Joe Sacco : Palestine & Gaza 1956

91HymxCy2+LIl y a longtemps j’avais lu The Fixer (Rackham, 2015) de Joe Sacco. Cela m’avait bien impressionné. Je reléguais la lecture de Palestine et Gaza 56 à un moment où la conjoncture économique me serait plus favorable. Ce jour tardant à se présenter, je me suis résolue à me rendre à la bibliothèque. 

Au début des années 90, Joe Sacco a initié sa reconversion dans le dessin après des études de journalisme. Il a publié son premier ouvrage de fiction, une romance se déroulant sur l’île de Malte, dont l’auteur est originaire.

Au même moment, Gaza et les territoires palestiniens trainent encore l’esprit de la première intifada (1987-1991). L’auteur débarque à Jérusalem curieux de découvrir ce peuple qui n’a connu que la guerre. Il vient en touriste et s’impatiente plus d’une fois devant les atermoiements de ses guides de fortunes et laisse son regard s’égarer sur les jeunes Israéliens dans leurs uniformes militaires. Jérusalem et les villes arabes ne se présentent pas comme des villes occidentales propres et ordonnées. Les détours sont nombreux et les témoignages approximatifs. Joe Sacco finit par esquisser le quotidien à l’intérieur des territoires occupés. Il y a d’abord le harcèlement des militaires et de la population israélienne. Cela se traduit par la dénonciation des colons israéliens d’agression à leur encontre, avéré ou non, et l’intervention des autorités policières. Ces dernières n’hésitent pas à prendre diverses mesures de la répression économique (coupe à ras des oliviers source de revenus pour certaines familles palestiniennes) à l’arrestation arbitraire. Les témoignages sur l’organisation des prisonniers palestiniens à l’intérieur d’Ansar III démontre l’organisation de la résistance palestinienne et le rôle plus ou moins vertueux des organisations politiques.  

saccono.1_pppaLes derniers chapitres du livre sont consacrés à la découverte de Gaza : d’abord lors du fameux, mais révolu, Gaza Tour, puis par ses propres moyens. On peut constater le rôle ambigu joué par les organisations humanitaires. Les ONG insistaient sur les conditions misérables des Palestiniens, dépolitisant complètement leurs situations. Ce n’est que lorsque le journaliste se trouve un guide gazaouite que la perversité de la domination israélienne fait jour. Il y a bien sûr les couvre-feux, les checkpoints, mais aussi les contraintes sur les activités commerciales empêchant les Palestiniens d’acquérir une quelconque pérennité économique. En visitant une exploitation de tomates, Joe Sacco constate l’étiquetage de certaines palettes sous le sigle d’Israël à fin d’être sûr qu’elles arrivent à bon port et ne croupissent pas dans les hangars à la douane.

Joe Sacco tente d’amorcer quelques réflexions sur la culture palestinienne et son fonctionnement. Cela passe par la fâcheuse question du voile et celle du rôle des différentes factions politiques (Fatah, Hamas et OLP principalement). Il est difficile de réformer une société qui est déjà attaquée de toute part, surtout quand la religion tient une part grandissante dans le conflit.

9781560973003-us-300La rencontre de l’auteur avec deux Israéliennes de Tel-Aviv nous renseigne très bien sur l’état d’esprit des Israéliens. Premièrement, ils ont gagné la guerre et les Palestiniens n’ont plus leurs mots à dire. Deuxièmement, ils sont prêts à passer à un type de société capitaliste et occidentale et ne plus s’encombrer d’aucune considération vis-à-vis de ceux qu’ils ont vaincus.

Ce premier volume consacré à Palestine se révèle assez intéressant, mais aussi agaçant. Pendant les premières pages, nous errons avec l’auteur sans savoir où nous allons. Qu’est-il allé faire en Palestine ? Que veut-il voir et montrer ? De plus, sa position d’observateur faussement crédule exaspère surtout quand elle consiste en des remarques bassement machistes sur la beauté des femmes israéliennes. Gaza 56 représente un travail plus muri et dense.

FootnotesJoe Sacco revient en Palestine à la fin des années 2000. La deuxième intifada (2000-2005) a eu lieu. L’ambiance a changé balançant entre habituation et abattement. Israël a accentué la pression sur les Palestiniens. Cependant, Joe Sacco n’est pas venu effectuer une mise à jour des conditions de vie dans Gaza. Son sujet se porte un jour de novembre 1956. L’histoire parait superflue. Pourquoi cete date plutôt qu’une autre ? Pourquoi le passé plutôt que le présent ?

En 1956 le Président Nasser (Égypte) nationalise le canal de Suez et jette de facto les colons français dehors. La France s’allie à l’Angleterre pour contrer cet odieux rebelle. Israël profite de cette incursion en territoire Arabe pour lâcher du leste à ses militaires présents dans Gaza. À la fin de la journée, on compte entre 100 et 200 morts palestiniens.

gazza-3Joe Sacco veut savoir comment et pourquoi. Les rapports officiels restent vagues, faisant échos d’actes de rébellions de la part d’hommes palestiniens (« l’outrage et rébellion » locale). Les témoignages se dérobent. Les principaux concernés sont morts. Les témoins étaient très jeunes à l’époque et beaucoup moins aujourd’hui. De plus, les évènements de 1956 n’évoquent aucune passion. Avant, il y avait 1948, puis Sabra et Chatilla et il y a toujours maintenant. Joe Sacco effectue des allers et retours entre le temps de l’enquête où tous les jours les Israéliens viennent détruire des maisons pour tel ou tel prétexte et 1956. Plus précis, Joe Sacco présente une société qui se construit, se déconstruit et se reconstruit chaque jour sous le joug de l’occupant. La construction d’une histoire permettant de comprendre l’echainement des évènements devient une épreuve. L’oubli appartient à un processus courant mis en place par le camp victorieux. La légitimité d’un groupe dominant ne s’effectue pas par l’exercice de la violence physique (critère arbitraire et éventuellement réversible), mais par la culture et l’histoire afin de démontrer que le vainqueur a en faites toujours été là. Je m’égare, revenons-en à notre sujet.

La lecture de Gaza 56 s’achève sur une note amère. Palestine nous laissait avec un champ des possibles restreints, mais pas inextricables puisque la mobilisation des Palestiniens avait bénéficié d’un certain regain suite à la première intifada. En 2009, les négociations ne dupent personne et les intifadas successives n’ont débouché sur rien.

Cependant, ces deux ouvrages restent primordiaux. Tout d’abord, ils permettent d’aborder la question de Palestine. Ils demeurent des œuvres pédagogiques pertinentes. Joe Sacco nous montre l’évolution d’un conflit, s’il a toujours existé il n’a pas toujours pris la même forme.

Il me parait d’autant plus important de ne pas oublier comment se construit la société israélienne au moment où elle s’érige en modèle pour les démocraties occidentales à la fois pour son capitalisme effréné, mais aussi pour la sophistication de ces techniques de répression.

Palestine, Joe Sacco, Rackham, 2015 (1999 pour la première parution)
27€
Gaza 56, Joe Sacco, Futuropolis, 2010
32€

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