Promenons-nous Au fil du rail

J’ai rencontré les Éditions du Sous-sol cet été avec Nellie Bly. Les Hobos, j’en ai entendu parler quelques années plutôt à l’université dans une cour d’anthropologie. Cette année, les Editions du Sous-sol ont publié pour la première fois Au fil du rail du journaliste américain Ted Conover.

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Au fil du rail, nous raconte la première enquête du journaliste américain Ted Conover, alors étudiant. Ils décident donc de les rejoindre pendant quelques mois. Au cas où, tu ne le serais pas le Hobo est un vagabond qui resquille dans les trains, vit du travail saisonnier, des bons alimentaires et de la bonne charité chrétienne.

La figure du Hobo, plutôt que le Hobo en lui-même, a exercé une certaine fascination. Des chansons ont été écrites à son sujet et quelques livres : Sur la route de jack Kerouac a semblé-il contribué à nourrir le mythe. Ce personnage fait figure d’homme libre, libéré de toute contrainte bourgeoise (famille, travail etc.), d’aventurier puisqu’il parcourt les États-Unis d’Amérique en train. On rappelle, au cas où, que le train et la conquête de l’Ouest a nourri fortement l’imaginaire américain. Ce n’est peut-être pas pour rien que Westworld a décidé de dérouler son scénario dans le scénario dans un western.

Très honnêtement, Ted Conover nous avoue sa fascination enfantine pour les Hobos et son désir de « bruler le dur ». D’ailleurs, ce livre de « non-fiction » est sans doute plus intéressant de ce qu’il nous dit de la difficulté d’intégrer un groupe hors-norme que de cette norme en particulier.

Les Hobos que nous rencontrons sont des âmes en peines pour le dire poliment. Alcooliques, ils errent de ville en ville sans destinations et avec des projets, qui paraissent tout à fait réalisable à notre journaliste et pourtant ne se réalisent jamais. La raison n’en est pas l’échec, mais les changements de plan continuent de ses camarades. Comme il finit par le comprendre, le Hobo agit au présent : où dormir ? Où manger ? Quel train ? Ils manquent régulièrement les arrêts et parfois se perdent.

Le grand drame de Ted Convoyer est de ne pas se trouver de compagnons de route. En effet, les Hobos ne forment pas une communauté. Ils ont biens des lieux et peut-être même un système de fonctionnement relativement similaire, mais ne créent pas d’affecte. L’auteur butte là-dessus durant de nombreuses pages. Comment ses camarades Hobo peuvent-ils se quitter sans au revoir après avoir passées des semaines à vivre ensemble en continu et traverser des milliers de kilomètres ?

Le second point qui va accaparer notre jeune reporter est sa capacité à retourner à sa vraie vie. En fait, Ted Conover va effectuer de nombreux aller-retour en séjournant quelques jours chez des amis. Ils en profitent pour reprendre forme humaines et bénéficier d’un peu de la convivialité d’être entre amis. Il aurait été intéressant que l’auteur retourne sa réflexion sur lui-même ou tout du moins sur sa société, la nôtre, en se demandant quel sens les sociétés contemporaines donnent-elles à l’amitié?

Chaque aller-retour rappelle à Conover qu’il n’est pas perdu pour la cause et qu’il pourra s’intégrer dès qu’il le souhaitera à cette société qu’il fait semblant de quitter. Le monde des Hobos se révèle beaucoup moins romantique que prévu. Sa découverte de la liberté des Hobos est peu ragoutante, car ils rencontrent des hommes esclaves de leurs besoins primaires. Ted Conover nous expose une population qui n’est pas tant à la marge que rejeté et prisonnière. En effet, les Hobos ne sont pas dans la position de faire demi-tour et de s’intégrer. Ils ne sont même pas en capacité de « profiter » de leur liberté. Ils apparaissent excessivement soumis, à leurs besoins comme on l’a dit, mais aussi à toutes les aides sociales mises en place. Régulièrement, les Hobos se rendent dans des établissements religieux où ils sont victimes de chantage : si vous n’écoutez pas le sermon, vous n’aurez pas de place pour dormir. Les travaux journaliers auxquels ils peuvent postuler, en étant à peu près sûrs de ne pas être refusés, sont des esclavages purs. Cela n’empêche pas l’un des amis de Ted, qui s’est joint au voyage, de juger les Hobos ingrats et peu reconnaissants du travail des missions.

Au fil du rail entre dans la catégorie de ce que l’on nomme « non-fiction », c’est-à-dire qu’elle ne raconte pas d’histoire mais assume tout de même une filiation à la littérature. L’idée, me semble-t-il, est de ne rien raconter sans que cela ne soit une torture pour le lecteur. Au Fil du rail ne raconte en effet pas grand chose, c’est le but. Ted Conover tente de saisir la banalité de la routine du Hobo. Comment se disent-ils bonjour? Comment font-ils pour manger? Etc… A cet exercice Ted Conover excelle. Il faut dire qu’il y a clairement une dimension roman initiatique dans son oeuvre. Nous partons à l’aventure avec un jeune étudiant qui n’est même pas encore diplôme. On apprend sur lui autant que l’auteur en apprend sur lui-même. Ca ne remplira pas une oeuvre romanesque, mais très clairement une oeuvre sociologique. Les Hobos agissent comme le miroir de Ted Conover, qui se trouvent être un américain moyen. Il est blancs et ses parents gagnent suffisamment d’argent pour lui payer des études supérieurs. On peut regretter un manque d’analyser ou de distance de la part de l’auteur, mais comme il le dit lui-même dans la préface il était jeune et naïf.

Ted Conover est devenu un habitué de la non-fiction et du travail d’infiltration. Trois ans après « Rolling Nowhere: Riding the Rails with America’s Hoboes », titre original d’Au fil du rail, il a passé la frontière mexicaine avec des sans-papiers. Cet intérêt pour les migrants est prégnant dans son travail sur les migrants. Il développe l’hypothèse que les migrants mexicains sont les nouveaux oboes. Le racisme des bobos bancs est très marqué. Les migrants sont traités comme des parias au sein des parias, car ils attirent la police…

Toutefois, l’autre travail de Conover qui m’intéresse le plus est celui sur la prison puisqu’il a réussi à se faire engager à Sing sain ce qui a donné un livre publié en 2001 : Newjack: Guarding Sing Sing.

Sur les Hobo, je poursuivrai bien en lisant le travail du sociologue : Nels Anderson Le Hobo. Sociologie du sans-abri édité chez Nathan en 1993. Rien à voir avec les Hobo, mais l’auteur cite abondamment dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell publié par champ Libre en 1982. Je crois qu’il est temps.

Au fil du rail, Ted Conover, Editions du sous-sol, 2016 (1984 aux USA)
Traducteur : Anatole Pons
22€

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