Lire et penser ensemble

 

Qu’en est-il du désir aujourd’hui, qu’en est-il du désir de démocratie ou de « révolution » ?

Jérôme Vidal est le directeur des éditions Amsterdam fondées en 2003 à Paris. Dans cet ouvrage, il poursuit à la fois l’analyse critique d’André Schiffrin dans l’Édition sans éditeur, mais développe aussi une proposition, celle d’une nouvelle manière de penser le livre.

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Les thèses de Schiffrin ne sont pas remises en question, seulement elles occupent l’arrière-fond du propos développer par Vidal. L’analyse de Vidal tend à vouloir aller de l’avant, passer d’une analyse quantitative, centrée sur les transformations des structures à l’échelle nationale, à une analyse quantitative, qui se pencherait sur les effets de ces transformations. La réflexion de Vidal débute sur la place accordée au lecteur : « la dénonciation de l’absence de valeur ou du non-sens de cette production, au nom d’une exigence de clarté et de simplicité, est-elle fondamentalement problématique du point de vue qui est ici le nôtre ? Outre qu’elle est homogène à l’idéologie dont se soutiennent les éditeurs de l’oligopole — et qu’elle s’inscrit dans la perspective d’une police des discours qui vise à exclure du débat légitime certaines positions et argumentations, ce qui ne devrait pas aller de soi —, cette dénonciation a ceci de problématique qu’elle évacue la question du désir des lecteurs et qu’elle tend à faire de ceux-ci les abjects passifs du markéting des éditeurs, tout en disqualifiant sans autre forme de procès des pans entiers de la culture dite “populaire” ou même “savante”.

Dans cet extrait, J. Vidal rejette la position “neutre” que l’économie capitaliste libérale prétend incarner. Placer la rentabilité d’un produit comme seul et unique but constitue un choix politique, qui porte à conséquence sur la pensée, comme le dit l’auteur, certains discours se voient disqualifier.

En allant plus loin, Vidal s’interroge sur la réception par le lecteur de ces discours. Pourquoi est-il difficile de vendre et de diffuser les travaux des sciences humaines et sociales ?

Il met en cause le rapport entretenu par les lecteurs avec ce champ de la pensée. La thèse est intéressante, car elle prend le lecteur dans son entier et s’interroge sur la construction de cette relation : lecteur-livre. Pour la comprendre, il revient sur les bancs de l’école et les manuels utilisés pour transmettre le savoir. Ces ouvrages de commande sont dénoncés pour leurs pauvretés littéraires. De plus, il ne reflèterait pas le processus du travail scientifique, notamment en histoire où les débats entre chercheurs sont lissés. Pour Vidal, cette première approche de la lecture dans le cadre scolaire oriente la carrière du lecteur vers un type d’ouvrage plutôt que d’autres : “De tels manuels ne peuvent que jouer le rôle d’éteignoir intellectuel pour les élèves. L’usage de ces manuels, en raison de leur forme et de la pauvreté de leur contenu, risque de détourer leurs utilisateurs de la lecture d’essais et de les empêcher de développer une pratique active de la lecture, autrement di d’en faire des non-lecteurs.” Par “non-lecteur”, il faut sans doute comprendre “non-lecteur” de sciences humaines sociales, une problématique propre aux éditions Amsterdam qui se sont spécialisées dans ce domaine.

C’est assez naturellement qu’après s’être penché sur son lectorat, ou son non-lectorat, Jérôme Vidal se penche sur les auteurs, c’est-à-dire des chercheurs en sciences humaines et sociales. Là aussi, on retrouve des parallèles avec l’analyse de Schiffrin. Ce dernier déplorait dans son dernier chapitre du Contrôle de la parole conformiste des intellectuels français. Jérôme en fait de même, il cible particulièrement les chercheurs français, qu’il trouve trop soumis à l’institution : “C’est sans doute, enfin, l’un des pays où les chercheurs et les intellectuels ont le plus de mal, depuis le triomphe éditorial et médiatique de la réaction thermidorienne qui a suivi l’effervescence indissociablement intellectuelle et politique des années 60 et 70, à mettre en question les conditions et les effets institutionnels, idéologiques et politiques de la production et de la circulation des savoirs.”

Jérôme Vidal s’intéresse aussi aux satellites de l’édition en amont et aval. Il se penche sur le cas des traducteurs et des traductions. Les grandes maisons d’édition, supposées avoir les moyens, se sont désengagées vis-à-vis des traductions. Celles-ci sont de moins en moins nombreuses à leurs catalogues. De plus, le métier de traducteur se précarise. Jérôme Vidal propose, pour y remédier, la création d’un “label”, qui serait susceptible de les protéger et de leur permettre de revendiquer une revalorisation de leur rémunération. Cette suggestion semble s’inscrire dans une logique d’autorégulation et corporative.

Les traductions sont supposées être soutenues et donc encouragées par le Conseil National du Livre. Il propose de réformer l’organisme qui privilégie les aides aux grandes maisons et non aux petites maisons d’édition indépendantes. Ce phénomène est sans doute influencé par la présence au sein des commissions d’éditeurs de grand groupe. Cependant le reproche majeur est celui du “classicisme”. En effet, selon Jérôme Vidal le CNL n’encouragerait pas suffisamment les “œuvres transversales”.

Enfin, le directeur des Éditions Amsterdam au rôle de la critique, mais surtout de la recension des ouvrages. Il n’est ni le premier ni le seul à le déplorer, mais la France ne possède pas de revue qui se consacrerait pleinement à la recension et la critique d’ouvrage. À partir de ce constat, Jérôme Vidal annonce le lancement de La Revue international des livres et des idées, ainsi que de nouveaux partenariats avec les Multitudes et Vacarmes. Si ces deux derniers projets sont toujours d’actualité, la Revue a, elle, périclité en 2010.

Le texte de Vidal se veut être un manifeste. Dix ans plus tard, nous voyons que les déclarations et les revendications de l’édition indépendantes sont fragiles. Amsterdam publie toujours, à bon rythme et à première vue toujours de bonnes qualités, cependant, il n’y a pas un front uni de l’édition indépendante et critique qui permettrait de faire vivre des initiatives comme une revue. Un autre projet d’envergure avait vu le jour. Il s’agissait de construire une société de diffusion indépendante “Co-errances”. L’entreprise a fait long feu. Le projet initié en 2003 s’est achevé en 2008.

Le point de vue de Jérôme Vidal reste d’actualité surtout dans son interrogation du rapport à la lecture et à l’université.

Lire et penser ensemble, Jérôme Vidal Edition Amsterdam, 2006

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