La main gauche de la nuit / La main droite du jour

laffont-ad02882-1971 Quand on aime la science-fiction avoir lu Ursula Le Guin est impératif. Pourtant, ce n’est pas l’auteur vers lequel on se tourne le plus facilement. Ses œuvres sont connues pour un style âpre et pour leurs thèmes politiques, à l’exception du Cycle de Terremer, mais il s’agit de fantasy, ce qui n’a véritablement rien à voir avec la SF.

En 2015, Bifrost dédiait son numéro 78 à cette autrice dans lequel, la revue nous présentait un guide de lecture pour le moins constructif. Je retenais deux titres à lire en premier lieu : La main gauche de la nuit parut en 1969 (VO) et Le nom du monde est forêt, 1972 (VO). Le premier était chez mon bouquiniste pour la modique somme de 3 euros. Ceci entrainant cela, un an plus tard, je trouvais le temps et le courage de m’y atteler.

La main gauche de la nuit appartient à ce qu’on peut appeler le Cycle de l’Ekumen. Il est de bon ton de préciser que ce n’est pas véritablement un « cycle », puisque les romans ne se suivent pas. Cependant, ils se déroulent dans le même univers. L’Ekumen est un vaste réseau qui réunit différentes planètes habitées par des humains. Elles facilitent les échanges commerciaux et culturels entre les planètes membres. Je ne vous en dirais pas plus, car ce sujet n’est guère approfondi dans le roman.

Ce roman se déroule sur la planète Gethen dont les conditions météorologiques sont plutôt rudes. Les jours que nous traversons correspondent aux printemps chez eux. Genly Aï, terrien, est chargé par l’Ekumen d’initier le contact avec la population en vue d’une alliance. Le récit débute deux ans après l’arrivée de l’Envoyé, celui-ci n’a guère progressé. Gethen est une planète comme la nôtre actuellement, c’est-à-dire bien trop occupée à se foutre sur la gueule avec ses plus proches voisins pour se soucier des petits hommes de l’espace. D’ailleurs, sont-ils vraiment des hommes ?

laffon-ad09400-2001Les Getheniens et le Genly présentent une différence de taille : leurs sexualités. Les premiers sont une espèce d’hermaphrodite, ils sont la plupart du temps indéterminés sexuellement sauf lorsqu’ils atteignent une phase de « kemma ». De fait, leurs sociétés n’ont pas défini de rôle genré. Ce phénomène apparait très étrange à notre Envoyé, qui reconnait dans un même individu des attributs féminins et masculins. De l’autre, Genly Aï apparait aux Getheniens comme un individu pervers, « toujours en chaleur », puisque toujours déterminé sexuellement. Cette perception du genre et du sexe va beaucoup occuper les pensées de nos narrateurs, mais pas uniquement.

Genly a une mission convaincre les dirigeants de Gethen d’accepter l’alliance. Or beaucoup sont sceptiques et enclins à le prendre pour un fou et d’autres à le considérer comme une menace. Les Getheniens ne redoutent pas tant une attaque militaire, mais la disparition de leurs nations dans la grande masse du réseau de l’Ekumen.

La main gauche de la nuit parvient à dresser un récit autour du rapport à l’autre à la fois individuel, dans la relation entre l’Envoyée et Estraven, le Premier ministre des Karaïdes (l’une des nations de Gethen), mais aussi global, entre la population et le réseau de l’Ekumen. Ursula Le Guin nous montre lé difficulté de développer de l’empathie pour autrui. Les relations entre Genly et les Getheniens sont compliquées, à la fois par les ambrons politiques crasses de ces dirigeants, mais aussi par une incompréhension réciproque. Cela se traduit souvent par cette interrogation : que ressent l’autre ?

Estraven et Genly vont évoluer durant toute une partie du roman en tête à tête. C’est à la fois l’occasion d’un rapprochement, mais aussi de l’affirmation de leurs différences insurmontables, en l’occurrence. La rencontre de ces deux cultures se heurte aux différences biologique et sociale qui demandent à chacun de surmonter leurs conceptions des rapports humains avec lesquels ils ont été élevés. Au-delà de la différence de perception du genre, il a aussi tout une manière sociale de se parler et d’agir l’un envers l’autre qui diffère. Le Guin dote les Getheniens de « Shifgrethor », ce que nous pourrions appeler honneur, mais ces deux mots ne signifient pas la même chose. Car la façon de préserver son honneur pour un Getheniens n’est pas la même que pour un terrien. Estraven et Genly peinent à communiquer sans se vexer l’un l’autre. La relation entre ces deux personnages ne dépassera d’ailleurs pas un certain stade, ce qui est sans doute regrettable, et en même temps très compréhensible. Gentry explique son impossibilité à aller au-delà de certains de ses préjugés. Il le justifie également par la possibilité d’une mise en péril de leurs relations. Ces deux personnages sont pris dans leurs efforts individuels de se comprendre, une admiration mutuelle en découle, mais aussi par la volonté de mener à bien leur mission. La confiance qu’ils parviennent à tisser l’un envers l’autre, seul espoir de relier Gethen à l’Ekumen, reste fragile. On peut aussi très bien imaginer qu’ils franchissent le cap, mais que Genly le dissimule dans son récit, qui est quand même dédié à ses supérieurs hiérarchiques.

ldp7039La main gauche de la nuit est constituée de compte-rendu, celui de Genly à l’Ekumen et celui d’Estraven à sa famille. Les deux narrations sont interrompues par des contes mythologiques de la civilisation de Gethen. On trouve donc bien cet aspect âpre, pas de grands déroulements sur la psychologie des personnages, peu de place aux dialogues. Pourtant, l’écriture de Le Guin n’est pas dénuée d’une poésie qui porte le lecteur jusqu’au bout. Ses personnages sont constamment dans l’introspection, animée d’une volonté de comprendre l’autre, mais aussi ce que l’autre leur fait ressentir. Certains romans doivent éprouver le lecteur, pour le rapprocher de l’expérience des personnages : sentir la longueur et l’incertitude. Nous parcourons le chemin des personnages qui se terminent ni sur un échec, si sur une réussite.

La main gauche de la nuit est un roman dense. J’ai choisi de le présenter sous l’angle spécifique de l’Altérité. Son traitement par Ursula Le Guin m’apparait d’une pertinence criante, surtout aujourd’hui. La crainte de dirigeants Getheniens se voir disparaitre leurs frontières, associé à une forme de folie par l’autrice n’est pas sans rappeler quelques folies actuelles. Cette rencontre entre cultures humaines semblables et divergentes est notre quotidien. Les efforts que Genly et Estraven fournissent pour se comprendre mutuellement sont les efforts que nous fournissons trop peu ici et aujourd’hui.

Jouons avec le langage, ne le normalisons pas. 

Certain ont jugé qu’Ursula Le Guin aurait pu nous dépeindre une vision plus aboutit du « post-genre ». En effet, on pourrait reprocher l’usage du pronom masculin comme pronom désignant la neutralité dans le roman, ce qui pour le lecteur, benêt, donne l’impression que tous les personnages sont des hommes. Peut-être que le lecteur peut faire preuve d’imagination et lorsque l’auteur lui dit (répète et construit tout son récit autour de la perception de cette indétermination) « genre indéterminé » se fendre d’imaginer des personnages indéterminés sexuellement. Cette manie de traiter le langage littéraire comme le langage mathématique me consterne et surtout ne me permet pas d’entrevoir une vision autre. Autrement dit, je ne vois pas en quoi cela sert à littérature et je ne vois pas en quoi cela permet d’imaginer ou de créer une autre approche des genres. L’aboutissement de cette logique est l’écriture épicène comprise comme rajout tout au long d’un texte « é-e/é-e-s » à la fin de chaque mot. Comprenons-nous, le langage requiert un travail permanent. Je pense, simplement et humblement, que ce travail ne doit pas s’opérer au détriment de la forme. Il ne m’apparait pas que l’ajout de « é-e/é-e-s » apporte du sens.

Je n’en suis pas moins curieuse de découvrir le travail d’Ann Leckie dans La Justice de l’ancillaire (J’ai lu, 2015). Une partie de ces personnages n’opèrent pas de distinction de genre et font appel au pronom « elle ».

Au-delà de ces questions grammaticales, je me pose plus de questions sur la nature de l’Ekumen, qui m’apparait, aux premiers abords, comme une grande entreprise libérale…

Je pourrais prolonger cette chronique indéfiniment, je crois, tellement La main gauche de la nuit donne à penser. Je vais conserver ces réflexions pour le prochain.

La main gauche de la nuit, Ursula Le Guin, Livre de poche, 1979.
Traducteur : Jean Bailhache

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