K.O. Impérial

La reprise est difficile. De plus, Kalpa Impérial n’est pas un objet dont on se saisit aisément. 

couv-kalpa-imperial-e1491979449540Angélica Gorodischer était inconnu sous nos latitudes jusqu’à présent. Née en Argentine en 1928, elle n’a pourtant pas chômé et son œuvre compte une quinzaine de romans. Kalpa Impérial est publié en 1984 à la fin de la dictature militaire (1976-1983). Dans l’hémisphère nord, on la découvre grâce à Ursula Le Guin, qui traduit Kalpa Impérial en 2003 pour Small Beer Press.

Kalpa Impérial se compose de onze nouvelles. Chacune nous conte un épisode de l’histoire de L’Empire le plus vaste. La plupart évoquent la conquête du pouvoir ou sa perte. À sa sortie en Argentine, Kalpa Impérial était scindé en deux. Chaque volume commençait par le portrait d’un souverain, l’Empereur pour la première partie, l’Impératrice pour la seconde. Ces deux textes se font échos. Ils présentent l’accession au pouvoir de deux personnes qui n’y étaient pas prédestinées. Tous deux sont des autodidactes guidés par l’opportunisme et un caractère volontaire. Étrangement, aucun ne parait véritablement glorieux ou sympathique. Dans le Portrait de l’Impératrice, on peut même douter de la sincérité du conteur, car s’il est dit que la souveraine est bonne et juste, ses réformes paraissent néanmoins douteuses. Il y a d’ailleurs dans ce texte un jeu de miroir entre la vie du conteur et celle de l’Impératrice. Les histoires s’emboitent laissant envisager la duplicité du conteur biographe au service du monarque.

16047460Nous croiserons donc beaucoup d’Empereurs et d’Impératrices, aucun n’appartiendra à la même dynastie, car l’Empire est aussi vaste que son existence est longue. Cependant, en quelques occasions, Angelica Gorodischer se penchera sur les gens du commun et leurs aventures singulières. Siège, bataille et victoire de Selimmagud permet de ridiculiser le grand et fort Général d’une armée tout aussi grande et forte. Distillée de façon subtile, l’autrice nous démontre toute l’affection que le corps militaire lui inspire. Tel est le sud constitue peut-être l’une des nouvelles les plus ouvertement politiques de l’ensemble. Elle met en scène une opposition frontale entre nord-sud, celle qui sépare l’Argentine, mais aussi le reste du globe avec d’un côté, le nord bureaucratique et implacable, de l’autre, le sud jamais assez domestiqué aux yeux des nordistes.

Dans cette fresque, l’autrice n’oublie pas l’humour en se moquant tour à tour de son lecteur et de ses personnages. La dernière nouvelle pastiche l’Odyssée d’Ulysse avec grâce.

Il y a encore un texte dont je voudrais parler, celle concluant la première partie : Au sujet des villes qui poussent à la diable. Dans ce texte, il n’y a pas de personnages, seulement une ville traversée par les hommes du commun et les empereurs. Elle devient tour à tour capitale puis vulgaire ville de province, ville des arts puis station balnéaire, ville boudée puis mégalopole. Son architecture trahit son état. La cité tient lieu de théâtre. Les éléments du décor nous informent de notre lieu, mais surtout sur les résidents. L’architecture représente un symptôme des sociétés ce qu’elles font et ce à quoi elles aspirent.

kalpa-imperial-libro-ii-el-imperio-mas-v-angelica-gorodischerLa fantasy parfois réactionnaire souvent nostalgique — surtout quand elle prend la forme du conte — se fait très moderne sous la plume d’Angelica Gorodischer. En créant un univers qui ne débute et ne termine jamais, l’autrice désoriente son lecteur. Ces contes peuvent autant incarner le passé que le futur. L’éternellement recommencement ne se présente pas comme un récit blasé, mais comme une fuite en avant. Chaque époque, chaque dynastie rencontre sa faille et donc la possibilité d’un changement. Les deux derniers textes, Tel est le sud et La vieille route de l’encens, se débarrassent de tout cynisme pour présenter un avenir optimiste.

Je ne dirai pas pourtant que l’on glisse à travers ces contes. Le souffle d’Angelica Gorodischer ne s’épuise jamais. C’est une épreuve d’endurance dont on ressort avec fierté.

Kalpa Impérial, Angelica Gorodischer, La Volte, 2017
Traduction : Mathias De Breyne
20€

Abécédaire d’Erwan Perchoc sur Le Bélial’

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