Indri Snaer Magnason : Conteur ilsandais

magnason-bonus-poemes-de-supermarche-couvertureLe nom d’André Saer Magnason m’est devenu familier lorsque Jules Abdaloff a présenté à la Salle 101 son conte science-fictionnesque LoveStar paru aux éditions Zulma. Ce n’est pourtant qu’aux dernières Imaginales à la suite d’une conférence avec l’auteur que je me décidais à découvrir son œuvre. Trois livres sont disponibles en français : un recueil de poésie, un conte pour la jeunesse et roman de SF. 

Poèmes de supermarchés est un travail de jeunesse (1996) proposé en version bilingue aux éditions d’En Bas. Le texte français adopte un ton prosaïque. Chaque poème nous conte une situation se déroulant dans un supermarché : du jeune papa allant acheter fièrement des couches à Blanche-Neige confrontée au dilemme insoluble d’acheter de la bière pour les sept nains quand celles-ci ne sont vendus que par pack de six.

Les personnages de ses poèmes se confrontent à l’uniformisation de leurs vies par leurs habitudes de consomation. Magnason passe du naïf à l’absurde. Le texte est beau tout en s’encrant dans des situations concrètes, les rendants accessibles aux plus réfractaires à la poésie, comme moi par exemple.

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J’ai lu Les Enfants de la planète bleue dans sa version anglaise pour des raisons esthétiques. L’éditeur français a décidé de remplacer les illustrations originales de Aslaug Jonsdottir par celles de Pef. Ces nouveaux dessins donnent une vision enfantine et rigolote balayant l’approche plus ambigüe des illustrations d’origines.

The Story of the blue planet nous raconte la vie sur une planète peuplée uniquement d’enfants. Leur vie est bouleversée par l’arrivée d’un représentant en aspirateur leur proposant d’améliorer leur quotidien. Il va leur permettre de voler en aspirant la poudre des ailes des papillons. Pour gagner du temps de jeu, les enfants vont cesser de se laver. Pour parer aux mauvaises odeurs, le gentil représentant en aspirateur les recouvre de téflon ainsi la saleté n’accroche pas. Cette maximalisation s’accompagne de conséquences qui seront l’occasion d’un apprentissage pour les enfants de la planète, mais aussi pour les lecteurs.

blai-islandL’auteur manie à merveille le conte pour faire passer quelques idées un petit plus évolué qu’une simple morale. Il démontre avec son histoire les méfaits de la recherche du toujours plus (capitalisme). L’accumulation de divertissement conduits les enfants à s’abîmer le cœur, détruire leur environnement et à ne plus se considérer les uns et les autres.

The Story of the blue planet s’adresse aux tous petits et ses rebondissements ne surprendront pas l’œil adulte cependant il se lira très bien à l’oral.

Pour son premier roman adulte, Magnason choisit de poursuivre dans une veine qu’il maitrise : le conte. Un narrateur omniscient nous raconte LoveStar: son ascension et sa mort. Les lignes temporelles s’entremêlent avec plus ou moins de grâce. L’auteur reste également dans le domaine du fantastique. Son roman s’apparente à de la science-fiction, mais la crédibilité scientifique n’est pas son souci principal. Le récit renoue avec les personnages des contes de fées traditionnels.

L’histoire est celle d’un entrepreneur à la tête d’une multinationale. Il doit son succès à une nouvelle façon d’affronter la mort. LoveMort pulvérise votre corps dans l’espace qui retombe sous forme de poudre sur terre. Lovestar recèle d’idées qu’une fois réalisé il délaisse. Après LoveMort, il y aura InLove qui permet de trouver son âme sœur sans vous demandez votre avis, suivi de LoveBank. Pour promouvoir ses services, LoveStar se dote d’un service ambiance qui va prendre le pas sur les produits vendus. Peu importe la découverte, seule compte les moyens mis en œuvre pour vendre. L’auteur prend la publicité pour cible. On se rapproche de ce qu’imaginait Ann Warren Griffith dans Audience Captive (Dyschronique, 2016).

Le personnage de Simon, aussi secondaire qu’intéressant, devient victime de ces nouvelles méthodes publicitaires, pris dans la compétition (vendre toujours plus) et l’idée selon laquelle: si lui ne le fait pas un autre le fera. Ce dernier point correspond également au leitmotiv de notre chef d’entreprise. Il leur permet d’excuser la réalisation de leurs idées nauséabondes.

51HD2Xol6zL._SX368_BO1,204,203,200_LoveStar a été publié en Islande en 2002 et par certains aspects souffre de son ancrage temporel (Michael Jackson était toujours vivant). Magnason ne dépeint pas les réseaux sociaux de la façon dont ils se sont développés, mais il anticipe à merveille « l’ubérisation » des travailleurs. L’identité de Simon disparait dans son rôle d’aboyeurs de publicité. Son réseau de connaissance est également sa clientèle, si bien que perdre un ami entraine sa chute professionnel.

Le roman narre également une histoire d’amour entre Indridi et Sigridur or InLove leur annonce leur incompatibilité. Leurs proches et l’ensemble de la société les harcèlent pour qu’il se sépare et ne se condamne pas au malheur. Sigridur cédera et partira à la rencontre de sa moitié officielle. Avec la perte de son amie, Indridi perd tout : son compte bancaire et son accès au réseau. Il va devenir l’objet d’une chasse à l’homme, car ce monde ne tolère pas le moindre écart à la norme. La Multinationale possède tellement d’entreprises que les individus en sont totalement dépendants.

Magnason poursuit son travail de critique de la société capitaliste en la complexifiant et en la densifiant par rapport aux Enfants de la planète bleue. LoveStar n’est qu’une hydre capitaliste qui a pris possession des produits et des services « indispensables » au quotidien tout comme certaines entreprises françaises le font, le groupe Bolloré par exemple.

Il faut tout de même énoncer deux bémols à ce récit. Tout d’abord, la forme du conte ne parvient pas à porter avec fluidité toute l’histoire. Certains passages s’avèrent trop descriptifs trop longtemps.

LovestarEnfin, Magnason ne se débarrasse de toutes les idées produites par LoveStar. Le calcul des âmes sœurs n’est pas remis en cause confortant l’idée que l’être humain est monogame et qu’il ne touchera au bonheur ultime qu’une fois qu’il aura rencontré sa moitié. Les couples décrits mènent des vies que je ne souhaite à personne. Ils sombrent dans l’apathie et ne font plus rien. L’histoire d’amour entre Sigridur et Indridi conforte ce fantasme à la Walt Disney que l’on peut vivre d’amour et d’eau fraiche. Merci, mais sans façon.

Le travail de Magnason se trouve plus du côté des symboles que de l’anticipation. Ses textes dévoilent des décors irréalistes et pourtant proches de ce que nous vivons. Cela fait appel à l’imagination du lecteur. Il faut pouvoir se projeter lentement mais surement dans ces univers et ne pas se formaliser de certains paradoxes.

Poèmes de supermarchés, Andri Snaer Magnason, Edition d’En bas, 2016
Traduction : Walter Roselli
14€

The Story oh the Blue Planet, Andri Snaer Magnason, Pushkin Children’s Books, 2012
Illustrateur : Aslaug Jónsdóttir Traduction (vers l’anglais) : Julian D’Arcy
Les enfants de la planète bleue, Andri Snaer Magnason, Gallimard Jeunesse, 2003
Illustrateur : Pef Traducteur : François Emion

LoveStar, Andri Snaer Magnason, Zulma, 2015
Traducteur : Eric Bouty
21,50 € / 8€ (J’ai Lu SF)

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