Cinéma et politique (3) Raoul Peck ressuscite le père

Karl_Marx_001Suite et fin de ma saga cinéma et politique de la rentrée. On arrive à l’œuvre la plus difficile à commenter. 120 battements par minute et Le Redoutable ne m’ont pas plu, mais ce n’était pas une surprise. Au visionnage de ces films, il parait évident que leurs réalisateurs et mon humble personne ne partageons pas la même vision du monde.
Avec Raoul Peck, les choses sont différentes. Raoul Peck aime exhumer les figures du passé qui me sont plutôt sympathique. Il y parvenait parfaitement avec I am not your negro (2016) en manipulant des images d’archives pour faire parler James Baldwin. Je n’avais pas fait le lien, mais sa démarche se rapprochait de celle de Jean-Gabriel Périot dans Une jeunesse allemande (2015), qui revenait sur la Bander à Baader-Meinhof. Cependant, Le Jeune Karl Marx nous emmène bien loin de ces œuvres documentaires. Raoul Peck revient à la fiction, historique et biographique.

Le réalisateur s’empare d’un segment de l’histoire avant la révolution de 1848. Karl Marx (August Diehl) est jeune et à peine connu. Le film nous montre sa rencontre avec Friederich Engels (Stefan Konarse) jusqu’à l’écriture du Manifeste du Parti Communiste.

A priori, le réalisateur voudrait en finir avec l’image de vieux barbu. Nous voyons donc un jeune homme, épris de sa femme, Jenny von Westphalen (Vicky Krieps). Karl ne tient pas l’alcool et fuit les contrôles de police. C’est un contemporain. Peck s’éloigne de la vision bohème et nous montre cette figure du communisme en jeune père de famille pauvre. On voit Karl Marx supplier pour un emploi. Cette scène pose problème, car elle ne parait pas témoigner du souci du personnage de subvenir aux besoins de sa famille ni d’affirmer son attachement au travail. Non. Sa présence ne parait avoir pour but que de rassurer le spectateur : regarder ce jeune révolutionnaire qui n’est quand même pas prêt à sacrifier la survie de sa famille pour ses idéaux.

D’ailleurs, sans s’en rendre compte, Peck expose l’un des paradoxes de cet homme. Marx a une femme, un enfant et une bonne. Il ne semble pas avoir divorcé d’un mode de vie bourgeois et pourtant il refuse de travailler. À vingt-six ans, j’aimerais bien savoir ce qui empêche ce jeune homme de trouver du travail si ce n’est son absence de volonté. Ce désir de ne pas s’enrôler dans une activité aliénante, car Marx est occupé à écrire et constituer un réseau international de révolutionnaire, n’est jamais revendiqué.

Raoul Peck réussit l’exploit de rendre Engels plus intéressant et plus révolutionnaire. Le personnage est montré dans toutes ses contradictions avec lequel il se débat. Grâce à sa compagne, Mary Burns (Hanna Steele), on perçoit bien l’athéisme ferme d’Engel et sa rupture avec les mœurs promues par l’Église. On comprend même ses motivations.

À l’opposé, Karl Marx reste un personnage isolé, sans contexte et sans histoire. Les motifs de toutes les personnes gravitant autour de lui sont exposés, mais pas les siennes. Pourquoi Marx s’engage-t-il corps et âme ? D’où lui vient sa conviction révolutionnaire ? On ne le saura pas. Marx apparait uniquement dans son opposition aux anarchistes et aux utopistes. Cette contradiction met du temps à apparaitre clairement comme le sujet du film, car Proudhon et ses mignons passent pour des niais. La faiblesse de leur rôle rend difficile de les envisager comme des antagonistes crédibles.

Pourtant, Raoul Peck a vraiment décidé de faire de son film la démonstration du dégagement des anarchistes et leurs consorts par Karl Marx. L’apogée est atteint lors du noyautage de la Ligue des Justes par le couple Engels/Marx digne des plus braves manœuvres des cadres du Parti socialiste. Le Jeune Karl Marx se conclut sur l’écriture du Manifeste, une œuvre jugée comme une perte de temps pas ses rédacteurs.

En voulant montrer un Karl Marx jeune et moderne, Peck ne parvient qu’à son contraire. Marx passe pour un politicien comme un autre. En dépit d’interprètes irréprochables, le film pâtit d’une réalisation molle. La scène de poursuite n’a ni queue ni tête. Engels court dans la rue, puis il descend un immeuble. À quel moment est-il monté dans un immeuble ?

Les images de conclusion nous montrant des portraits de familles de travailleurs éprouvés. La conclusion sur une jeune fille devant un drapeau français est tout simplement révoltante pour un film supposé réaliser les portraits d’internationalistes !

Raoul Peck nous montre le Marx de ses rêves, tout comme Hazanavicius nous montrait un Jean-Luc Gordard fantasmé. Le premier pour ressusciter le père, le second pour le tuer. Dans les deux cas, on n’y croit pas. Le Jeune Karl Marx passe pour un film qui manque son époque. Raoul Peck ne croit pas assez en son spectateur pour exposer la théorie marxiste. Il le prend de haut, pensant que susciter l’envie suffira. Il n’en est rien.

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