La Fissure : L’Europe est morte, vive l’Europe.

J00352Ceci n’est pas une BD, mais un petit peu quand même, mais sans dessins. Vous voyez ? 

La Fissure est une transposition d’un reportage journalistique mené pendant deux ans (2013-2015). Son origine émane d’une commande du journal espagnol El Pais Semana. Sporttono et Abril ont visité les différents points d’entrées des migrants en Europe en faisant un petit détour par l’Ukraine. En 2015, les auteurs ont reçu le prix World Press Photo pour leur vidéo : At the gates of Europe

On explore donc différentes villes de l’UEtoutes plus accueillantes les unes que les autres. Les villes frontière participent au concours du mur le plus haut et des barbelés les plus tranchants. À Lampedusa, les journalistes sont invités à assister à un sauvetage d’un bateau secouru par la mission Mare Nostrum. Ce passage comporte à la fois une dimension optimiste, les migrants sont sauvés, et en même temps terrifiant puisqu’ils sont fichés directement en mer.

Il visite également le plus grand centre d’accueil dans la ville de Mineo, 2 000 places pour 4 000 personnes. L’ancienne base militaire a été reconvertie en centre privé détenu par une multinationale du bâtiment Pizzarotti et dirigée par Sebastian Mascarone.

On remonte les frontières de l’Europe en s’arrêtant notamment dans la ville Hongroise d’Asothalom dont le maire a déclaré : « leurs rêves détruisent nos rêves », bref une déclaration d’amour. Les frontières au nord de l’UEcumulent les tensions avec l’arrivée des migrants et les frictions avec la Russie.

La Fissure n’explore pas complètement le quotidien des migrants, ni la militarisation des autorités, mais leur confrontation. À chaque ville, le rêve d’une Europe en paix s’effondre.

Pour alerter un maximum de personnes, les auteurs ont décidé de transmettre leurs reportages à travers un médium plus populaire que le livre photo. Ils ont poussé le vice jusqu’à travestir les photos en dessins. Le rendu esthétique est intrigant. Le parti pris esthétique de La Fissure ne se situe nulle part. On n’y reconnait ni le dessin ni la photo et je ne suis pas sure que cela aide à se saisir de l’objet. De plus, l’ensemble ne se montre pas pédagogique, on n’y apprend peu de choses. Les auteurs s’interrogent sur ce que cela fait de l’Europe, des pays européens et des personnes qui y résident. Les camps de réfugiés et les centres d’hébergement parsèment tout le territoire de l’UE. On n’y entre que sur autorisation, on en sort que sur autorisation. Les journalistes et les caméras en sont tenus éloignés. Le travail de Spottorno et Abril apparait d’autant plus précieux. La lecture de Fissure se coupe de l’actualité permettant d’apprécier avec un peu de recul la situation des migrants certes, mais surtout de l’Europe, ses frontières et sa violence.

Aujourd’hui, la mission Mare Nostrum n’existe plus. Elle avait démarré en octobre 2013 à l’initiative du gouvernement italien suite au naufrage d’une embarcation ayant entrainé la mort de 360 personnes. Elle a été remplacée en octobre 2014 par l’opération Triton supervisée par Frontex, qui se concentre plus sur la protection des côtes que sur le sauvetage. En 2016 pour palier à son manque d’efficacité, la Commission européenne lui a adjoint une Agence européenne de garde-côtes et de gardes-frontières qui bénéficie d’un « bureau des retours ».

Il y a quelques jours PayPal a gelé un compte destiné au financement du sabotage des sauvetages opérés par les ONG en Méditerranée. D’un côté, les gardes-côtes libyens reçoivent de l’argent des passeurs pour affréter les embarcations de migrants. De l’autre côté, ils sont payés pour les ramener en Libye, cette fois par l’Union européenne*.

Sur ces notes optimistes, je vous laisse à la lecture de La Fissure.

La Fissure, Carlos Sporttono (photographie) & Guillermo Abril (texte), Gallimard, 2017
Traducteur  de l’espagnol: Faustina Fiore
25€

*Bataille tragique autour du sauvetage des migrants en Méditerranée, Carine Fouteau, Mediapart, 14 juin 2017. (Lien abonné)
Une courte interview du photographe dans Paso Doble sur France Culture le 26 mai 2017.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s