The birth of a martyr

En 1915, D.W. Griffith proposait sur les écrans The Birth of a nation. Un film noir et blanc et muet — faut-il le préciser ? Donc, je ne l’ai pas vu et bien qu’il soit recommandé par le KKK, il est fort probable que je ne le vois jamais. Celui-ci ne traitait pas moins que de la guerre de Sécession (1861-1865) et de la reconstruction de l’Amérique. Le film a engendré beaucoup de réactions. Il a été considéré comme raciste, en effet, les personnages noirs sont interprétés pour partie par des acteurs blancs, black-face, présentés comme bestiaux. Le film a été un succès commercial et a provoqué quelques réactions. Plusieurs films lui ont fait suites : Intolérance du même réalisateur, The fall of a nation du fils du réalisateur (auteur du livre qui a servi de base au premier film…), The Birth of a race par John W. Noble. 

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Un siècle plus tard, Nate Parker (1979 —) reprend ce titre, la réappropriation culturelle peut fonctionner dans les deux sens. Ces deux œuvres n’ont que le titre en commun, car ce Birth of nation contemporain se situe bien avant la guerre de Sécession pour raconter l’histoire, vraie, de Nat Turner [1800-1831].

Au début du 19e siècle, Nat Turner (joué par Nate Parker, réalisateur, scénariste, producteur, je crois aussi maquilleur sur le film) est esclave en Virginie. Il a la chance d’être possédé par des maitres généreux et altruistes qui l’éduquent en lui faisant lire la bible avant de l’envoyer dans les champs de coton où il sera beaucoup plus rentable. Nat Turner devient donc un esclave modèle, à tel point, qu’il est chargé d’aller distribuer la bonne parole auprès des ses co-esclaves. Un jour, Nat se rebellera.

Le récit est donc attendu. Nate Parker nous montre, non pas la naissance d’une nation, mais bien la naissance d’un potentiel martyr. Nat Turner avait tout pour l’être, surtout avec le côté illuminé de Dieu, mais les héros noirs tendent à sombrer dans les abîmes de l’histoire. Le voilà réhabilité. Il nous est clairement expliqué que cet esclave-là est choisi par le Seigneur pour guider ses frères. Le réalisateur ne prend aucun recul sur son héros, il l’embrasse complètement. Le film n’est pas d’une grande profondeur. Il est même un peu balourd. Parker prend son temps pour créer son héros-martyr quitte à nous servir le même argument à plusieurs reprises. À un moment, j’ai douté de l’insurrection à venir.

Dans la réalisation maladroite de Parker, on trouve un deuxième écueil celui de l’esthétisation. Étant donné que nous sommes là pour nous montrer un martyr sa souffrance ne peut pas être crade, elle doit pouvoir être regardée droit dans les yeux, béats d’admiration. Or rester digne quand on est pendu me parait un exercice délicat. Je ne déplore pas le manque de réalisme, mais plutôt l’exercice de martyrologie.

Enfin, le rôle des femmes est secondaire. Elles n’existent que par leurs fonctions sociales : femme de…, mère de…, tante de… lorsqu’elles sont violées, on voit clairement la détresse sur le visage des hommes. Oui, des hommes. Cela rentre très bien dans le délire de justification de la violence des hommes noirs par leurs émasculations par les blancs. C’est sans aucun doute vrai, mais ce constat doit-il se faire au détriment de la femme noire ?

À ce point, vous pouvez pensez que j’étais en pleine éruption sur mon siège eh bien non. The Birth of a nation m’a plutôt emballé grâce à un final assez satisfaisant. Nat Turner pose sa bible pour enfin se libérer avec ses camarades. Cela ne se passe pas dans la dentelle. Pour moi, Parker a mis en scène le rapport de force entre esclaves noirs et maitres blanc. L’esclave noir n’est libre que par les armes et il ne peut se permettre d’épargner qui que ce soit. Turner se retourne enfin contre son maitre indolent et gentil. Cela m’a rappelé ce merveilleux conte dans Rires enchainés où un esclave s’est enfui et retrouve des hommes libres. Ces derniers lui demandent de quels abus il a été victime. Aucun. Ils lui demandent alors pourquoi il s’est enfui et la réponse est simple : vous n’avez qu’à devenir esclave pour le savoir.

La question de l’esclavage ne repose absolument pas sur les bons ou les mauvais traitements dont les esclaves étaient victimes, mais simplement sur la privation de liberté. Il n’existe pas de bons maitres, il n’existe que des maitres. Le fameux 12 years à slave passait complètement à côté de cet aspect. Les deux films sont régulièrement mis en joue dans les critiques. Leurs finals respectifs exposent clairement leurs différences. Steve McQueen nous montre un esclave libéré par Bratt Pitt, le facteur, laissant derrière lui ses camarades continuant de trimer au champ, tandis que Nat Turner s’embarque dans un soulèvement meurtrier pour recouvrer sa liberté et celles de ses frères.

Malgré l’exercice de martyrologie, Nate Parker me parait envoyer un message correct et sans doute un peu dérangeant. L’émancipation des peuples opprimés ne se fera pas à base de grandes embrassades et de pardons. Ce réalisateur, au vu peu progressiste sur les questions de genres, s’est pris les pieds dans le tapi, rattrapé par ses errements judiciaires durant ces années d’étude, sur la route de son édification. Tant mieux, les héros ne servent qu’à devenir des tyrans. The Birth of a nation ne sera pas le film ultime sur les noirs, mais a-t-on besoin d’un tel film ? Cependant, il me parait offrir un contre poing tout à fait salvateur aux voies légalistes proposées par ces contemporains.

Jouons avec le langage :

Enfin, je finirais en glissant une petite note avec un peu de vocabulaire. À la suite de l’insurrection menée par Nat Turner, les blancs ont fait le ménage. Cela a souvent été décrit comme une « surréaction » [overeaction]. Je vais me révolter contre l’apposition du superlatif « sur » se répandant à tout va et pas seulement à cette occasion. Historiquement, les blancs n’ont pas réagi plus violemment que de coutume face à une tentative d’ébranlement de leur domination. Il est bien naturel que tout dominant écrase avec toute la violence à sa disposition toute insurrection à son encontre. Le dominant n’a pas pour vocation d’être juste envers le dominé, sinon il devrait cesser de le dominer ce qui serait embêtant de son point de vue.

Je comprends bien que le spectateur/lecteur/auditeur étant considéré comme un surcon il faille sur accentué certains aspect pour être sûr qu’il est saisi la sur importance de la chose. Pourtant au fond de moi, je me dis que cela n’est surement pas nécessaire.

The Birth of a nation, Nate Parker, 2017

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