Servante écarlate contre Orgasmachine.

9782221189085La Servante écarlate de Margareth Atwood paru en 1985 (1990 sous nos latitudes) est devenue un classique. J’avais fait l’impasse sur sa lecture jusqu’à présent et je comptais profiter de son adaptation en série télévisée pour réparer cette lacune. Je pensais regarder cette adaptation avec horreur et me rattraper sur l’œuvre originale. Si la vision de The Handmaid’s Tales me fut pénible, elle me laissait présager du pire en ce qui concerne le roman. La production Hulu comporte ses propos défauts, principalement liés au rythme. Cela feuilleton sans avoir rien à dire ou montrer (épisode complet de flashback). La musique apparait comme une fausse note permanente, puisqu’il s’agit de tubes connus de notre époque plaquée sur une histoire fictive. Peut-être le show ruiner est-il un adepte des Gardiens de la galaxie? Il y a également le problème de la race ou sa non-problématisation. The Handmaid’s Tales nous présente une société dominée par de riches mâles blancs chrétiens, qui visiblement ne verraient aucun problème à adopter une enfant métisse ou à se reproduire avec une Afro-américaine. Cette absence de discrimination parait surprenante. D’autres faiblesses me semblaient en lien direct avec le matériau de bases : la narration (voix off), l’esthétique (Mad Men) et le propos. 
La lecture de La Servante écarlate s’annonçait périlleuse et je prévoyais un livre de secours. Orgasmachine de Ian Watson a été publié dix ans avant le roman de Margareth Atwood. Il s’agit de science-fiction pornographique et il m’a été vendu comme un « 1984 sexuel ». Cela aurait pu être un échec, mais je peux vous le dire dès maintenant, ce ne l’était pas. 

La Servante écarlate présente le témoignage d’Offred, littéralement un incubateur sur patte nous contant l’avènement d’une dictature mormone. De son côté, Orgasmachine suit la destinée d’un groupe de jeunes femmes qui ont toutes été conçues à la demande de clients mâles. Elles ont subi des « améliorations » génétiques : Mari la femme chatte, Jade aux très grands yeux et Hana la muette aux six seins. Vous noterez rapidement la différence de tons.

Atwood se lance dans un récit avec une volonté de réalisme. À travers les souvenirs du personnage principal, nous découvrons l’effondrement de notre société libérale sous le regard apathique des masses. Offred, qui ne sort de chez elle que pour aller faire les courses, nous présente les subtilités de cette nouvelle nation : hiérarchie policière, guerre et marché noir. Tandis qu’Atwood s’efforce de nous faire comprendre, Watson nous dégoute. Ses personnages féminins améliorés quittent leurs usines pour passer entre les mains de leurs propriétaires. Tous les fantasmes présentés s’avèrent plus horribles les uns que l’autre. Le lecteur endure le défilement de ses perversités qui ne représente

qu’une étape de l’histoire. Passé le premier tiers du roman, l’intrigue opère un renversement auquel on ne croyait plus.

La Servante écarlate présente un monde irréprochable. La nouvelle société est attachée aux apparences et aux rituels à tel point que l’on peut s’interroger sur le but de toute cette mascarade. Dans la mesure où personne n’en tire satisfaction, en particulier lors de la cérémonie de fécondation. D’ailleurs, au moment fatidique, l’autrice s’en épargne la description, un choix frustrant puisque cela fait cent pages qu’on nous l’annonce.

Loin de là, Watson rend les épreuves endurées par ses héroïnes insupportables ce qui permettra de déclencher leurs révoltes. Offred n’atteindra jamais ce stade. Une scène en particulier explicite son impuissance : laissée seule dans une pièce, elle envisage de voler un objet pour affirmer son pouvoir (elle, aussi, peut disposer des choses selon son bon vouloir), mais elle ne passe pas à l’acte. Dans la série, de nombreux épisodes se terminent par la résolution du personnage de ne plus être une marionnette entre les mains de ses maitres. Le final illustre à merveille cet avortement permanent : après un acte d’insubordination toutes les servantes écarlates rentrent individuellement chez elles.

517AbVtjCAL._SX299_BO1,204,203,200_Le propos d’Orgasmachine ne réside pas dans la dénonciation de l’aliénation et la domination. En tant qu’individus, les personnages n’existent quasiment pas, jusqu’à leur rébellion. Le chemin vers leur individualité et leurs pensées se fait à rebours. Lorsqu’elles sont hors du joug des hommes, elles s’interrogent sur leurs identités et leurs désirs propres. Orgasmachine se concentre sur deux éléments principaux. Le premier est la prise de conscience des femmes, le moment où elles cessent de se soumettre et deviennent leurs propres chefs. Le second élément concerne les moyens de l’émancipation de ces femmes. Il ne suffit pas de ne plus être soumises, il leur faut savoir ce qu’elles sont. Un « négatif » de l’homme ? Une espèce à part ? Ce questionnement se révèle au moins aussi périlleux que celui de la rébellion.

Margareth Atwood n’atteint jamais ce stade puisque nous sommes coincés dans les pensées d’Offred qui ne se dégagera pas de sa position passive. La démarche pourrait se révéler instructive si la société décrite paraissait pertinente. On ne saisit pas très bien qu’elle est la cible exacte de l’autrice. Tout son récit est concentré sur la dénonciation du viol. Si je peux me permettre, cela me laisse penser que les hommes se sont donné beaucoup de mal pour pas grand-chose. De plus, l’agression sexuelle n’est qu’un aspect de la domination masculine. Orgasmachine offre une description complexe et nuancée en prenant en considération les enjeux économiques, car la femme faite objet devient une marchandise monnayable. Watson projette son lecteur dans un univers improbable, mais dont chacun des composants renvoie à un écho du nôtre où la domination masculine a fusionné avec le capitalisme. Le monde de la servante écarlate parait à la fois improbable et aux échos lointains.

Margaret Atwood nous alerte voir nous alarme, mais ne fait rien d’autre. Par sa forme, Orgasmachine se révèle, finalement, beaucoup plus ambitieux. Watson détourne le genre de la pornographie et exploite à fond la science-fiction. Il est assez ironique de voir que dix ans avant Atwood, il envisage déjà la production en masse de bébés éprouvettes. Sans reprocher le manque d’audace scientifique de l’autrice, on peut s’interroger. Pourquoi les hommes s’entêtent-ils à épouser des femmes stériles ? Pourquoi ne pas puiser dans le stock de femmes pouvant donner la vie ? Le problème de La Servante écarlate se trouve dans la construction d’un monde complexe, mais totalement artificielle. Atwood nous présente avec tellement d’application son monde que son fonctionnement nous interroge et ses incohérences sautent aux yeux du lecteur. Watson passe dessus, car  les circonstances (les progrès scientifiques ou les catastrophes humanitaires comme la stérilisation massive des hommes et des femmes) importent peu. La domination masculine a toujours été présente. L’enjeu est d’en révéler son atrocité, mais aussi les possibilités de sa destruction. Ian Watson aborde ces questions avec une efficacité surprenante et confirme son titre informel de « 1984 des genres ».

Orgasmachine, Ian Watson, Champ Libre, 1976
La Servante écarlate, Margaret Atwood, Robert Laffond, 1987
The Handmaid’s Tale, Bruce Miller, Hulu, 2017

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