Vies et stérilité dans le film science-fiction

350744Aujourd’hui, je me lance dans un petit exercice. Je voudrais vous parler d’Ikarie XB1 (Jindrich Polak, 1963), vieux film de science-fiction tchèque, mais aussi de deux films du genre beaucoup plus récent : Passengers (Morten Tyldum, 2017) et Life ( Daniel Espinoza, 2016). 
Ikarie XB1 ressort aujourd’hui dans les salles, car il a bénéficié d’une restauration impeccable. Si vous faites un peu attention aux dates et à la géographie, vous noterez qu’il s’agit d’un film de science-fiction issue du bloc de l’est et sorti avant 2001 : l’Odyssée de l’espace (1968) ou encore Star Trek (1966-1969). 
Ikarie XB1 est tiré d’Oblok Magellana de Stanislas Lem paru en 1955. 

Magellan_Nebula_Polish_Iskry_1955En 2163, le vaisseau Ikarie XB1 est envoyé sur une planète dans un but inconnu du spectateur. Ce voyage n’échappe pas aux effets de la relativité temporelle. Pour l’équipage ce voyage s’écoulera sur une période de deux ans tandis que sur terre quinze années auront passé.
Tous les passagers sont enfermés et nous les voyons évolués au quotidien. L’esthétique n’est pas réaliste et les décors ne sont pas sans évoquer Mad Men (Matthew Weiner, 2007-2015). On rencontre un robot, objet de la risée de l’équipage, mais très attachant comme le sera un certain C3PO quatorze ans plus tard.

Ikarie XB1
aborde des thèmes que la science-fiction ressasse pour le meilleur et pour le pire comme la folie engendrée par l’enfermement dans l’espace, mais aussi les sacrifices réclamés par la mission, la vie et l’enfantement sont récurrents, ainsi que la rencontre avec l’autre. Leurs démarches se distinguent de tout ce que les films de SF américains proposeront par la suite. Ikarie XB1 se présente comme un modèle, les membres de l’équipage sont prêts à faire abstraction d’eux-mêmes pour la mission. Pourtant l’erreur est humaine, comme nous le démontrent le récit et le nom du vaisseau. Dans le mythe grec, Icare s’échappe d’un labyrinthe en volant avec des ailes fabriquées par son père. Ces ailes sont fabriquées avec de la cire qui va fondre lorsqu’Icare s’approchera trop près du soleil. Ce nom plane comme un avertissement pour l’équipage d’Ikarie XB1 qui doit toujours se rappeler de surmonter son ubris, en tout cas c’est comme ça que je l’interprète. Les naissances sur le vaisseau sont accueillies avec bonheur tout comme le contact avec l’autre.

Ikarie XB1 semble nous dire que l’accueil d’une autre forme de vie ne se joue pas dans l’instant de la rencontre, mais avant. Le film nous interroge : sommes-nous prêts à aller au devant d’une vie extraterrestre ? Ce message n’est pas neutre en pleine guerre froide. Ikarie XB1 donne la réponse à sa propre question, une certaine humanité est prête et une autre ne l’est pas. Un vaisseau abandonné croise leur chemin, celui-ci est équipé d’armes nucléaires et ses passagers morts détiennent des billets verts.
Ikarie_XB_1 Passons maintenant à la version contemporaine du film de science-fiction. Il peut sembler injuste de comparer des humbles blockbusters niais à Ikarie XB1, cependant je pense sincèrement que Jindrich Polak n’a pas voulu construire un film d’auteur, mais un objet de divertissement. Au lieu de nous distraire en explorant la noirceur de l’âme humaine, Ikarie XB1 se construit comme un appel à faire mieux si nous voulons découvrir et communiquer avec d’autres vies humaines ou non.
Le film a été présenté sur les écrans américains dans une version remaniée où l’autre rencontré se trouvait être les États-Unis, un joli détournement du message du film.

passengers-poster-4Passengers est un cas intéressant. Il narre le trajet, également sous la forme d’un huis clos, d’une colonie migrant vers Homestead II, c’est-à-dire une version de la Terre avec moins de monde. Suite à un bug, un passager se réveille or le vaisseau attendra sa destination dans 90 ans. Jim (Chris Pratt) se retrouve à errer avec pour seule compagnie un androïde (Michael Sheen). Les occupations de Jim ne sont pas nombreuses : le sport et les jeux vidéos de sport. En se promenant au milieu de ses congénères endormis, il découvre Aurora Lane (Jennifer Lawrence). Il fantasme sur cette femme qu’il ne connait pas, mais dont il se sait éperdument amoureux. Il la réveille la condamnant à vivre à ses côtés. Je vous passe les rebondissements trépidants. Elle découvre la supercherie et finit par passer l’éponge. Le reste des passagers se réveil 90 ans plus tard pour découvrir qu’une partie du vaisseau a été transformé en jardin. On pourrait penser à l’Eden d’Adam et Ève, mais ces deux héros du livre de fantasy le plus vendu au monde sont supposés avoir donné naissance à l’humanité. Dans Passengers, l’union de nos personnages est stérile. L’objectif initial de leurs voyages l’est tout autant puisqu’il ne s’agit pas de partir à la découverte de quoi que ce soit, mais de recommencer la même chose ailleurs. On ne saura d’ailleurs jamais pourquoi les deux personnages renoncent à leurs vies précédentes.

Passengers relève plus de la romance que la science-fiction, cette dernière ne fournissant qu’une belle enveloppe. Les décors sont surréalistes. Ikarie XB1 se composait de jolis décors, mais qui avait pour but de vous mettre à l’aise comme si vous étiez dans votre salon. Le vaisseau de Passengers se présente comme un hôtel de luxe suspendu dans l’espace. Le rapport de classe entre les deux personnages est d’ailleurs finement amené autour d’une boutade. Le voyage spatial de Passengers est exclusif et un enchainement de fuites avant pour les personnages, Jim refuse sa solitude et Aurora refuse finalement d’accomplir les grands projets qu’elle s’était fixés.

arton35059De son côté, Life (Daniel Espinoza) se présente comme une rencontre entre Gravity (Alfonso Cuaron, 2015) et Alien (Ridley Scott, 1979). À bord de la Station Spatiale International, une équipe de scientifique a recueilli un hypothétique échantillon de vie sur Mars. Ensuite, cela va se passer rigoureusement comme vous le pensez. Contrairement à Passengers, Life reste un film honnête et stressant, jouant sur la prévisibilité de son action. Life et Ikarie XB1 traitent des mêmes thèmes en proposant systématiquement une approche différente. Dès les premières images, l’échantillon de vie est considéré comme un éventuel danger. La vie à bord de l’ISS est inconfortable. L’un des personnages assiste à la naissance par webcam de son enfant, la vie est donc laissée à l’extérieur du vaisseau. Il nous est également expliqué que passer trop de temps dans l’espace met en danger la vie des astronautes. Si ces éléments sont réalistes, ils traduisent également une vision de l’espace et de la rencontre avec une vie extraterrestre. Ces éléments ne sont pas la source d’un émerveillement ou d’une amélioration de l’humanité. Au contraire, l’humanité semble plutôt s’abimer au contact de cet autre être puisqu’on assiste au retournement de l’homme contre lui-même.

J’aurai pu me lancer dans un travail un petit peu plus fastidieux en comparant Ikarie XB1 à ses contemporains. 2001, L’odyssée de l’espace m’a laissé de marbre. Il ne me semblait pas totalement inintéressant de voir l’évolution du film de SF en faisant l’impasse sur les étapes, les points de concordances et les disparités.

Ikari XB1, Jindrich Polàk, 1962
Passengers, Morten Tyldum, 2017
Life, Daniel Espinoza, 2017

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