Ava DuVernay : De l’éducation populiste

Ava DuVernay est une réalisatrice et productrice africaine américaine. Elle est pour le moins engagée dans la défense des Africains américains et son travail en est imprégné. Elle devient connue comme réalisatrice grâce à son troisième film Selma (2014), retraçant la marche vers le Capitole de Montgomery. Dernièrement, elle a réalisé, écrit et co-produit avec Oprah Winfrey une série télévisée intitulée Queen Sugar (2016, Oprah Winfrey Network), l’histoire d’une fratrie devant reprendre l’exploitation de canne à sucre de leur père récemment décédé. Vous n’avez pas à en savoir plus pour voir tous les signaux s’allumer dans votre tête. C’est le but de la réalisatrice vous faire rentrer dans le crâne à coup de marteau piqueur les mille et une facettes du racisme aux États-Unis. Il faut signaler que la plupart de ses réalisations s’adressent implicitement aux Africains-Américains dans un but éducatif. Ava DuVernay veut éveiller les consciences des masses.

Commençons par Selma, le film retrace l’organisation de la marche de Selma à Montgomery. Cette marche va polariser la lutte des noirs pour le respect de leurs droits civiques. Le film est tourné du point de vue de la communauté africaine américaine. On n’hésite donc pas à mentionner le nom des différentes associations présentes (Southern Christian Leadership Conférence et le Student Nonviolent Coordinating Committee) et leurs désaccords. La figure de Martin Luther King (David Oyelowo) plane au-dessus de tous. On voit un homme en prise avec son statut de leader et de simple mortel. Tout ceci contribue à le placer au-dessus de la mêlée. Il apparait souvent seul à l’écran, méditant sur le sens de la vie ou pour conclure les débats, car il est le décideur. Pour le mettre en avant, Ava DuVernay le montre peu, suscitant l’attente et le préservant également des débats houleux sur la stratégie à adopter. Enfin, la réalisatrice met en scène plusieurs conversations entre Martin Luther King et Lyndon B. Johnson (Tom Wilkinson), président des États-Unis. Ces scènes nous montrent habilement deux hommes discutant face à face, comme s’ils étaient à égalité. Martin Luther King pourrait être donc une sorte de Présidents, au moins des Africains-Américains, ainsi malgré les désaccords il les représente tous.

On peut apprécier la maitrise d’Ava DuVernay a se servir habillement de la mis en scène pour démontrer son propos : nous sommes multiples, mais à la fin il ne peut en rester qu’un. J’aurais préféré une prise de position un peu plus subversive, d’abord parce que les héros comme les martyrs sont dispensables, enfin car cela nous dispense de tout bilan critique sur la lutte pour les droits civiques. Or la suite de l’Histoire tend à démontrer que la stratégie de King et des pasteurs a atteint ses limites. L’idée de se servir d’un cas d’injustice exemplaire et de la brancarder dans les médias pour attirer la sympathie du public et peser sur le pouvoir ne fonctionne plus. Les images d’Africains-Américains abattu par la police s’accumulent et la lutte stagne du point de vue politique. Au-delà de cet aspect, on peut également s’interroger sur les cas écartés par le SCLC, car les victimes africaines américaines ne sont pas suffisamment « innocentes ».
Enfin, on notera la délicate position des femmes dans Selma. Ces dernières se sont vu progressivement exclure de la lutte, notamment par les associations des Pasteurs (SCLC), dont King faisait partie. Ava DuVernay en glisse quelques-unes au premier plan, mais ne parvient pas à leur donner un autre rôle que celui de potiche.
L’esthétique du film est très semblable à celle de We want sex equality (Nigel Cole, 2011), cadre droit, image lisse. Les personnages sont affublés de vêtements repassés et colorés. Quand on milite, on est beau, on prend le temps faire son brushing et on se salit avec grâce. Cela est voulu. L’image doit être propre, car elle ne doit pas rebuter le public, mais le faire adhérer. Le même procédé, qui n’est pas d’une originalité transcendante, sera repris dans 13 th.

13 th doit sont nom au treizième amendent de la constitution américaine qui mis fin à l’esclavage en 1865. Ava DuVernay reprend l’hypothèse selon laquelle le gouvernement et les entreprises des États-Unis ont remplacé l’esclavage par l’emprisonnement massif de jeunes Africains-Américains. L’économie américaine reposait sur l’esclavage quand celui-ci a été aboli, il a fallu compenser. Les prisons sont, en partie, des entreprises privées aux États-Unis, une industrie florissante qui s’est développée autant du côté de la production de produits nécessaire à l’équipement d’une prison (repas, uniformes, etc.) que du travail effectué par bonté de cœur des prisonniers. Ce documentaire va rencontrer plusieurs problèmes. D’abord, son hypothèse réclame un historique du développement du système carcéral entre la fin de l’esclavage et aujourd’hui. Ce pourrait être un sujet en soi, mais Ava DuVernay ne veut pas faire un cours d’histoire ennuyeux. On passe donc rapidement à l’industrie carcérale, puis au lobbying d’ALEC (un consortium d’entreprises qui murmure à l’oreille des députés, sénateurs et présidents) et enfin, on termine avec les violences policières contemporaines.
Ce survol du sujet est entrecoupé de morceaux de rap, dont les paroles s’inscrivent à l’écran en majuscule, l’intervention d’universitaires et de membres d’associations. Les universitaires sont placés dans un décor urbain et on peut se demander ce qu’ils font là. Ils sont là pour donner envie, car les bureaux remplis de bouquins, auquel une partie de la population américaine n’a pas accès est moins vendeur. L’universitaire est hype. La prononciation du mot « criminel » entraine une coupure d’écran et le retour des lettres en majuscules pour que vous compreniez que l’on n’a pas perdu le fil du sujet.
Le documentaire a été accusé de soutenir la candidature d’Hilary Clinton, en effet, on note un sursaut de compromission en conclusion. Après nous avoir démontré la collaboration des Clinton a l’expansion de l’industrie carcérale, on nous présente une Hilary, contrite, offrir son soutien au mouvement « Black Live Matter ». Car le but d’Ava DuVernay n’est pas seulement d’éveiller les consciences noires apathiques, mais aussi de les envoyer voter.
Queen Sugar est un soap dans lequel nous suivons les drames familiaux des trois enfants Bordelon. La fille aînée, Nova Bordelon (Rutnia Wesley) est une journaliste cultivant de la beuh, la seconde, Charley Bordelon (Dawn-Lyen Gardner) est l’épouse et le manager d’un célèbre joueur de basket et enfin le vilain petit canard, repris de justice, Ralph Angel Bordelon (Kofi Siriboe). Chacun représente une des facettes de la communauté africaine américaine : la bourgeoise, la militante et le looser. La dilution et le survol des sujets dans 13 th se résous à travers la fiction. Les parcours des personnages jouent le rôle de connecteurs. La journaliste enquête donc sur le système carcéral, la bourgeoise tente de reprendre la production de canne à sucre dont on découvrira que le terrain appartenait aux anciens maitres des Bordelon avant l’abolition de l’esclavage. Le loser ne sert à rien à part démontrer que lorsqu’on l’est un prolo et qu’on ne fait aucun effort pour s’en sortir et bien on ne s’en sort pas. Une petite lutte des classes est mise en scène au sein de la fratrie et je vous laisse deviner qui l’emporte. Les sœurs aînées ne sont pas pour autant présentées comme des héros. Elles sont toutes les deux antipathiques et prêtent à se compromettre pour obtenir ce qu’elles veulent.
Comme toujours avec Ava DuVernay, Queen Sugar adopte le point de vue de la communauté africaine américaine et laisse donc place à sa diversité d’opinion et de classe. Elle décide également de la représenté au côté d’une autre communauté celle des Mexicains. Elle démontre l’embourgeoisement et la reproduction de la domination entreprise par une élite africaine américaine.
Nous avons également droit à un croisement entre l’affaire O.J. Simpson et The Good Wife (Robert King et Michelle King, 2009-2016). L’époux, joueur de basket célèbre, de Charley est accusé avec son équipe d’avoir collectivement violé une prostituée.
Il y a donc une richesse dans ce soap, cependant cela ne prétend pas non plus être une œuvre de qualité. Les drames familiaux, les romances et la musique rendent le spectacle médiocre. Là encore, il me semble qu’il s’agit d’un choix de production. L’idée est de faire passer un message par tous les moyens. Queen sugar est le travestissement de 13 th en série. Bien sûr, cela en dit long sur l’estime d’Ava DuVernay pour son spectateur. Dans Queen Sugar, elle décide d’aller chercher les Africains-Américains là où ils sont c’est-à-dire devant leurs télés. A priori, on peut ne pas trop s’avancer en disant qu’en l’occurrence elle s’adresse à la ménagère, tout comme 13 th s’adressait sans doute à un public plus jeune, réputé pour son taux d’abstention. Le volontarisme de la réalisatrice est louable en dépit du fait de la confusion entre culture et intelligence. Ava DuVernay veut vous éduquer que vous le vouliez ou non et vous accompagnez aux urnes. Elle ne désire pas vous apprendre quelque chose et développer une thèse, elle souhaite vous faire rentrer des informations dans le crâne. Pour le coup, si je n’adhère pas entièrement à ses réalisations, ce n’est pas tant pour leurs sujets que pour leurs présentations débilitantes.

Le prochain film annoncé de la réalisatrice s’intitule A Wrinkle in time, une production Disney avec pour scénariste Jennifer Lee à qui nous devons La Reine des neiges.

Selma, Ava DuVernay, 2016
13th, Ava Duvernay, 2016
Queen Sugar, Ava Duvernay, 2016

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