Point Docu (1) : Barbet Schroeder Cinematic universe / Partie 3

Le_Venerable_WEn cette période de superproductions épiques, il faut bien se saisir d’une pelle et d’une pioche pour déterrer les quelques films visibles. Les histoires de fesses bourgeoises issues du gang Ozon-Garrel-Klapisch-Doillon-Desplechin ne rentrent pas dans cette catégorie. Il reste donc les documentaires pour s’abriter de la chaleur : Le vénérable W de Barbet Schroeder et Nothingwood de Sonia Kronlund. 

Barbet Schroeder vient de conclure sa trilogie du mal avec Le vénérable W. Il l’avait entamé en 1978 avec le Général Idi Amin Dada : autoportrait. Je ne l’ai pas vu, j’ai visionné par contre Le dernier roi d’Écosse (Kévin MacDonald, 2007) dans lequel Forest Whitaker interprète le dictateur ougandais. En 2007, le réalisateur poursuivait avec L’Avocat de la terreur consacré à l’ambiguë Jacques Vergès, avocat du FLN, mais aussi de Barbie Klaus. Cette fois, Schroeder s’attaque au terrifiant moine bouddhiste Wirathu. 

En Birmanie, Ashin Wirathu prêche la haine envers les musulmans. L’ethnie des Rohyngas, de confession musulmane, serait responsable de tous les malheurs, présents, passés et futurs du bon peuple birman et bouddhiste. Le film alterne entre les propos du dirigeant du parti racialiste Ma Ba Tha et les images des massacres de la population. Le moine débite ses paroles avec sérénité ignorant la cruauté qui en découle. Cependant, les images des violences détrompent ses paroles sirupeuses. Pourtant ses images sont déjà connues, localement tout du moins. Elles proviennent des téléphones portables des principaux concernés, musulmans victimes ou agresseurs exhibant leurs virilités. Les autorités cillent à peine.

Le vénérable W informe d’un drame humanitaire face auquel la lauréate du prix Nobel de la paix de 1991 Aung San Suu Kyi, dirigeante du pays, reste impuissante. Le documentaire ne déconstruit pas la haine dont il a fait son sujet. Le parcours du moine reste cryptique, déguisé dans un discours policé. On ne saura pas non plus comment et pourquoi le discours du moine trouve autant d’adeptes. Au vu de la violence, on ne peut s’empêcher de penser que Wirathu est un épouvantail, voir un catalyseur d’une haine déjà présente. Les liens entre les autorités et le Ma Ba Tha ou le financement de son association sont survolés.

Barbet Schroeder renvoie régulièrement les figures d’Hitler et de Wirathu en face à face, transformant les musulmans en juifs traqués pendant la Seconde Guerre mondiale. Il n’invente pas cette métaphore déjà présente dans la presse et la bouche des Rohyngas.

Le vénérable W nous parle-t-il uniquement de la Birmanie ? Wirathu encourage l’ascension de Donald Trump ou de Marine Le Pen. Un jeu de miroir s’installe entre la Birmanie et l’occident. Les accusations à l’encontre de la population musulmane font échos à celles que nous entendons ici : les privilèges économiques issus du commerce ou du détournement des aides sociales, le sacrifice des animaux lors de l’Aïd, la polygamie (les rapprochant des animaux) et le viol de nos femmes. Wirathu instrumentalise un fait divers en particulier celui du viol et du meurtre d’une jeune femme birmane par trois musulmans. Il va reconstituer ce crime en vidéo pour en proposer un clip de propagande anti-musulman. Je ne peux m’empêcher de voir un parallèle avec les clips de prévention contre la radicalisation proposée par le Ministère de l’Intérieur. Dans ces clips, des gentils et innocents Français passaient d’un contact sur les réseaux sociaux à bombe humaine ou esclave sexuelle d’un djihadiste en Syrie.

Bien sûr, il faut toute proportion garder la France n’a pas incendié, exécuté et placé dans des camps sa population musulmane. Je ne pense pas que Barbet Schroeder voit dans la Birmanie l’avenir de la France ou de l’occident. Par contre, l’islamophobie entretenue en occident permet aux populations et aux autorités de ne pas voir la violence envers les musulmans ici et ailleurs. Le documentaire se conclut sur les manifestations de musulmans dans le monde arabe contre les violences exercées sur les Rohyngas, les haines se répondent et se nourrissent.

Le vénérable W n’explore pas la question du cheminement d’un leader charismatique et de la structuration de la mis au banc d’une partie de la société birmane. Il met en place des renversements — le musulman comme victime, le pacifique moine bouddhiste comme tyran — nous permettant de déconstruire des discours entendus ailleurs au quotidien.

Je voulais embrayer directement sur Nothingwood, mais ce texte est déjà trop long. Le documentaire de Barbet Schroeder s’est révélé beaucoup plus dense et complexe qu’il ne me l’avait semblé à la sortie de la salle. Cela me convainc de regarder ces deux précédents documentaires consacrés au « mal ».

Le Vénérable W, Barbet Schroeder, 2017

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