Vagabondes : Qu’as-tu fait des jours enfuis? De ta jeunesse et de toi-même?

vagabondes390En 2015, les éditions de l’Arachnéen publiaient Vagabondes, les écoles de préservation pour jeunes filles. Cette publication porte sur le traitement subi par les femmes mineures placées par la justice. Elle n’est pas sans nous rappeler La Révolte des enfants des Vermiraux publiés l’Œil d’Or en 2011. 
L’Œil d’or est une maison d’édition dont nous avons déjà exploré quelques publications avec Un Yankee à la cour du Roi d’Arthur de Mark Twain. L’Arachnéen est une maison d’édition inconnue à notre bataillon. Elle a été fondée par Anaïs Masson et Sandra Alvarez de Toledo. Cette dernière signe la présentation de Vagabondes. L’Arachnéen commence son activité en 2007 en publiant les Œuvres de Fernand Deligny, un homme qui a beaucoup travaillé avec des enfants autistes et s’opposait à la démarche psychiatrique.

Vagabondes et La révolte des enfants traitent des lieux d’incarcération pour mineurs au début du 20e siècle. Tous deux ont une approche similaire, c’est-à-dire la présentation de sources premières. Pour se rendre compte du calvaire de ces enfants, on ne passe pas par le filtre de l’analyse socio-scientifique, mais directement aux archives. Pour Vagabondes, il s’agit de la photographie, une commande passée au studio Henri Manuel qui a écumé trois institutions à Clermont, Doullens et Cadillac, accompagnés de la correspondance entre les directeurs des écoles et la justice. La révolte des enfants présentes des sources plus diversifiées avec extraits de presse, documents judiciaires dont des lettres des enfants.

loadimg-phpVagabondes s’apparente à un bel ouvrage où les photos sont mis en avant. Elles réclament bien sur un travail d’analyse de la part du lecteur puisque ces photos ne sont pas dénonciatrices. Les conditions de travail d’Henri Manuel ne sont pas connues, mais on soupçonne que ces photos avaient un but promotionnel pour la justice : démontrer que ces jeunes filles étaient bien traitées et que l’institution travaillait activement et efficacement à leur remise sur le droit chemin. Si vous avez besoin d’un coup de main dans le décryptage photographique, je vous recommande l’interview de l’éditrice et de Sophie Mendelsohn sur le site Jef Klak.
Ces photos sont accompagnées de comptes-rendus des directeurs qui illustrent parfaitement toute la considération que leurs pupilles leur inspirent.

couverture-vermirauxLa révolte des enfants bénéficie d’une plus vaste documentation, car cet établissement a été sous les feux de la rampe pendant une petite année, 1911. Malgré les standards de l’époque, la direction des Vermiraux a en effet été condamnée pour mauvais traitement et autre abus (viols, notamment). La direction exploitait sans vergogne ses pupilles : force de travail, détournement des subventions, corps des garçons comme des filles. Emmanuel Jouet nous explique en fin d’ouvrage comment a pu prospérer cette situation pendant quelques années en marge du système légal. En effet, le mal traitement d’enfants était connu dans la région et cela n’y changeait rien. La direction avait mis en place un système où cela servait tout le monde, une mafia départementale de la traite des mineurs. Le non-respect des lois par les directeurs d’établissements dédiés aux mineurs n’est pas l’apanage des Vermiraux et plusieurs extraits dans Vagabondes laissent entrevoir que les directeurs des institutions pour filles en faisaient de même. L’École de Cadillac a été fermée en 1952 à la suite de deux suicides, ce qui laissait présager de la qualité des soins qui y étaient prodigués.

On voit bien que ces institutions échappent à la règle morale ou légale. Ils sont tenus dans l’ombre, ainsi le directeur de l’école de Clermont prétendra qu’il n’y a jamais eu de révolte au sein de son établissement en 1934 ce qui est faux, en témoigne sa propre correspondance. Dans cette ombre, les agents de l’État mettent en place d’autres règles, d’autres normes. Le cas des Vermiraux est donc exceptionnel, par la gravité des faits, mais surtout par la condamnation des accusés, qui ne reposent quasiment que sur la parole de jeunes mineurs à peine lettrés et marginaux.

photo2Vagabondes qui s’intéresse plus à la banalité de la contraire qui pèse sur ces mineurs, se penche également à la condition spécifique des femmes. En effet, les raisons pour lesquels les garçons et les filles sont incarcérés diffères. Il est principalement reproché à ces dernières le délit de vagabondage, « Sont considérés comme vagabonds les mineurs de 18 ans qui, ayant, sans cause légitime, quitté soir le domicile de leurs parents ou tuteurs, soit les lieux où ils étaient placés par ceux à l’autorité desquels ils étaient soumis ou confiés ont été trouvés, soit errant, soit logeant en garni, et n’exerçant régulièrement aucune profession, soit tirant leurs ressources de la débauche ou de métiers prohibés. », délit resté en vigueur jusqu’en 1992. Le vagabondage chez la femme est le signe de la prostitution, c’est-à-dire d’une activité sexuelle non conforme. L’institution se fait donc un devoir de prendre soin de la vertu de ces jeunes femmes en exerçant un contrôle sur les corps : examen gynécologique et chasse à toute forme de coquetterie.

Il est intéressant de noter la présence de « notice », fiche récapitulative de la situation des jeunes femmes arrêtées. On s’arrête surtout sur la rubrique « A quelle cause peut-on attribuer le délit ou le crime commis ? ». Les réponses mettent toutes en cause la « nature incontrôlée » de la personnalité féminine : « penchant à la débauche », « caractère plutôt sournois », « mauvais instinct de la fille ». Sophie Mendelsohn conclut l’ouvrage avec une dizaine de pages d’analyses sur le traitement à part des femmes.

Vous pouvez poursuivre le sujet en allant au Musée des archives nationales de France pour voir Présumées coupables, six siècles de procès intentés aux femmes.
Si vous voulez rester dans le domaine des la justice des mineurs, je vous recommande la thèse de Nicolas Sallée : Éduquer sous la contrainte parue aux éditions de la Découverte.

Vagabondes, les écoles de préservation pour les jeunes filles, Sophie Mendelsohn, L’Arachnéen, 2015.
25€

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