La Passe-miroir

Je garde un souvenir ému de mes lectures de fantasy. Longtemps, j’ai cherché d’autres auteurs, d’autres récits, plus adultes. J’ai erré du côté de L’Apprenti assassin, tellement mauvais que c’en était embarrassant. J’ai essayé La Compagnie noire, ennui mortel. J’ai même été jusqu’à lire du Wallander, moyennement intéressant. Il a fallu se rendre à l’évidence je ne retrouverais pas la fébrilité de mes lectures procurée par Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter ou encore Le Royaume du Nord. Partageant quelques traits de caractère avec Idéfix, je me refusais à baisser les bras. Peut-être que la bonne fantasy ne se trouvait pas dans les rayons adultes, mais jeunesse ? J’ai essayé d’aller voir du côté de Miss Peregrine, avec le succès tu connais. Je me suis surtout rappelé cette jolie couverture croisée sur le compte Instagram de Cachou. Elle en disait du bien, ce qui voulait dire au minimum que les personnages féminins n’étaient pas des quiches, fait suffisamment rare en fantasy pour relever le sourcil. Trois ans plus tard, ramant derrière la vague, j’arrive donc avec ma lecture de La Passe-miroir de Christelle Dabos. 

Commencent par le commencement, Christelle Dabos est née dans les années 80. La passe-miroir est son premier roman publié dans le cadre d’un concours organisé par son éditeur et d’autres. Il s’agit d’une série, un cycle, de quatre romans. L’auteur ne cache pas avoir rencontré quelques problèmes à la rédaction du second tome, qui fut donc publié deux ans plus tard. En tant qu’ex-lectrice du Trône de fer, parce que j’ai aussi essayé ce truc sans fin, cette durée me fait doucement rire.

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Tout démarre sur l’arche d’Anima où Ophélie est conservatrice du Musée familiale. Le terme de famille est à comprendre au sens étendu, car sur l’Arche tout le monde est cousin. Ophélie est d’ores et déjà sympathique, car elle s’est mis à dos une partie de sa famille en refusant deux de ses cousins en épousailles. Elle est maladroite, maladivement timide et pas très gracieuse. On n’est pas sans penser à Elyzabeth Bennet dans Orgueil et préjugés. Cependant, les Doyennes lui ont dégoté un nouveau prétendant Thorn, qui vient du Pôle, une autre arche où on se pèle les miches.

Cette fois, il n’y aura pas moyen de déjouer le plan familial. Elle part donc en compagnie de son futur époux, aussi taciturne qu’un menhir. Ophélie découvre donc le Pôle, un endroit peu accueillant où les intrigues de cour sont la première cause de mortalité de la région.

Sous couvert d’une trame tout ce qu’il y a de plus classique, Christelle Dabos nous amène à la rencontre de charmants personnages. Personne n’est que gentil, mais personne n’est que méchant. Tous sont drôles à leur façon, volontairement ou non. On se laisse glisser dans cet univers aux idées plutôt originales. Je ne vous l’ai pas dit, mais Ophélie est une animiste, elle a une affinité avec les objets au point qu’elle peut retracer leurs origines à travers les souvenirs de leurs propriétaires. Les fiançailles sont un prétexte pour déraciner la maladroite Ophélie et la transposer dans un univers hostile duquel elle apprend à se dépatouiller.

Ce premier tome pêche un peu par son rôle d’introduction. J’y aurais apprécié un peu plus d’aventures, un défaut que l’on retrouve dans le tome suivant. En effet, Les Disparus du Clairedelune flirte avec l’enquête policière, mais un peu expédiez. C’est-à-dire qu’on est à la moitié du bouquin alors il faut accélérer. L’auteur semble avoir perdu, à mon sens, son temps dans la description du quotidien d’Ophélie à la cour. Il y a certes quelque chose de jouissif à voir cette enfant-femme patauger avec l’étiquette de la noblesse, mais enfin nous aussi on patauge, le tome 1 étant déjà consacré à la découverte de la cour et de ses intrigues.

Ce tome deux agit comme un révélateur des défauts du premier tome. Toutes ces petites choses qui ne vont pas, mais sont plus ou moins camouflées par l’enthousiasmante découverte d’un monde prometteur. L’architecture du récit se fait de plus en plus apparente. Le charme s’estompe. La dynamique du récit est portée par la relation entre Ophélie et Thorn. Ces deux-là sont liés par contrat, mais se repoussent inlassablement, cependant le lecteur sait qu’ils finiront ensemble. Cela ressemble beaucoup au couple formé par Elizabeth Bennet et Mr Darcy sans parvenir au niveau pour une raison simple. La distance entre les personnages de Jane Auten est formelle, il s’agit d’une différence de classe or les personnages de Dabos diffèrent par leurs personnalités irréconciliables. Étrangement, Ophélie et Thorn ont des raisons objectives, à défaut de s’aimer, de s’allier pour rester en vie. Cela n’arrivera pas. Il reste dans une relation puérile qui consiste à se tirer les cheveux pour montrer qu’on tient l’un à l’autre. Un divertissement tout à fait touchant lorsqu’il interpréter par des enfants, beaucoup moins lorsqu’il est joué par des adultes.

On en vient donc au souci majeur de ce livre : le choix de personnages adultes. Nous regardons évoluer une cour où tout le monde est adulte. Pourtant, les attitudes de chacun sont propres à l’enfance. Cette version enfantine du monde adulte ne s’assume pas. L’auteur tente de lui insuffler du sérieux et de la tension. À mon sens, cela échoue. D’ailleurs, son personnage le plus réussi est sans Archibald, adulte-enfant qui s’assume. Il laisse présager plus de profondeur et de sentiments que tous les autres protagonistes réunis.

Cet effet est plutôt répandu en littérature jeunesse. Cela ne semble servir qu’à rendre accessible un monde adulte fantasmé auprès de la jeunesse. Les personnages perdent régulièrement en crédibilité et en charme. Les auteurs grandissent artificiellement leur personnage, incarnant dans des corps adultes des personnalités enfantines. Cela permet d’assombrir les récits et de créer des enjeux plus sérieux qu’on ne souhaiterait pas voir dans un monde enfantin. Quant aux vies de ces grandes personnes, ils sont édulcorés en ne conservant que les aspects excitants, tant qu’ils ne sont pas dérangeant.

Ce choix impacter tout le récit. Nous nous retrouvons avec de personnages directement concernés par la question de la sexualité, les deux protagonistes principaux sont supposés se marier, sans jamais la traiter. Nous tournons autour, l’évoquons avec timidité et périphrase sans jamais aller plus loin. Je ne plaide pas pour la présence de scène explicite dans les romans jeunesse. Cependant, beaucoup choses sont liés à la sexualité et aux sentiments amoureux qui ne sont pas présents dans cet ouvrage. Notre héroïne est visiblement mise dans des situations d’ambiguïté, ce sentiment ne sera jamais explicité. La description des sentiments d’Ophélie est absente. Pourtant, l’auteur ne se lasse pas de nous dérouler le questionnaire existentiel de son personnage. Ophélie est enfermée dans une posture cérébrale qui chasse toute forme de sentiment. Ophélie n’est qu’embarras face à des robes trop décolletées ou indifférente face au Seigneur Farouk entouré constamment de femmes à moitié nues. Ces dernières seront d’ailleurs réprimandées par la mère de l’héroïne. La sexualité, tout comme le corps, reste tabou. Ainsi on voit deux personnages s’éprendre l’un de l’autre sans développer le moindre désir l’un pour l’autre. Lorsqu’Ophélie rencontre son épiphanie, les mots de l’auteur sont les suivants : « elle avait besoin de Thorn ». Or on peut légitimement se demander qui a « besoin »? Ophélie ou l’auteur ? Je crois qu’il y a collusion entre l’auteur et son personnage. Pour la continuation de l’histoire, il est évident que l’auteur a besoin qu’Ophélie et Thorn restent ensemble. Par contre, ce besoin n’a pas été construit chez le personnage. D’ailleurs, il est paradoxal de déclarer que son personnage a besoin de tel autre, et ensuite de la mettre en scène affrontant le danger seul.

On se rend compte dans les derniers pages de ce tome 2 qu’une chose importante a été omise par l’auteur : le désir de ces personnages. Cette absence est évidente dans la construction du couple et ricoche sur les autres aspects du récit. Finalement, on ignore pourquoi ils agissent. Chriselle Dabos a créé un dispositif artificiel, le mariage forcé, pour lier ces deux personnages. Tant que nous suivons le point de vue d’Ophélie, cela tient, car il est normal d’ignorer les desseins du futur époux. Le moment où les deux personnages se reprochent, on se rend compte de l’absence de dessein du monsieur. Embarrassant, non ?

La Passe-miroir : Les fiancés de l’hiver, Tome 1, Christelle Dabos, Gallimard, 2013
18€
La Passe-miroir : Les disparus du Clairedelune, Tome 2, Christelle Dabos, Gallimard, 2015
19€

4 réflexions sur “La Passe-miroir

  1. Du coup, je n’arrive pas à savoir si j’ai causé une mauvais pioche ou non… ;-p (si oui, pardon ^_^)

    Personnellement, j’ai trouvé l’absence de désir plus que reposante. La bibliothécaire que je suis dois se farcir bon nombre de romans YA (c’est la catégorie que je dois le plus lire, pour savoir où classer chaque livre et à qui les conseiller)(et la plupart me saoulent en ce moment, je dois bien l’avouer) à base d' »insta-love » et de « ses abdos étaient si dessinés que j’avais envie de passer la langue dessus » ou de « sa manière de prononcer « bonjour » était si sexy que j’aurais pu me donner à lui là, devant tout le monde, dans la cour de récré » et Ophélie a été reposante. D’ailleurs, dans ma tête, elle est asexuelle, ou tout du moins demi-sexuelle (mais je penche plus vers l’asexualité quand même) ^_^.

    Je plussoie pour le côté enfantin des personnages adultes (un moins bon point). Et pour la lenteur de l’ensemble (qui, bizarrement, constitue un bon point pour moi)(j’avais envie de me balader dans les rues plus que de voir quelque chose arriver, je ne sais pas pourquoi).

    Je continue à aimer cette trilogie, complètement différente de ce qui se fait en ce moment, et qui m’a donné l’occasion de me plonger dans de la fantasy (Fantasy/SF) qui, au moins, ne prenait pas l’ensemble des femmes d’une population pour des cruches et qui évitait le viol (la récurrence du viol en fantasy me saoule à un tel point que j’ai quasiment arrêté d’en lire).

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  2. Étrangement, c’est une bonne pioche. Je suis même impatiente de lire le tome 3. Il y a beaucoup choses positives et sympathiques dans cette histoire.
    L’absence de désir sexuel ne m’aurait pas gêné s’il y en avait eu par ailleurs, une passion quelconque qui se maintient au fil de l’histoire.
    Le personnage d’Ophélie effectue une transformation assez radicale entre la conservatrice satisfaite de son état et l’apprenti détective, sans qu’on sache si cela lui convient. Les personnages me paraissent soumis à la trame narrative et ne pas en être les instigateurs. Comme des pantins, ils font ci ou ça pour l’avancement de l’histoire et assez peu pour eux-mêmes.
    De plus, la question du désir amoureux ou sexuel (ou du dégout) est posée par l’auteur, à mon sens, puisqu’elle met son personnage face à un mariage forcé. Je crois que ce non-traitement de la question vient du fait que les personnages sont en faite des enfants joué par des adultes. Les personnages seraient de jeunes adolescents, la question se serait moins imposée.

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    1. Cette réflexion est très intéressante parce que je suis justement en train de me demander de plus en plus ce qui fait qu’un livre jeunesse EST jeunesse. Une formatrice d’une formation à la chose que j’ai suivie il y a deux semaines a simplement défini la littérature jeunesse comme une littérature mettant en scène des enfants ou des adolescents. J’ai trouvé cette définition bizarre et réductrice à la base mais plus j’y pense, moins j’arrive à prendre cette définition en défaut. La Passe-miroir aurait pu être un exemple contradictoire si une personne avec qui j’en ai parlé ne m’avait dit qu’elle avait vu des adolescents tout du long lors de la lecture (moi de jeunes vingtenaires), se basant sur le fait que leur âge n’est pas donné et que nous ne savons pas quelles sont les règles de cette époque concernant l’âge du travail (c’est le fait qu’ils travaillent qui m’avait permis de leur donner un âge à la base). Ce que tu dis continue à creuser la chose et concourt à continuer à supporter cette définition de la littérature jeunesse du coup. Parce qu’avec une pointe de désir en plus et des personnages plus conduits par celui-ci, on se serait retrouvé en littérature « adulte », non? Je ne sais pas mais c’est intéressant à creuser, cette question de personnages marionnettes enfantins. Ça va me travailler.

      Au fait, je ne sais pas si tu as vu, mais l’auteur a fini le premier jet du troisième tome. On peut commencer à dire que le temps d’attente sera de l’ordre de 10-12 mois maintenant. J’espère.

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