Demain la fiction / Au bal des auteurs

au-bal-des-actifs-couvDemain le travail/Au bal des actifs propose de relancer la science-fiction prospective en demandant à 12 auteurs d’imaginer les formes du travail futur. Le projet a été lancé dans la vague de Nuit Debout, des manifestations contre la Loi Travail et lors d’une année d’élection, ce qui laisse planer un léger fumet d’opportunisme. C’était l’occasion pour les Editions La Volte de s’adresser à un autre public, plus préoccupé par les sciences sociales, sans se couper de sa base, comme on dit dans certains milieux. 

Catherine Dufour nous livre la meilleure fournée de ce recueil avec « Pâles mâles ». La nouvelle nous montre un couple à la recherche d’un emploi. Cette idée presque simpliste frôle le génie. Grâce à leurs recherches, nous avons accès à une description du monde imaginé par l’auteur : la rareté des CDI, l’ubérisation et l’injonction de rendre chaque particule de notre être rentable. Nous plongeons dans leur intimité, face à la détérioration de leur relation, car ils sont trop rongés par la quête d’une rémunération quelconque. Catherine Dufour est la seule de ce recueil à ne pas traiter la vie de ses protagonistes avec légèreté, ce qu’il advient d’eux nous importe.

9782253125402-GStéphane Beauverger nous offre une nouvelle presque aussi réussie. Canal 25 présente deux handicaps. D’abord, elle ne peut se résumer sans dévoiler l’ensemble du récit. Ensuite, le personnage est condamné d’avance. Anton participe à une chaine de télé-réalité. En échange, il est logé gratuitement. Pour subvenir au reste de ses besoins, Anton se prostitue. Lors d’une de ses prestations, il est violé. Grâce aux images fournies par l’entreprise, il gagne son procès. L’histoire démarre là. Peut-on faire plus glauque ? Peut-être, mais Stéphane Beauverger n’y parviendra pas à cette occasion. La situation d’Anton est terrible et excessive, elle pose une distance entre lui et le lecteur rendant toute empathie impossible. On salue tout de même cette miss en scène de la rencontre entre la télé-réalité et YouTube qui ont rendu nos allées et venues rentables.

Par la suite, le recueil s’apparente à une longue traversée du désert jusqu’à Parfum de Mouffette de David Calvo. Dans ce texte, nous lisons la correspondance d’un auteur autour d’un projet de nouvelle. Cet exercice littéraire manque certes d’émotion, mais expose efficacement son sujet. Il ne s’agit pas tant de critiquer le travail créatif que le processus éditorial mise à nu du boulot. Il y a les compromissions, mais tout contact au monde entraine une compromission. C’est surtout l’uniformisation des textes et le piège de la réglementation, qui, étrangement, dessert moins les intérêts des entreprises que ceux des individus.

le-club-des-punks-contre-l-apocalypse-zombieTout n’est pas noir et blanc, comme chacun sait, il y a cinquante nuances de gris. Dans cette catégorie, nous trouvons Karim Berrouka avec Nous vivons dans le meilleur des mondes. Le lecteur aura reconnu la référence au roman d’Aldoux Huxley, même si le texte se rapproche plus à mon sens de 1984 d’Orwell. L’auteur nous propose une réécriture sans passion des grands classiques de la SF politique, et c’est sans passion qu’on le lit.

La Fabrique des cercueils de L.L. Kloetzer, avec ses 85 pages, ne se qualifie pas comme une nouvelle. À ce stade, deux solutions s’imposent : en faire un roman ou tailler dans le vif. Les auteurs ont décidé de s’attaquer au travail par le biais de la grève. L. L. Kloetzer sont les seuls à ne pas inventer de révolutions philosophiques à la mord-moi-le-nœud, mais à se confronter aux moyens pratiques d’une révolte. Avant d’en arriver là, nous suivons Alyn, cadre supérieur, pendant une trentaine de pages. Ce personnage reste vaporeux, à l’image de son univers emprunté à Anamnèse de Lady Star (Lune d’encre, 2013 et Vosok, Lune d’encre 2016). J’ai donc traversé à l’aveugle ce récit en cherchant le travail éditorial qui en aurait fait ressortir le meilleur, laissant derrière les phrases lourdes, longues et parfois inutiles.

ALIVE de Ketty Steward se compose d’un enchevêtrement de dialogues sur les réseaux sociaux, de billets de blogs, d’extraits de page Wiki et un petit peu de narration pour raccorder les bouts. L’histoire est plutôt bien vue, mettant en scène à la fois la surveillance exercée à travers les réseaux sociaux et la surveillance exercée sur soi-même.

yama-loka-terminus-2103472La Parapluie de Goncourt, de Léo Henry, s’inscrit dans une veine similaire au texte de David Calvo, ce qui explique pourquoi les nouvelles se font écho si explicitement. Léo Henry soumet un récit à différents correcteurs entrainant à chaque fois des modifications. Une note d’intention nous explique tout ça, au cas où… Le premier problème réside dans le texte proposé au départ. L’auteur nous explique, encore une fois, sa signification profonde, mais je ne suis pas convaincue. Le second problème réside dans la transparence de l’exercice, regarder Léo Henry réécrire s’avère peu palpitant. Le Parapluie de Goncourt manque de considération pour son lecteur, contraint de lire et relire un texte similaire plusieurs fois d’affilé pour comprendre les commentaires.

Maintenant, nous atteignons le cœur du drame, car noir c’est noir et il n’y a plus d’espoir. J’ai décidé de vous donner le meilleur de moi-même pour cette chronique. Ne me pardonnez pas.

Le Profil de Li-Cam s’est révélé illisible, endurer autant de poncifs littéraires excédait mes capacités. Je vous laisse avec la deuxième ligne : « Mon regard reflète le vide que j’impose à mon esprit ; la béance, ce faux ami de la béatitude, qui musèle mes pensées. » Mon regard reflète la consternation que m’impose ce texte ; le revers, faux ami de l’ourlet, qui scelle ma lecture.

Cru_LuvanJ’ai lu Miroir de Luvan et pourtant cette histoire refuse de rester dans ma mémoire. Passée la première page, l’auteur interrompt son récit pour des extraits d’essai philosophico-sociologique. Je ne doute pas que l’on puisse lier fiction et essai, mais ici la sauce ne prend pas. Les extraits documentaires, dans ce texte comme dans d’autres, sont simplement collés au milieu de la narration et cela se révèle à peu près aussi épuisant que les notes de fin d’ouvrage réclamant au lecteur de s’interrompre, de sortir du récit, puis d’y revenir à toutes les pages.

Vertigeo d’Emmanuel Delporte apparait comme une anomalie. Tous les choix de narration de l’auteur sont surprenants. Le héros incarne un contremaitre, figure controversée dans la hiérarchie d’une usine. Les Kloetzer choisissaient également un personnage ambivalent pour nous raconter une grève, jouant sur sa duplicité. Ici, je vous rassure il n’en est rien. Nous suivons donc un contremaitre qui fait littéralement « pousser » les étages d’une tour dans un but inconnu.
Seul, notre contremaitre parvient à prendre conscience de cette aberration : leurs emplois n’ont aucun sens. Les hordes d’ouvriers décérébrés sont bien trop occupées à se pinter à l’hydromel et à engrosser des génitrices. Notre brave contremaitre va donc attendre que les évènements le conduisent à la réponse de ce mystère. Cette activité occupe les hordes d’ouvriers pendants que les riches vivent comme des Dieux grecs au rez-de-chaussée. L’histoire principale ne se contente pas d’être ridicule, mais se parsème également d’incohérence et de pudibonderie. Dans Vertigeo, il faut remplacer les génitrices par des prostitués et l’hydromel par du tord-boyaux. On se croirait plutôt dans Le travail en Mordor, et encore, c’est sans doute dénigrer Tolkien plus que nécessaire.

Nous arrivons enfin au clou du spectacle : Coêve de Norbert Merjagnan. Je le soupçonne avec Li-Cam de s’être lancé dans un concours à la recherche du meilleur poncif littéraire, puisque la nouvelle démarre par : « L’aube incrémentait la rue de moires sur le macadam et de miroir de pluie. » Tout comme ma bile incrémente cette chronique de mordacité lancée sur l’autoroute électronique et de références honteuses. Nonobstant, ma lecture ne devait pas se sceller si tôt. Je poursuivis ma badauderie au-delà. Au-delà de la typologie pseudo-manuscrite, au-delà des symboles intempestifs, au-delà des mots inventés, au-delà des dialogues pseudo-jeunes et futuristes, au-delà du nom de ce groupe d’activiste les condoms. Non, pas au-delà de ça.

couverture zone-2014.inddEt soudain surgit face au vent, le vrai héros de tous les temps Alain Damasio avec Serf-made man ou la créativité discutable de Nolan Peskine. Le problème se situe dans le titre ou les problèmes, devrais-je dire. Cette nouvelle s’étale trop pour ce qu’elle a à raconter. Ensuite, il y a l’invention des mots, leurs fusions ou encore leur importation. Cela correspond à ce qu’Orwell appelait la novlangue. Celle-ci nous entoure déjà avec la transformation de vidéosurveillance en vidéoprotection. Catherine Dufour le fait très bien en nous présentant par l’intermédiaire d’un de ces personnages le terme de « postuvailleurs ». Il qualifie nos personnages qui le jugent risible. Nolan Peskine embrasse la novlangue, comme il embrasse le reste : la compétition instaurée entre ses collègues par leur patron, le remplacement des artisans par des robots, etc. La « discutabilité » annoncée n’est pas questionnée. C’est par une supercherie narrative que notre personnage devient un héros construisant une communauté « oeuvrière ». Ce mot ne vient pas de la société à abolir, elle est produite par Nolan pour qualifier son entreprise émancipatrice.

La nouvelle de Damasio n’a pas l’insigne honneur de conclure cette désastreuse chronique, car elle serait la plus mal écrite, mais parce qu’elle est viciée. Serf-made man feint de nous proposer un contre modèle nous vendant au final le modèle idéal. Nolan Peskine s’accomplit dans la société, il la transcende, comme le faisait ironiquement les personnages de Nous vivons dans le meilleur des mondes, et gagne le droit de s’émanciper du travail. Nolan Peskine remporte même la princesse, tout du long de ce texte présenté comme une carotte douce et attentive. Nolan Peskine applique le mantra de notre société : soumettez-vous à la règle, vous pourrez vous en dispenser.

Demain le travail est loin de tenir ses promesses, empêtré dans des défauts à chaque nouvelle renouvelée, si vous me permettez.
Je m’en vais lire ces mêmes auteurs qui ont et feront mieux ailleurs.

Demain, le travail/Au bal des actifs, Collectif, La Volte, 2017

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