L’édition indépendante et critique

Une note formel, mais pas forcément inintéressante. 

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Introduction et contexte

Sophie Noël s’attaque à une niche. Son travail de thèse s’intéresse non seulement, aux éditeurs indépendants, comme l’avaient fait B. Legendre et C. Abensour dans Regards sur l’édition, mais en ciblant plus précisément les éditeurs critiques. Ces derniers se revendiquent éditeurs «  au sens fort du terme  » contre les pratiques des conglomérats dont les plus emblématiques sont Hachette et Editis-Planeta. Son échantillon se compose d’une trentaine d’entités. Cette population, à fort capital culturel, n’était pas aisée à analyser. En effet, ces indépendants ont une importante «  conscience de soi  ». Ils ont développé depuis longtemps une réflexion sur leurs activités. Sophie Noël parle de «  quasi-objectivation  », c’est-à-dire un discours proche de l’analyse sociologique, mais qu’il faut malgré tout remettre en question pour la part de construction mythologique qu’il peut comporter.

Pour saisir au mieux son objet, l’auteur nous dresse un portrait historique du livre politique. Ainsi, nous revenons sur le rôle des éditions de Minuit, mais aussi sur des figures tutélaires pour l’édition contestataire comme François Maspero. Ce dernier représente une source d’inspiration pour une partie des éditeurs présents dans l’étude. Sophie Noël rappelle «  l’Âge d’or  » connu par les sciences sociales dans les années  60 et 70. Les maisons généralistes investissent le champ des SHS tandis que de nombreuses maisons sont fondés. Le milieu des années  70 voit le tarissement de ce domaine. Les Editions Maspero s’effondrent, les Editions Sociales tenues par le Parti Communiste aussi. Cette période correspond également à l’enclenchement du processus de concentration avec le rachat de Hachette par un groupe industriel Matra.

Tout contre l’économicisation

L’édition indépendante critique étudiée par Sophie Noël correspond à une seconde vague, voire une renaissance. Ces maisons se créent dans un contexte économique difficile dépeint par André Schiffrin dans l’édition sans éditeur et le Contrôle de la parole. Cette difficulté ne résulte pas tant dans les possibilités de produire des livres et de les vendre, que de le faire en dehors d’un grand groupe et selon une ligne éditoriale engagée. L’édition est entrée dans une phase de rationalisation et de financiarisation. Cela se traduit par un effet de concentration, la diversité des maisons d’édition équivaut à un leurre puisque beaucoup d’entre elles sont possédées par les mêmes groupes. De plus, les maisons deviennent des produits en elles-mêmes  : achetées et revendues. Le nombre d’exemplaires vendus par titre est en baisse et pour compenser les éditeurs augmentent le nombre de titres à leurs catalogues. Face à ces pratiques, les éditeurs indépendants s’élèvent et se définissent en prônant des exigences de qualité et de lenteur. Sophie Noël parle d’une construction par la «  négative  ».

Cette construction de l’image de l’éditeur indépendant est plus complexe, car elle jongle avec des principes contradictoires. D’un côté, ces maisons s’opposent à des pratiques commerciales faisant du livre un produit comme un autre. Ces éditeurs veulent défendre un livre et une pratique éditoriale qui pourrait s’assimiler à de l’artisanat, voir un art. De l’autre, ils sont pris dans le marché, contraints par lui et soumis à la nécessité de survivre et donc d’engranger de l’argent.

L’art d’éditer

En s’appuyant sur une analyse Bourdieusienne, l’auteur analyse cette contradiction  : art contre commerce, comme un «  intérêt au désintéressement  ». L’éditeur indépendant incarne une posture  : «  que l’on peut qualifier de romantique, qui privilégie le geste éditorial, la beauté, la radicalité des ouvrages sur leur efficacité dans le monde social.  » L’éditeur se doit de ne pas être en quête de profit et d’une croissance, qui rendrait sa maison attractive auprès d’un grand groupe. D’ailleurs, entre le début et la fin de son enquête, deux éditeurs de l’échantillon ont été rachetés, les éditions Climats par Flammarion et Danger public par La Martinière.

Cette «  économie de la mauvaise foi  » participe d’un dénigrement de l’aspect commercial de l’activité éditoriale  ; or les éditeurs contestataires sont pris dans les mêmes questionnements que les autres éditeurs  : choix des couvertures, choix d’un modèle de diffusion, choix du tirage, constitution et usage du fonds. Ces éléments sont autant de questions qui s’ imposent à eux et leur imposent de développer des stratégies éditoriales.

Certains font le choix d’investir dans les traductions, un domaine qu’ils jugent délaissé par les grandes maisons d’édition, car trop cher. C’est le cas des éditions Amsterdam.

Afin de survivre et d’atteindre l’équilibre à défaut de faire vivre ceux qui l’animent, les éditeurs rognent sur les coûts de personnel. Tout d’abord, certains adoptent le statut d’association et reposent sur le bénévolat. Certains éditeurs ne se payent pas et trouvent un revenu grâce à une activité salariée ou à leur retraite. Sophie Noël parle «  d’auto-exploitation  », un positionnement délicat pour qui déclare lutter contre les pratiques des grands groupes. Cependant, leurs revendications ne se tournent pas vers le droit du travail, mais sur la création d’un livre de qualité et finalement, beaucoup est sacrifié pour cet objet  : «  l’ascèse en ce monde est vécue comme la condition du salut dans l’au-delà.  »

Identité de l’éditeur indépendant critique

Toujours en suivant le prisme d’analyse de Pierre Bourdieu, Sophie Noël propose une analyse des parcours de ses enquêtés en termes d’accumulation de capitaux. Ils proviennent pour la plupart de classes supérieures, cependant leurs parcours dévient. Ils se reposent sur un «  capital hérité  » qu’a priori ils ne feront pas fructifier. Au contraire, une partie de ces éditeurs vont détourner ce capital pour s’engager dans une voie alternative, une carrière qui leur permet de lier profession et engagement politique.

Ce positionnement à cheval entre activité professionnelle et acte militant, les amène à dessiner un sous-champ de l’édition. Celui-ci développe ses propres critères de reconnaissance, son centre et ses périphéries, les comportements admis et sanctionnés…

Certains aspects de leur travail vont polariser les questionnements et les jugements. Le développement de pratique éditoriale «  professionnalisées  » amène l’accusation d’une approche trop commerciale, le signe d’une compromission. La demande de subvention, de l’état ou des régions, en est un autre. Il existe donc un rapport de force interne à cette niche, qui les pousse vers une définition plus «  positive  ». Qu’est-ce qu’être un éditeur indépendant critique  ? Sophie Noël raconte un incident de ce type lorsque Thierry Discepolo fustige la présence de Zone au Salon du livre politique indépendant en 2009. Zone est désigné comme une «  mule  », accusée  d’infiltrer le marché contestataire, car cette maison n’en est pas une, mais un label de la Découverte détenue par Editis-Planeta.

Conclusion

La récupération par les grands groupes représente un risque constant. La notion d’indépendance reste floue. Sophie Noël démontre qu’elle est également en permanence définie et négociée entre les acteurs. Le phénomène de «  complémentarité  » forcée n’est pas à écarter. Les petits éditeurs prennent des risques, ils font office de découvreurs et de défricheurs pour parfois voir leurs auteurs les quitter pour des maisons qui leur garantissent une meilleure visibilité.

Un autre élément réside dans la labélisation  : «  jeunes éditeurs critiques  ». Cette appellation dénote une connotation positive, ce n’est pas pour rien que La Découverte a développé une collection qui se pare de tous les atours de l’indépendance. Plutôt qu’une volonté d’indépendance et un engagement politique, la création d’une maison d’édition indépendante s’apparente aussi l’accomplissement de l’auto-entrepreneuriat.

De cette manière, les éditeurs indépendants se battent sur deux fronts économiques et politiques. L’étude de Sophie Noël nous permet d’en saisir les embûches, mais aussi les réussites selon des termes qui ne correspondent pas forcément à ceux des conglomérats, mais à celui d’une position militante et  critique.

L’édition indépendante et critique  : engagement politique et intellectuel, Sophie Noël

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