Jeanne Favret-Saada: L’ethnologue ensorcelée

51dkE0C0gDL._SX335_BO1,204,203,200_J’ai beaucoup croisé le travail de Jeanne Favret-Saada sans jamais le rencontrer. D’abord au cours de mes études dans lesquelles son ouvrage Les mots, la mort et les sorts était considéré comme une référence et à travers de nombreux entretiens (« Être fort assez », Marabout, Jef Klak, 2014). Ce n’est que lorsque Georgette Abdaloff a décidé de s’y lancer que j’ai décidé, moi aussi, de me plonger dans la sorcellerie dans le bocage de l’ouest français. Comme quoi, le suivisme a du bon. 

En bon élève, j’ai commencé par le premier livre issu du travail d’enquête de Favret-Saada : Les morts, la mort et les sorts paru en 1977. Ce premier ouvrage se rapproche le plus du canon de la recherche. L’ethnologue nous expose son terrain. En 1969, elle part s’installer en Mayenne pour y découvrir les pratiques liées à la sorcellerie. Elle nous expose les travaux préexistants à ce domaine et surtout leurs insuffisances. La sorcellerie contemporaine n’a soulevé l’intérêt que des folkloristes et des journalistes (en cas de scandales). Elle se réfère à des chercheurs antérieurs et au sujet plus lointain avec les travaux de E.E. Evans-Pritchard sur la sorcellerie chez les Azandés (Congo). L’analyse de l’anthropologue britannique ne se révèle pas satisfaisante son approche et son interprétation ne correspondent pas à ce que Favret-Saada rencontre.

D’ailleurs, elle a dû mal à rencontrer quoi que ce soit. L’ouvrage s’attarde longuement sur la difficulté d’être confronté à des actes magiques ou tout simplement à recueillir des témoignages directs. Le sujet de l’ethnologue lui file entre les doigts et ce phénomène deviendra le sujet des prochains livres et tout l’intérêt de son enquête transformée en ethnologie de l’échec.

Le livre se conclut tout de même sur l’analyse d’un cas idéal typique de sorcellerie avec la famille Babin et l’identification des différentes étapes d’une crise de sorcellerie, ce qui quand même n’est pas si mal. Pourtant, on sent bien à la lecture que quelque chose ne va pas. Tout d’abord l’autrice nous le dit. Ensuite, il nous est promis au fil du livre la parution de prochains volumes nous expliquant plus en longueur certains éléments et surtout évoquant la cure magique entreprise par l’ethnologue. Enfin, la sorcellerie n’apparait pas comme une fin en soi, elle semble même être le moyen pour la famille Babin de d’exorciser ses malheurs. L’auteur ne parvient pas a effectuer de monter en généralité en traitant la sorcellerie comme « moyen de… ». On ne décolle pas du terrain et donc on n’en apprend peu.

Le second ouvrage consacré à la sorcellerie dans le bocage sera son journal d’enquête. Comme si Favret-Saada rendait les armes, elle nous livre ses sources, rencontres et bribes d’entretiens, et esquive la suite de son analyse. Corps pour corps n’est pourtant pas dénué de matériaux et de pistes de recherche non formulées. Il y a d’abord la tension entre les classes sociales. La pratique de la sorcellerie distingue l’arriéré (les paysans) du savant (les notables, corps médical et clergé). Cet aspect avait été évoqué dans Les mots, la mort et les sorts, mais cette fois, nous faisons face à la violence des propos. Nous rencontrons différents récits d’ensorcellement et de désensorcellement par des témoins directs et indirects. Nous avons à faire à plusieurs reprises à des personnes sûres de connaitre un cas et pourtant incapables de le raconter à voix haute. L’ouvrage se termine sur les premières séances de Favret-Saada avec sa désorceleuse. On voit surtout l’emprise de l’enquête sur l’enquêtrice.

Cependant Corps pour corps permet au lecteur de se rendre compte de l’exhaustivité des sources et la récurrence de certaines thématiques : la sexualité et la puissance, le rôle des femmes et les relations de voisinage… etc. Ce constat s’oppose au conclusion de l’ethnologue qui jugeait cela insuffisant et brouillon. Il nous est répété plusieurs fois qu’elle ne rencontre que du « discours », mais n’est-ce pas là le sujet. Au même moment, 1970, John Austin faisait paraitre Quand dire, c’est faire (Editions du Seuil), essai de théorisation sur la perfomativité du langage dont les deux exemples fameux sont la formules magique et la prière.

img-1Trente ans après avoir commencé son enquête, Favret-Saada revient avec Désorceler. Ce petit livre nous offre la dernière tentative de l’ethnologue d’analyse de son terrain. Il se concentre sur la cure entreprise par l’autrice avec une désensorceleuse. À la réécoute des séances, un système de thérapie familiale est apparu. L’usage de la magie n’a jamais semblé avoir un autre usage : guérir les familles. Dès le premier volume, Favre-Saada nous expliquait que la personne ciblée est toujours le pater familia. Les terres et les autres membres de la famille lui appartenaient. Elle décortique le rituel qui va permettre de rendre à la famille sa « puissance d’agir » la rendant hyper active. Ainsi, les ensorcelés peuvent sortir de l’apathie dans laquelle ils ont plongé à la suite d’une série de malheurs (symptôme de l’ensorcellement). Plusieurs pages sont consacrées à l’interprétation des cartes. Ce dernier texte n’est pas le plus intéressant, car dénué de tous contextes, on regarde défiler l’analyse de Favret-Saada sans plus avoir accès au moindre exemple.

On ressort frustré et agacé de ces lectures. L’ethnologue a échoué à analyser ses sources. L’enquête se termine et l’on se demande quel était le but de tout ça. Quelle était la problématique ? Qu’est-ce que l’autrice voulait démontré en étudiant la sorcellerie dans le bocage ? On ne le saura pas. Face à son échec, ou ce qu’elle interprète comme un échec, Favret-Saada s’en remet à nous. Elle nous livre ses sources puis l’interprétation des cartes tel qu’ils lui ont été présentés et à nous d’additionner les éléments. Cependant, les éléments montrés sont choisis par l’ethnologue et s’entremêlent à sa vie. Il revient donc aux lecteurs de choisir de se lancer dans sa propre compréhension des évènements, lire entre les lignes et les actes manqués de l’autrice ou ne pas entrer dans l’histoire, ne pas être pris.

Il est possible d’esquisser rapidement une hypothèse sociologique et non personnelle de l’échec de cette entreprise ethnologique. Le traitement des données rassemblées sur un terrain X entraine toujours une objectivation du sujet étudié. Cela nécessite de la part du chercheur de se distancier et de porter un discours dessus. Les personnes rencontrées par Favret-Saada se trouvent en position de faiblesse de par les malheurs qu’ils subissent, mais aussi les discours qui les entourent. Ils sont pris entre un discours magique, mais aussi un discours savant qui les abaisse. Pour réussir son travail d’ethnologue, Favret-Saada aurait dû ajouter un autre discours sur ces gens. La parole scientifique s’établit sur les sujets et non avec eux. Elle est aussi une forme de violence qu’on leur impose de la part d’un milieu qui les domine. L’enquête sociologique prend la parole de son sujet d’étude pour en faire une matière autre qui nourrit la théorie scientifique. Cela entraine de fait une atteinte à la parole donnée. Cela explique la gêne lorsque Favret-Saada expose lors d’un colloque que ses enquêtes la payent pour ses services. Ces gens lui donnent de la nourriture et voudraient lui donner de l’argent sans se rendre compte qu’elle est déjà en train de leur prendre leurs paroles. On peut imaginer que l’échec de l’enquête réside dans cette volonté de l’autrice de ne pas prendre plus que ce qu’on lui a déjà donné. Elle agirait alors de manière louable, voulant rester fidèle à ses enquêtes. Cet échec permettrait alors de relativiser le glorieux discours scientifique. Cependant aucun des trois ouvrages ne développent cette idée. Favret-Saada évoque plus souvent ses soucis personnels que d’éventuels problèmes éthiques.

Les mots, la mort et les sorts, Jeanne Favret-Saada, Gallimard, 1977
10,90 € (poche)
Désorceler, Jeanne Favret-Saada, L’Olivier, 2009
19,50€
Corps pour corps: enquête sur la sorcellerie dans le Bocage, Jeanne Favret-Saada, Gallimard, 1981.
21,90€

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