Mes vrais enfants : Le subtil non changement

Challenge Lunes d’Encre

Jo Walton est une auteure galloise d’une dizaine de romans. Nous l’avons découverte en France avec Morwenna en 2014 chez Denoël. Cette lecture nous contait sous la forme d’un journal l’adolescence d’une jeune fille amatrice de romans de genre. Depuis, les éditions Denoël suivent l’auteur avec la publication d’une trilogie dystopique et si l’Angleterre avait conclu une trêve avec le troisième Reich. Les détournements nazis ne sont pas ma tasse de thé et j’avais fait l’impasse. Mes vrais enfants, publiés en 2014 en version originale, paraissaient mieux correspondre à mon gout.

Patricia est une femme âgée atteinte de sénilité, elle se trouve dans une maison de retraite et peine à se rappeler de sa vie, surtout que sa mémoire se souvient de deux vies. Nous sommes très vite plongés dans le récit de ces deux histoires. Le parcours de Patricia se scinde en 1949 lorsque son fiancé la presse de se marier, l’une accepte, l’autre refuse.

La première, rapidement rebaptisée Tricia contre sa volonté, mène une vie de femme au foyer hétérosexuel détestable au possible. On ne voit d’ailleurs pas très bien comment le personnage a pu se leurrer un seul instant, sans doute la faute revient à la narration omnisciente. Pourtant, c’est aussi dans ces pages que se trouvent les meilleurs moments du livre. Jo Walton nous décrit l’enfermement de Tricia. La vie de femme au foyer conduite à la mise en danger du personnage. Cela n’est que de courte de durée puisque Tricia va reprendre le contrôle de sa vie. Cela a le mérite de rompre avec l’opposition binaire entre les deux narrations, une malheureuse et l’autre heureuse, mais cela supprime également toute forme d’enjeux, puisqu’aucune des deux vies ne rencontre d’obstacle au bonheur.

En effet, Pat a refusé le mariage, et ce pour le meilleur. Elle mène une vie homosexuelle épanouie dont le point noir est la nécessité de discrétion. Cet aspect est à relativiser puisque les deux femmes sont à peu près aussi discrètes qu’un couple exhibitionniste.

Chacune de ces deux Patricia a des enfants et rencontre certes des évènements tragiques, mais les traverse avec grâce. La compagne de Pat va être marquée à vie, mais l’unique conséquence est l’arrêt de leur activité d’apicultrice le weekend.

Ces deux vies ne s’opposent pas, mais ne se rencontrent pas non plus. Elles ne mènent pas à des expériences divergentes ni des modes de vies différentes. Chacun rencontre le bonheur, chacune porte un intérêt poli à l’actualité politique, participant à des manifestations ponctuelles contre le malheur dans le monde en général. Toutes deux sont des bourgeoises installées, dont les grandes peurs, sont loin et abstraites.

Jo Walton ne se contente pas de nous livrer un roman sans enjeu. Elle nous délivre un discours puasse sur les femmes et le féminisme déguisé par un progressisme inéluctable et méphitique. Je passerai sur les nombreuses scènes où les femmes pleurent, mais c’est à cause des hormones pour me concentrer sur des éléments plus dérangeants. La maternité est sacralisée. Chaque fois que Patricia pose les yeux sur l’un de ses enfants, l’amour la submerge. Ce roman écrit en 2014 nous fait revivre les heures de gloire de l’instinct féminin que les femmes comme Véronique Courjaut avaient involontairement remis en cause. Je souligne que Tricia risque sa vie à de nombreuses reprises à cause de ses grossesses, conçue sans amour. Chacun de ses enfants est élevé dans la peine et l’épuisement le plus complet, mais à chaque fois, l’amour l’envahit. Son mariage n’est d’ailleurs et finalement pas remis en question parce qu’il serait arrivé trop tôt dans sa vie, parce qu’il n’avait pas été réfléchi, parce que le mariage, en soi, n’est peut-être pas la voie de l’épanouissement, mais uniquement parce que l’homme choisi refoule sa déviance.

Jo Walton aime donner le choix à ses personnages pour qu’ils n’en fassent aucun usage. Plusieurs protagonistes tombent enceintes à des moments inopportuns, toutes choisissent de garder leurs enfants.

On peut également noter que les personnages s’éloignant du cocon familial meurent ou sont punis par la mort d’un proche. Au revoir mère célibataire qui a voulu subvenir à ses besoins par elle-même. Au revoir fils indigne qui a tourné le dos à son paternel. À chaque fois, les morts sont comparés au père, ce qui engage le lecteur à se détourner d’eux.

Le comble est que Jo Walton est persuadé de nous présenter des personnages engagés dans le combat féministe. L’une des Patricia va donc donner des cours de littérature féministes à des adultes dont l’éducation a été sommaire, nous dit-on. Elle commence donc par leur présenter Sappho, poétesse grec 6 siècles avant Jésus-Christ ! Il est vrai que les années 70 sont pauvres en auteurs femelles prenant le féminisme pour sujet.

Il y a dans ce livre une valorisation d’une culture classique. Pat devient une adepte de la Renaissance italienne. Celle-ci montera une fondation dans le but de protéger des lieux culturels des conflits entre états. L’auteur a alors bien conscience du problème moral d’une telle chose, mais décide de passer outre. Moi, je vous pose la question : si vous deviez tuer un homme pour sauver l’humanité, le feriez-vous ? Ou plutôt, entre les belles bâtisses de Palmyre et les vies à Alep, que choisiriez-vous ?

Quant à la dystopie, d’abord, elle réclame toute l’attention du lecteur, car elle n’est présentée qu’au cours d’une phrase à travers des informations transmises indirectement aux personnages via la télévision ou la radio. Ensuite, ces changements n’apportent rien à l’histoire. Cela n’impacte pas les personnages, plus que notre réalité l’aurait fait. Jo Walton nous invente une guerre nucléaire et nos personnages continuent de cultiver des patates dans leurs jardins et de partir à Florence en vacances. À souligner que ce couple traverse une passe financière difficile et décide donc de se rendre en Italie en avion avec leurs trois enfants ! Je crois que Jo Walton et moi n’avons pas la même définition de « problèmes financiers ». Pour en revenir aux éléments dystopiques, ceux-ci sont supposés nous montrer deux réalités, l’une, celle de Tricia, où tout va bien, et une autre, celle de Pat, où tout va mal. Dans la première, il y a Google, une station internationale sur la lune et le début de la terraformation sur Mars et dans l’autre il y a des échanges réguliers de frappes nucléaires entrainant la propagation du cancer de la Thyroïde, intraitable apparemment chez eux. Je ne comprends pas très bien l’invention d’une guerre nucléaire, notre réalité ne présente-t-elle pas suffisamment de source d’angoisses ? Où fallait-il rendre cela plus palpable ? Si cela devait expliquer les développements du cancer, ils sont également présents dans notre réalité. L’auteur n’y consacre que quelques lignes éparses, nous n’en saurons donc pas plus. Quant à l’autre réalité, Jo Walton nous y glisse une ode à Google et Apple, qui sont juste des entreprises exploitant les données personnelles de leurs utilisateurs et pillant les ressources culturelles. Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de louable à ça. L’usage fait par les personnages des ordinateurs et des moteurs de recherche est si peu développé (traitement de texte, agenda et recherche de mots) qu’il n’était d’ailleurs même pas nécessaire de mentionner la moindre marque.

Pour finir, tout cela nous ramène à notre vieille dame sénile qui doit choisir, mais ne le fera pas, entre ces deux vies. Le choix est cornélien, non pas parce que les deux vies sont toutes les deux plus quelconques l’une que l’autre, mais parce qu’en choisir une c’est influencer le reste du monde, c’est choisir entre le monde merveilleux de Google et la guerre nucléaire tous azimuts. Cela pourrait être drôle, une vieille dame sénile détient le sort de l’humanité entre ses mains, mais c’est juste consternant. De toute façon, Patricia ne choisit pas.

Je rajouterai pour finir que ces récits vies nous sont conter au style indirect rendant chaque évènement lointain. La vie s’enchaine. Les éléments perturbateurs sont désamorcés et présentés comme non problématiques, renforçant l’impression de personnages surhumains capable de traverser l’adversité sans ciller. Le non-choix de Patricia, sénile en maison de retraite, ne peut être pris au sérieux, car il n’est qu’un subterfuge de l’auteur pour justifier la narration des deux vies. Elle n’intervient donc qu’en introduction et en conclusion de l’ouvrage. Une conclusion bien décevante dans laquelle la vie de Trica est dévaluée. La vieille Patricia juge sa vie non enviable, sans doute à cause de l’erreur du mariage, c’est pourtant la seule chose qui atteste de l’humanité et de la force du personnage. Pat ne commet aucune erreur et elle n’a pas à se remettre en cause. Si on observe les fins de vies des deux personnages, on se rend compte que Trica a une vie beaucoup plus riche et diversifié tant dis que Pat a occupé le plus clair de temps au foyer entre les enfants et sa compagne. Jo Walton ne parvient même pas à esquiver le jugement moral.

Je m’en vais de ce pas imaginer un monde où si je n’avais pas lu ce livre quelle vie extraordinairement identique à celle-ci j’aurai eue.

PS : Vive l’Irlande réunit, libre et indépendante.

Mes vrais enfants, Jo Walton, Denoël/Lunes d’Encre, 2017
Traduction : Florence Dolisi
22,50

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