Films antiracistes

573198Les films sur le racisme aux États-Unis pullulent. À quel moment le sujet s’est-il banalisé au cinéma ? J’ai l’impression d’en voir de plus en plus, mais après tout, American History X (Tony Kaye) remonte à 1998. L’apparition sur les écrans d’une énième dénonciation de la violence faite aux Africains-Américains ne m’émeut plus, voir m’inspire de la méfiance.

C’était le cas des Figures de l’ombre, sortie l’an dernier. On y suivait la carrière florissante de trois femmes noires au sein de la NASA. Réalisé par Théodore Melfi, le film pourrait effectuer un travail de mémoire en rappelant que les noirs ont toujours participé à la société américaine et pas uniquement dans les postes les moins qualifiés. Cependant, Les Figures de l’Ombre opère une telle manipulation de l’histoire qu’on n’y apprend rien. À force de simplification, il ne reste plus grand-chose du parcours de ces femmes et des évolutions de la NASA.

femmes_ombre-1200x642Le réalisateur se concentre sur l’expérience, positive, à transmettre aux spectateurs. La lutte contre le racisme n’est pas un sujet noir et sans espoir. Le film, se déroulant dans les années 60, instille l’idée que l’Amérique n’aurait pas tant de choses à se reprocher. En effet, quelques femmes occupent des postes au sein de la NASA et par la force de leur travail, elles transcendent les préjugés racistes. Dans cette épreuve, l’une d’entre elles peut compter sur le soutien de son supérieur hiérarchique blanc (Kevin Costner). Plutôt qu’un hommage à la résilience de ces femmes, Les Figures de l’ombre vante les vertus du travail qui ont permis à ces personnes de faire leurs preuves et oublier la couleur de leurs peaux. Les Figures de l’ombre dresse le portrait des Africains-Américains tel que la société blancheveut bien à les accepter.

310799Cette année, le film antiraciste de Kathryn Bigelow fournira une expérience sans doute moins positive à ces spectateurs, mais à peu près aussi veine. La réalisatrice a fait de la violence son thème de prédilection. Je l’ai rencontré pour la première fois avec Démineur (2008), puis avec Zero Dark Thirty (2012). Aucun ne m’aura laissé de souvenirs. Cependant, le sujet de Détroit me poussait à faire un effort sur moi-même.

Détroit débute par un générique de toute beauté, fait d’animations. Une voix off énonce le contexte, Détroit été 67, puis laisse place à des scènes éparses de violence dans la ville. On voit les moyens démesurés employés pour mater une émeute dont personne ne comprendre le pourquoi du comment. Bigelow entame un travail de reconstitution factuel. Toutes les scènes montrées sont fondées sur des faits réels dont on peut trouver une description, plus détaillée, sur Wikipédia.

Après vingt minutes de vadrouille dans la ville, la réalisatrice nous installe dans son décor principal, c’est-à-dire le motel Algiers. Des personnages, principalement noirs, mais pas seulement, sont pris en otage par quelques policiers. Il va être difficile de se souvenir des noms des victimes tant elles sont nombreuses. On se retrouve à attendre la fin de la démonstration sans émotion, réveillé ponctuellement par les cris des policiers. On peut saluer la performance de Will Poulters qui incarne le policier le plus virulent, Philip Krauss. Son jeu rythme toute la partie dans le motel. Sans relâche, il tient son rôle de flic raciste. Cela ne suffit pas à maintenir le spectateur attentif qui a le temps de voir surgir quelques questions dans son esprit. D’où lui vient cette violence ? Bigelow semble aveuglé par la brutalité qu’elle tente de dépeindre. Le geste prend le pas sur le contexte et l’analyse. Philip Krauss ne passe pas pour un raciste parmi tant d’autres, mais pour un psychopathe. Son attitude est signalée par son supérieur hiérarchique à plusieurs reprises, démontrant l’anormalité de son comportement.

1902801.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxLorsque le calvaire des victimes s’achève, celui des spectateurs se poursuit. Pour une raison inexplicable, Bigelow conclut par une demi-heure de procès. On ne comprend rien à sa mise en place. On voit seulement les protagonistes défilés à la barre et l’avocat de la défense démonte leurs paroles une par une.

Un critique de New York Times signalait avec ironie qu’en voulant démontrer la résilience des noirs, Bigelow ne parvenait qu’à démontrer leur passivité. En effet, tout évènement ne se produit que sous l’impulsion des personnages blancs ; les noirs ne faisant que subir. La simple lecture de la page Wikipédia de l’incident atteste de la réactivité de la communauté noire, loin de s’enfermer dans un rôle de victime.

La mise en scène ne sauve pas les lacunes du récit. Bigelow semble se raccrocher à différents genres cinématographiques pour donner de la contenance (docu-fiction, snuff movie et film de procès). Ces différents registres éparpillent un peu plus le propos pour nous donner l’impression de passer à côté du sujet.

Les Figures de l’ombre et Détroit adopte deux postures radicalement différentes, pourtant ils ont en communs leurs défauts. Chacun met de côté les aspects historiques et sociologiques qui auraient été la base d’une analyse du racisme aux États-Unis, pour se concentrer sur l’émotion à fournir. Tous deux incitent fortement le spectateur à déposer sa cervelle à l’entrée du cinéma.

Les Figures de l’ombre, Melfi, 2016
Détroit, Kathryn Bigelow, 2017

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