La Fille de Brest : Héros sans peur et sans reproche

Derrière ce titre se trouve l’Affaire Mediator. On ne va pas voir ce film pour son élégance cinématographique, plus proche du téléfilm. On y va pour voir la construction d’un héros qui a révélé à la France entière qu’on empoisonnait les gros avec complaisance.

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Tout démarre dans les couloirs du CHU de Brest en 2009, Irène Frachon photographie un corps ouvert en deux. Les chirurgiens opèrent. On comprend vaguement qu’il y a un souci avec le cœur de la dame. À partir de là, tout s’enchaine comme du papier à musique. Le Docteur Frachon (Sidse Babett Knudsen) mobilise ses collègues, notamment le professeur Le Bihan (Benoit Magimel). Ils suivent la procédure jusqu’à tomber sur un os. Cet os n’est autre que le laboratoire Servier, producteur du Mediator. La pression monte. Plus exactement, Emmanuel Bercot met en scène une pression invisible, qui tarde même à atteindre son personnage principal.

Parlons donc d’Irène Frachon. C’est un peu délicat, la dame existe pour de vrai. En même temps, la réalisatrice ne s’est pas gênée pour édulcorer la réalité en choisissant une actrice danoise (Borgen, Westworld) pour l’interpréter. Notre lanceuse d’alerte est transformée en pantin sous amphétamine qui suit le script à la lettre saupoudré de jurons à l’accent danois. Le lâchage de jurons impromptu devient le trait de caractère qui est lui-même la soupape permettant aux spectateurs de ne pas pleurer pendant que les gros pauvres meurent.

Le drame a un nom, il s’appelle Mediator ou Servier. On nous le sert à plusieurs reprises. Sidse Babett Knudsen nous hurle que c’est un crime d’État. C’est le retour du sang contaminé, etc. Emmanuel Bercot ne nous montrera pas cependant ce qu’est le scandale. Ni le pendant des responsables (Laboratoires, médecins et État) ni celui des victimes. La Fille de Brest ne détricote pas l’affaire du Médiator, elle nous montre que des héros existent encore de nos jours.

On ne fait qu’apercevoir à travers un plan l’univers des victimes : des femmes seules qui ne s’aiment pas. Les victimes du Mediator ne sont pas n’importe lesquels. Il s’agit de personnes en surpoids qui souffrent par ailleurs de tellement de dysfonctionnement qu’un de plus, un de moins, elles ne verront pas la différence. Le mépris des laboratoires, des médecins et de l’état pour une catégorie de gens relégués est écarté. D’ailleurs, la responsabilité de l’état et des médecins est largement ignorée. Pourtant, il en a fallu de la corruption pour maintenir sur le marché un médicament coupe-faim (classé pour les diabétiques) pendant 30 ans. Il faut tout de même souligner que ce médicament était entièrement remboursé par Sécurité Sociale. Profitons-en donc pour rappeler que le trou de la « Sécurité Sociale » n’est pas le fait de ces usagers, mais bien des laboratoires qui commercialisent des médicaments inutile et létaux. A la fin de l’histoire, au moins 2000 personnes sont mortes et l’Etat a subventionné leur poison.

La fille de Brest est entièrement dédiée à Irène Frachon, sa vie, son destin, son œuvre. A fin de la mettre en avant, le film balayera toute l’histoire du Mediator et des tentatives de dénonciations, notamment à la fin des années 90. Emmanuel Bercot ne nous parle pas du Médiator, mmmmlle ne nous parle pas de la corruption. Elle nous parle d’un héros, une femme parfaite, un mari quatre enfants, un travail, etc. Quand Irène Frachon rentre du travail avec des montagnes de dossier, elle travaille au milieu de ses enfants qui font de la musique, elle reçoit une étudiante en doctorat, etc. Irène Frachon ne fléchit pas. Sa peur ne fait que la grandir aux yeux du spectateur. Elle est consciente du danger, mais elle choisit de l’affronter. Le film se finit bien d’ailleurs. Irène Frachon est acclamée, les vieux amis réconciliés, l’institution de contrôle réformés. Et le laboratoire Servier, pardonné ? En tout cas pas condamnée. Le film fait l’impasse sur le nombre de morts : environ 2 000. L’enjeu n’est pas là. Emmanuel Bercot veut nous montrer que les héros existent encore. Il est encore possible de triompher de la finance qui n’a pas de visage. Car s’ils ont à bien suivi, les méchants empoisonneurs n’ont pas de visages. Ils sont des multinationales, ils sont des défaillances dans les organismes de contrôles.

Opérons une petite appariée autour du personnage du Professeur Le Bihan joué par Benoit Magimal. Le Professeur Le Bihan est un chercheur, il monte l’étude de cas qui va permettre d’apporter les premières preuves de la dangerosité du Mediator. Cependant, il n’est pas un héros, car le Professeur Le Bihan ne va pas soutenir Irène Fragon jusqu’au bout. D’ailleurs, il a va la sortir de sa vie manu militari. On nous laisse entendre que c’est par peur de voir sa carrière détruite. Car le Professeur Le Bihan est un lâche corrompu. Il dit une chose juste pourtant en se déclarant corrompu à toutes les industries pharmaceutiques, de l’alcool et du tabac. Comme si la pureté n’existait pas ? Cette grande révélation est balayée par l’irréductible Irène Frachon, que rien n’arrête. Le Professeur Le Bihan partira sans son heure de gloire, il ne la pas mérité car il a fauté.

Qui peut encore croire à ces héros sans peur et sans reproche ? Qui peut encore en vouloir ? La somme de toutes les bonnes volontés est supposée nous sauver du malin, mais comment ? Lorsque l’on n’a pas le courage, de montrer du doigt qui est le malin ? La Fille de Brest n’a pas le courage de son personnage principal. Elle a le courage d’un téléfilm du mercredi après-midi qui nous rassure sur le monde. À la fin, nous sommes sauvés, le méchant médicament a été détruit, mais si seulement le Mediator était le problème.

Rappelons qu’en 2013, les Françaises ont pu découvrir les dangers des pilules de 3e et 4e générations. Celles-ci favoriseraient les risques d’embolie pulmonaire, des milliers de femmes en seraient déjà mortes. Qu’est-ce que les pilules 3G et 4 G ont à offrir : moins d’acné ? Là aussi, ce n’est la faute de personne, ni médecins, ni entreprise, ni état.

La fille de Brest, Emmanuel Bercot, 2016

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