans les mêmes questionnements que les autres éditeurs  : choix des couvertures, choix d’un modèle de diffusion, choix du tirage, constitution et usage du fonds. Ces éléments sont autant de questions qui s’ imposent à eux et leur imposent de développer des stratégies éditoriales.

Certains font le choix d’investir dans les traductions, un domaine qu’ils jugent délaissé par les grandes maisons d’édition, car trop cher. C’est le cas des éditions Amsterdam.

Afin de survivre et d’atteindre l’équilibre à défaut de faire vivre ceux qui l’animent, les éditeurs rognent sur les coûts de personnel. Tout d’abord, certains adoptent le statut d’association et reposent sur le bénévolat. Certains éditeurs ne se payent pas et trouvent un revenu grâce à une activité salariée ou à leur retraite. Sophie Noël parle «  d’auto-exploitation  », un positionnement délicat pour qui déclare lutter contre les pratiques des grands groupes. Cependant, leurs revendications ne se tournent pas vers le droit du travail, mais sur la création d’un livre de qualité et finalement, beaucoup est sacrifié pour cet objet  : «  l’ascèse en ce monde est vécue comme la condition du salut dans l’au-delà.  »

Identité de l’éditeur indépendant critique

Toujours en suivant le prisme d’analyse de Pierre Bourdieu, Sophie Noël propose une analyse des parcours de ses enquêtés en termes d’accumulation de capitaux. Ils proviennent pour la plupart de classes supérieures, cependant leurs parcours dévient. Ils se reposent sur un «  capital hérité  » qu’a priori ils ne feront pas fructifier. Au contraire, une partie de ces éditeurs vont détourner ce capital pour s’engager dans une voie alternative, une carrière qui leur permet de lier profession et engagement politique.

Ce positionnement à cheval entre activité professionnelle et acte militant, les amène à dessiner un sous-champ de l’édition. Celui-ci développe ses propres critères de reconnaissance, son centre et ses périphéries, les comportements admis et sanctionnés…

Certains aspects de leur travail vont polariser les questionnements et les jugements. Le développement de pratique éditoriale «  professionnalisées  » amène l’accusation d’une approche trop commerciale, le signe d’une compromission. La demande de subvention, de l’état ou des régions, en est un autre. Il existe donc un rapport de force interne à cette niche, qui les pousse vers une définition plus «  positive  ». Qu’est-ce qu’être un éditeur indépendant critique  ? Sophie Noël raconte un incident de ce type lorsque Thierry Discepolo fustige la présence de Zone au Salon du livre politique indépendant en 2009. Zone est désigné comme une «  mule  », accusée  d’infiltrer le marché contestataire, car cette maison n’en est pas une, mais un label de la Découverte détenue par Editis-Planeta.

Conclusion

La récupération par les grands groupes représente un risque constant. La notion d’indépendance reste floue. Sophie Noël démontre qu’elle est également en permanence définie et négociée entre les acteurs. Le phénomène de «  complémentarité  » forcée n’est pas à écarter. Les petits éditeurs prennent des risques, ils font office de découvreurs et de défricheurs pour parfois voir leurs auteurs les quitter pour des maisons qui leur garantissent une meilleure visibilité.

Un autre élément réside dans la labélisation  : «  jeunes éditeurs critiques  ». Cette appellation dénote une connotation positive, ce n’est pas pour rien que La Découverte a développé une collection qui se pare de tous les atours de l’indépendance. Plutôt qu’une volonté d’indépendance et un engagement politique, la création d’une maison d’édition indépendante s’apparente aussi l’accomplissement de l’auto-entrepreneuriat.

De cette manière, les éditeurs indépendants se battent sur deux fronts économiques et politiques. L’étude de Sophie Noël nous permet d’en saisir les embûches, mais aussi les réussites selon des termes qui ne correspondent pas forcément à ceux des conglomérats, mais à celui d’une position militante et  critique.

L’édition indépendante et critique  : engagement politique et intellectuel, Sophie Noël

Chaos des grands ensembles

High-Rise était un film attendu par la petite communauté de fan de science-fiction, un peu évolué. Il s’agit de l’adaptation d’un livre de J.G. Ballard traduit en Français par I.G.H. Immeuble de Grande Hauteur. Il se trouve que je ne connaissait pas l’ouvrage en particulier. J’avais vainement essayé de lire Crash, qui mettait complètement tombé des mains. J.G. Ballard faisait (1930-2009) partie de ces auteurs qui ont mêlé science-fiction et  littératuree expérimentale. L’adaptation cinématographique représentait un challenge, qui avait déjà été relevé par David Cronenberg en 1996 avec Crash.

HIGH-RISE

High-Rise est une surprise. Nous entrons dans un monde étrange et imprécis. Il y a d’abord une trame commune, celle de l’emménagement du Docteur Laine (Tom Hiddleston ) dans un immeuble imposant de la banlieue. On voit un jeune médecin au milieu de son ascension sociale. Pourtant le cadre n’est pas contemporain. Nous sommes, sans doute, au milieu des années 70, date de sortie du livre (1975 pour les états-unis, 1976 pour la France). Cet immeuble fait partie d’un projet plus vaste de construction de logement, que nous avons appelé pour la France « les grands ensembles ». L’architecture choisit par Weathley pour abriter son intrigue est un croisement entre l’Espace Abrasas pour son impression de forteresse, mais aussi de l’espace Niemeyer (Siège du parti communiste) pour sa dimension futuriste. On n’aurait voulu qu’il s’agisse d’une construction réelle, mais celle-ci est , visiblement, de synthèse.

L’architecture n’est que le haut de l’iceberg, High-Rise renoue avec le contexte sociale des années 70; ces années d’abondance économique qui ont fait croire et parfois permis l’ascension sociale des classes moyennes. High-Ries va mettre en scène le rapport de force entre riche installé, situé dans les derniers étages, et les classes moyennes. Le Docteur Laing tient le rôle de guide, nous passons d’un univers à l’autre, avant qu’il ne se fasse avaler par le chaos en germe. Tout se déroule comme si chacun était aveuglé par ses obsessions de grandeurs.

De l’excentricité nous passons à l’extravagance puis au chaos. On hésite à le prendre comme un changement salutaire avant de se rendre compte que tous les personnages sont perdus pour la cause. High-Rise ne dépeint pas une révolte anarchiste. Nous faisons face simplement au cas, à l’abandon de chacun. Sans ordre, sans considération pour autrui.

Ce chaos est un enfermement. Toutes les portes sont ouvertes et pourtant personne n’en sort. Personne n’abandonne le terrain, bien décidé à conquérir et dominer. Richard Wilder (Luke Evans), initiateur de cette débâcle, est jeté sur le parking de l’immeuble, devant lui, l’horizon, libre. Pourtant, il ne saisit pas cette opportunité, i fait demi-tour et retourne dans cette endroit qu’ile exècre et où il n’est pas souhaité.

Le propos politique vient tardivement pourtant il est absolument nécessaire pour ne pas classer le film dans la catégorie film de catastrophe nihiliste sur le modèle This is the end de Seth Rogen et Evan Goldberg avec James Franco.

High-Rise, Ben Weathley, 2016

Des hommes et des villes

J’y allais à reculons. Frédérick Wiseman me paraissait toujours digne d’intérêt, mais j’avais la sensation de ne pas le prendre par le bon bout, de ne pas commencer par le « bon Wiseman ». Le monsieur se faisant vieillissant j’augmentais mes chances de tomber sur quelques choses de pantouflard. Par ailleurs, le sujet ne me semblait pas prometteur, un peu « bobo » New Yorkais.
Je fus détrompé.

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In Jackson Heights est certes un quartier atypique ou complètement typique de New York. Sa particularité est qu’il y vit des New-Yorkais. Les touristes n’y vont ou en tout les cas nous ne les voyons pas. Ils n’ont aucune raison de s’y rendre. In Jackson Heights rassemble des populations de diverses origines ethniques et religieuses, mais globalement populaires.

Le seul évènement un peu spectaculaire est cette parade pour les gays organisés tous les ans de puis 1990. Cette année semble avoir scellé le destin cosmopolite de Jackson Heights. Un adolescent gai et hispanique est retrouvé mort ; or la police ne se hâte pas de résoudre cet assassinat. Les communautés gays et hispaniques s’unissent dans la lutte pour la justice et semblent avoir montré l’exemple pour les décennies à venir. Cet évènement marquant revient régulièrement dans les discours des protagonistes du documentaire. C’est d’ailleurs la seule forme de récit.

Pendant trois heures, Wiseman nous entraîne dans les rues et les commerces. Nous rencontrons des groupes gays, des travailleurs en luttes pour leurs droits, etc. Tout ceci dépeint un quotidien, traversé par des remous quotidiens. Par exemple, ce groupe gay « âgé » débattant de la localisation de leur rencontre. Chacun y va de ses « petites » considérations : proximité du domicile, accès pour les handicapés, présence supposée ou non d’homophobe, etc.

Pourtant, il y a bien une trame celle-ci est celle de la « gentrification », un phénomène sociologique bien connu. C’est par ce biais que l’on ait forcément touché par cette communauté. Nous comprenons qu’elle va disparaitre, mais surtout elle va disparaitre comme un certain nombre de quartiers parisiens a déjà disparu.

La manière dont Jackson Heights abrite ses communautés lui est propre, mais la manière dont le quartier va être mangé par les investisseurs immobiliers est internationale. Ce processus est à la fois mis en scène par la rencontre avec les commerçants dont les baux n’ont pas été renouvelés, mais aussi par le discours détaillé de l’un d’entre eux.

Wiseman montre les forces en actions pour chasser les singularités : le harcèlement policier envers les transsexuels.

Il y a bien sur une redondance dans la démonstration seulement celle-ci est dû au respect appliqué à la parole des protagonistes. Peu de coupe, beaucoup de pauses. Le documentaire se déroule au rythme de ceux qu’il suit. Ces derniers ne sont pas de grand lettré, pourtant ils comprennent bien ce qu’ils expérimentent dans leurs vies. Ils ont bien la conscience d’appartenir à un espace particulier.

Ce dernier élément constitue le plus intéressant à mon sens. La gentrification est un phénomène bien trop commun et inévitable pour émouvoir encore. Les capitales et ses villes périphériques n’ont aucun moyen de lutter. On peut même se demander si une ville non rongée par le capital est possible?

In Jackson Heights, Frederick Wiseman, 2016

Lire et penser ensemble

 

Qu’en est-il du désir aujourd’hui, qu’en est-il du désir de démocratie ou de « révolution » ?

Jérôme Vidal est le directeur des éditions Amsterdam fondées en 2003 à Paris. Dans cet ouvrage, il poursuit à la fois l’analyse critique d’André Schiffrin dans l’Édition sans éditeur, mais développe aussi une proposition, celle d’une nouvelle manière de penser le livre.

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Les thèses de Schiffrin ne sont pas remises en question, seulement elles occupent l’arrière-fond du propos développer par Vidal. L’analyse de Vidal tend à vouloir aller de l’avant, passer d’une analyse quantitative, centrée sur les transformations des structures à l’échelle nationale, à une analyse quantitative, qui se pencherait sur les effets de ces transformations. La réflexion de Vidal débute sur la place accordée au lecteur : « la dénonciation de l’absence de valeur ou du non-sens de cette production, au nom d’une exigence de clarté et de simplicité, est-elle fondamentalement problématique du point de vue qui est ici le nôtre ? Outre qu’elle est homogène à l’idéologie dont se soutiennent les éditeurs de l’oligopole — et qu’elle s’inscrit dans la perspective d’une police des discours qui vise à exclure du débat légitime certaines positions et argumentations, ce qui ne devrait pas aller de soi —, cette dénonciation a ceci de problématique qu’elle évacue la question du désir des lecteurs et qu’elle tend à faire de ceux-ci les abjects passifs du markéting des éditeurs, tout en disqualifiant sans autre forme de procès des pans entiers de la culture dite “populaire” ou même “savante”.

Dans cet extrait, J. Vidal rejette la position “neutre” que l’économie capitaliste libérale prétend incarner. Placer la rentabilité d’un produit comme seul et unique but constitue un choix politique, qui porte à conséquence sur la pensée, comme le dit l’auteur, certains discours se voient disqualifier.

En allant plus loin, Vidal s’interroge sur la réception par le lecteur de ces discours. Pourquoi est-il difficile de vendre et de diffuser les travaux des sciences humaines et sociales ?

Il met en cause le rapport entretenu par les lecteurs avec ce champ de la pensée. La thèse est intéressante, car elle prend le lecteur dans son entier et s’interroge sur la construction de cette relation : lecteur-livre. Pour la comprendre, il revient sur les bancs de l’école et les manuels utilisés pour transmettre le savoir. Ces ouvrages de commande sont dénoncés pour leurs pauvretés littéraires. De plus, il ne reflèterait pas le processus du travail scientifique, notamment en histoire où les débats entre chercheurs sont lissés. Pour Vidal, cette première approche de la lecture dans le cadre scolaire oriente la carrière du lecteur vers un type d’ouvrage plutôt que d’autres : “De tels manuels ne peuvent que jouer le rôle d’éteignoir intellectuel pour les élèves. L’usage de ces manuels, en raison de leur forme et de la pauvreté de leur contenu, risque de détourer leurs utilisateurs de la lecture d’essais et de les empêcher de développer une pratique active de la lecture, autrement di d’en faire des non-lecteurs.” Par “non-lecteur”, il faut sans doute comprendre “non-lecteur” de sciences humaines sociales, une problématique propre aux éditions Amsterdam qui se sont spécialisées dans ce domaine.

C’est assez naturellement qu’après s’être penché sur son lectorat, ou son non-lectorat, Jérôme Vidal se penche sur les auteurs, c’est-à-dire des chercheurs en sciences humaines et sociales. Là aussi, on retrouve des parallèles avec l’analyse de Schiffrin. Ce dernier déplorait dans son dernier chapitre du Contrôle de la parole conformiste des intellectuels français. Jérôme en fait de même, il cible particulièrement les chercheurs français, qu’il trouve trop soumis à l’institution : “C’est sans doute, enfin, l’un des pays où les chercheurs et les intellectuels ont le plus de mal, depuis le triomphe éditorial et médiatique de la réaction thermidorienne qui a suivi l’effervescence indissociablement intellectuelle et politique des années 60 et 70, à mettre en question les conditions et les effets institutionnels, idéologiques et politiques de la production et de la circulation des savoirs.”

Jérôme Vidal s’intéresse aussi aux satellites de l’édition en amont et aval. Il se penche sur le cas des traducteurs et des traductions. Les grandes maisons d’édition, supposées avoir les moyens, se sont désengagées vis-à-vis des traductions. Celles-ci sont de moins en moins nombreuses à leurs catalogues. De plus, le métier de traducteur se précarise. Jérôme Vidal propose, pour y remédier, la création d’un “label”, qui serait susceptible de les protéger et de leur permettre de revendiquer une revalorisation de leur rémunération. Cette suggestion semble s’inscrire dans une logique d’autorégulation et corporative.

Les traductions sont supposées être soutenues et donc encouragées par le Conseil National du Livre. Il propose de réformer l’organisme qui privilégie les aides aux grandes maisons et non aux petites maisons d’édition indépendantes. Ce phénomène est sans doute influencé par la présence au sein des commissions d’éditeurs de grand groupe. Cependant le reproche majeur est celui du “classicisme”. En effet, selon Jérôme Vidal le CNL n’encouragerait pas suffisamment les “œuvres transversales”.

Enfin, le directeur des Éditions Amsterdam au rôle de la critique, mais surtout de la recension des ouvrages. Il n’est ni le premier ni le seul à le déplorer, mais la France ne possède pas de revue qui se consacrerait pleinement à la recension et la critique d’ouvrage. À partir de ce constat, Jérôme Vidal annonce le lancement de La Revue international des livres et des idées, ainsi que de nouveaux partenariats avec les Multitudes et Vacarmes. Si ces deux derniers projets sont toujours d’actualité, la Revue a, elle, périclité en 2010.

Le texte de Vidal se veut être un manifeste. Dix ans plus tard, nous voyons que les déclarations et les revendications de l’édition indépendantes sont fragiles. Amsterdam publie toujours, à bon rythme et à première vue toujours de bonnes qualités, cependant, il n’y a pas un front uni de l’édition indépendante et critique qui permettrait de faire vivre des initiatives comme une revue. Un autre projet d’envergure avait vu le jour. Il s’agissait de construire une société de diffusion indépendante “Co-errances”. L’entreprise a fait long feu. Le projet initié en 2003 s’est achevé en 2008.

Le point de vue de Jérôme Vidal reste d’actualité surtout dans son interrogation du rapport à la lecture et à l’université.

Lire et penser ensemble, Jérôme Vidal Edition Amsterdam, 2006

Du porno, en veux-tu en voila!

Je n’en avais pas entendu du bien, mais il traînait au bureau alors pourquoi pas ?

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La collection s’appelle Sociorama. Elle a pour ambition de faire rencontrer des bédéistes et des sociologues en l’occurrence Lisa Mandel (déjà croisé le mois dernier avec Tanxxx) et Matthieu Trachman. Le sujet est la pornographie, un thème pas du tout polémique donc.

Cela semble un peu casse-gueule comme mariage, d’ailleurs ça l’est. La Fabrique pornographique décide de mettre en récit quelques éléments de la sociologie de Matthieu Trachman. Je n’ai pas lu ce dernier, mais les tirades pontifiantes sur le fonctionnement du milieu pornographique n’échapperont à personne. Ca pourrait drôle en mode documentaire-fiction, dans les faits cela m’est juste apparu maladroit.

Le récit se déroule sur une semaine de tournage en Espagne. On n’y voit les clichés et puis pas grand-chose d’autre. Les deux dernières scènes de fin sont atroces. On préféra l’écoute d’Ovidie, réalisatrice de film pornographique pour nous parler du porno de façon moins caricaturale et moins scabreuse.

La Fabrique pornographique, Lisa Mandel, Sociodrame – Casterman, 2016

Bilan – Mars 2016

Le mois de mars fut bien étrange. Progressivement, toute motivation et tout énergie m’a déserté. Il y a peu d’exposition ce mois-ci. J’ai manqué Palestine à l’IMA, trop fatiguée. La seule sortie culturelle que j’ai mentionné sur le blog est la la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou. Cependant, je suis quand même allé faire un tour Musée des beaux-arts de Caen et le Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg. Ces visites étaient complètement fortuites et je n’ai pas pris de note. C’est sans doute une erreur de ma part car elles étaient très intéressantes. 
Peut-être un jour consacrerais-je un article aux musées au delà du périphérique.

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Peu de film aussi, je le regrette plus car beaucoup de chose me faisait envie. Le programme a été bousculé par un autre film que je n’ai pas apprécié. Cela a sans doute contribué à dissoudre ma motivation. Il y a d’ailleurs peu de chose enthousiasmante au mois de mars.

  • « Je ne suis pas féministe, mais… » Sylvie Tissot et Laurence Tissot.
  • The Assassin, Hou Hsiao-hsien, 2016

 

IMAG1579Du côté des livres, la déception de mois est le nouveau roman de Kloetzer. Je pensais que cet auteur ne pouvait aller qu’en progressant, Vostok m’a parut tout à fait quelconque. Il y avait quand même Rire enchainé et Le messager, qui sont des livres vraiment très bien.
Le travail m’a pris du temps de lecture puisque j’ai lu deux mauvais livres :

  • Pour la sociologie, et pour en finir avec une prétendue culture de l’excuse, Bernard Lahire, La Découverte, 2016
  • La pensée extrême, comment des gens ordinaires deviennent des fanatiques, Gérard Bronner, Denoël, 2015.

En ce moment, je lis La maison dans laquelle qui est une épreuve d’endurance mais qui en vaut peut-être la chandelle, je ne sais pas encore. Le reste du mois sera consacré à des lectures sérieuses sur l’édition pour des raisons de boulot  principalement. Peut-être un retour de Harry Potter, plaisir simple et assuré.

album-cover-large-8516--singleDu coup, j’ai décidé de compensé avec la Bande-dessinée :

  • Vivre à en mourir, Jeanne Puchol, Le Lombard, 2014
  • Contrecoups (Malik Oussékine), Jeanne Puchol, Casterman, 2016
  • La Clôture, Fabcaro, 6 pieds sous terre, 2009.
  • Faire danser les morts, Tanxxx, Même pas mal, 2012
  • Esthétique et filature, Tanx et Lisa Mandel, Casterman, 2008
  • Mars, Fabcaro et Fabrice Erre, Fluide Glacial, 2014
  • Like a steak machine, Fabcaro, La Cafetière, 2009

Pour le mois d’avril, je vais me lancer à la redécouverte de Tank Girl voir si ce n’est qu’un plaisir de jeunesse ou autre chose.