Cinéma & politique (1) : 120 Battements par minute, la politique des émotions

120battementsparminute_Teaser.inddÀ la rentrée de septembre arrivent les films ambitieux, ceux qui ont triomphé ou ont été hués dans les festivals. Les superproductions de l’été font place à la fine fleure du cinéma : des oeuvres sérieuses, qui nous donnent à voir une vision du monde, de la vie, de la mort, de l’amour, bref des choses qui donnent du sens à une existence.

Il y a deux ans les Cahiers du cinéma s’inquiétait du vide politique dans le 7ème art. À la rentrée 2015, les films qui donnait à voir une vision du monde, de la vie, de la mort, de l’amour, bref des choses qui donnent du sens à une existence n’était autre que Dheepan (Jacques Audiard, Palme d’Or) et la Loi du marché (Stéphane Brizé). Cette année, la revue pourrait rééditer son numéro, mot pour mot ou presque.

120 battements par minute, Le Redoutable et Le Jeune Karl Karx ne sont pas vides de sens politique, il déborde d’un discours politique abrutissant. Au visionnage, ces films m’ont laissé perplexe. Leur forme est irréprochable, leur message compréhensible et pour autant que je puisse en juger les objectifs des réalisateurs atteints. Cependant, une interrogation fort me hantait : qu’ont-ilS à dire ?

120 battements par minute vous happe dès les premières minutes. Cela commence par une action dont on ne sait rien. Nous ne voyons que des silhouettes tremblantes dans l’obscurité et puis nous passons aux lumières crues d’un amphithéâtre. Nous faisons des allers et retours entre ces deux séquences : l’action et le débrif en assemblée générale. Ces deux moments, qui n’en sont qu’un celui de l’émulation collective, vont tisser la toile de fond de notre histoire. Le récit du film ne s’intéresse pas au collectif, mais aux individus, d’un côté il y a Nathan (Arnaud Valois), jeune militant et de l’autre côté Sean (Nahuel Perez Biscayart) qui se dirige, forcément, vers le crépuscule de son engagement. Leurs parcours se révèlent intéressants puisqu’ils incarnent des approches différentes de la lutte. Sean milite avec violence et l’énergie du désespoir et ce n’est pas pour rien qu’il siège à la commission prison. Nathan, plus méticuleux, rejoins la prometteuse commission médicale, qui va alimenter l’enjeu du film. Sean est entier, il n’y a pas de frontière entre lui, le sida et Act’Up. Nathan est plus divisé, il n’est pas malade, il peut travailler et envisager l’avenir.

La politique d’Act’up n’est pas la problématique. Le réalisateur Robin Campillo (Les Revenants, 2004 et Eastern Boys, 2013) réussit certes à rendre les AG palpitantes, tant qu’elle traite de sujets polémiques. On reste dans le fantasme du geste militant.

D’ailleurs, 120 battements par minute ne nous montrera pas la partie sale du boulot : l’organisation politique et collective. L’une des premières scènes montre un militant aguerri présenter les règles à un groupe de nouveau. Les règles sont posées. Plus tard, le groupe prévoit une intervention dans les locaux d’un laboratoire pharmaceutique lorsque l’un d’entre eux pose la question du comment on lui répond par une boutade et le groupe se téléporte par la magie du cinéma. Le réalisateur donne vie à un militantisme idéalisé, enflammé et porté par la passion politique. Robin Campillo commet l’exploit de rendre les AG palpitantes, mais c’est un récidiviste. Scénariste et monteur pour Laurent Cantet, il avait accompli le même prodige avec Entre les murs (2008) en rendant des cours de français plus palpitants que de raisons. Là encore, il ne s’agit que de la magie du cinéma, plus précisément du montage et du jeu des acteurs. Il n’y a vraiment rien à reprocher à la réalisation de ce film. La force de 120 battements par minute consiste à nous éblouirsuffisament pour qu’on ne se rend pas compte qu’il ne nous montre rien. Les AG évoquent les tensions entre les malades et les laboratoires, réticents à communiquer les résultats d’un nouveau traitement. Le film nous informe de l’avancée des négociations, mais jamais il ne nous les montre. 120 battements par minute met en scène la pensée magique. Il est évoqué en AG de faire venir les représentants d’un laboratoire pharmaceutique en particulier, quelques scènes plus tard les voila devant nous. Comment ? Pourquoi ? Nous ne le saurons pas.

120 battements par minute présente un autre problème : son ancrage temporel. On est balancé au début des années 1990, on le sait parce qu’on reconnait les noms des politiques de l’époque, parce que l’on sait que ces traitements avaient cours à cette époque-là, parce qu’à 1 h 40 de film on aperçoit une gameboy, on le sait surtout parce que le synopsis nous l’a dit. Les marqueurs temporels sont rares et leur absence contribue à réduire toute distance entre les personnages et les spectateurs. Pourtant le film ne s’intègre pas au présent, car la lutte qu’il décrit n’existe plus de cette façon-là. Act’Up n’est plus l’ombre d’elle-même. Ses luttes concernent plus l’insertion dans le monde du travail des séropositifs que de la survie. Le Sida tue, mais plus avec la même rapidité. Les militants ont déserté, car le Sida ne contraint plus à la lutte urgente présentée dans le film.

Le récit ne respecte pas suffisamment son époque pour être un hommage et ne transmet rien des luttes contemporaines. Robin Campillo nous dépeint une lutte guidée par l’émotion et l’urgence de vivre, un moment fugace de révolte contre l’injustice de la contamination. Ramenez toujours aux individus, les spectateurs sont enfermés dans un huis clos émotionnel dans lequel aucune pensée ne peut se former.

120 Battement par minute, Robin Campillo, 2017

2 commentaires sur “Cinéma & politique (1) : 120 Battements par minute, la politique des émotions

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :