La Petite femelle pardonnée

9782260021339Philippe Jaenada fait partie des auteurs familiers de la rentrée littéraire. Tout auditeur qui se respecte de France Culture connait son nom. Son dernier roman, La Serpe, traite de la vie de George Arnaud, accusé en 1941 du meurtre de son père, sa tante et une domestique. Il est acquitté sous les hourras. Soixante-dix ans plus tard, le roman de Jaenada est loué, on le dit même drôle. Je ne savais pas que la littérature blanche pouvait être drôle, enfin accidentellement si, toujours, même. Ma curiosité est piquée. Cependant, dans un précédent roman, l’auteur avait traité d’une affaire judiciaire plus intéressante, celle de Pauline Dubuisson, condamnée pour le meurtre de son amant.

Pour Pauline Dubuisson, comme pour nous lecteur, tout commence à Malo les bains. Philippe Jaenada remonte le temps et les lignées des deux parents de notre héroïne. Un détour moyennement intéressant dont la conclusion est qu’elle provient d’une famille bourgeoise. On retrace les étapes de son enfance, qui sont tant et tant rabâchées qu’on les connait par cœur. Dubuisson père enseigne Nietzsche et les valeurs du suicide à sa fille. Jaenada accorde une importance fondamentale à l’éducation dispensée à Pauline, une analyse cohérente avec son approche judiciaire et psychologique.

La Seconde Guerre mondiale démarre. Pauline assiste son papa dans ses affaires avec les Allemands et entretient des relations avec certains d’entre eux. Elle a alors quatorze ans. Je me demande à partir de quand les femmes sont devenues précoces.

Après avoir trouvé son point de départ, quelque trois ou quatre générations avant Pauline, l’auteur déroule son roman jusqu’à la fin. Cette construction la plus simple et la moins romanesque permet de coller aux faits. Elle réclame, toutefois, de l’endurance pour le lecteur, mais aussi pour l’écrivain. Les sources viennent principalement des archives judiciaires et journalistiques. Ainsi lorsque le procès se présente aucun des éléments ne nous est inconnu.

Pour alléger le récit de la vie peu joyeuse de Pauline, Jaenada intercale des moments. Il y a les digressions sur sa vie, le contexte historique et surtout les personnages secondaires. Les aspects autobiographiques sont gênants et clairement pas à la hauteur du drame qui se joue pour « Pauline ». Ils s’effacent au fil du récit. Le contexte historique, lui aussi, apparait plus prégnant au début quand il faut nous expliquer le siège de Dunkerque, m’épargnant deux heures trente de Christopher Nolan. La partie concernant le procès est parsemée de mini-biographies concernant les avocats, le procureur, mais surtout les codétenues de Pauline Dubuisson. Subitement, on quitte le domaine de la psychologie pour entrer dans la sociologie et de fait opérer un bond qualitatif. Toutes les femmes condamnées présentées par Jaenada le sont, car leur comportement sexuel est jugé inconvenant. On accuse la maitresse du mari assassiné par son épouse d’être la vraie coupable. On refuse a Pauline le statut d’amoureuse et donc l’hypothèse d’un meurtre accidentelle, mais ce qui détermine sa capacité à éprouver le sentiment amoureux ne se trouve pas dans son profil psychologique, mais dans le profil sociologique des messieurs qui la jugent.

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La petite femelle donne le beau rôle au lecteur. Il étanche notre soif de fait divers, mais au nom de la réhabilitation de Pauline Dubuisson, du coup, c’est pas voyeuriste. Nous faisons même amende honorable pour tous les lecteurs de Détective en 1953. Cependant, il y a quand même un malaise et l’auteur ne l’ignore pas. Il débute par une scène qu’il renie, un contre-exemple. Il s’astreint à ne suivre que les faits, mais les faits judiciaires et déroule chronologiquement le drame comme quoi vraiment, Jaenada ne leurre personne. Ce récit reste honnête.

Toutefois, il ne remet pas en cause le fait divers. Il l’épouse, mais du côté de la défense. On ne voit pas cette femme autrement que par les yeux de la justice. En bon avocat, Jaenada s’abstient de suggérer une peine, mais il y aurait eu sanction puisqu’il reconnait sa culpabilité. Cette réécriture vient donc juger au mieux de la sévérité de la justice, mais pas de son fonctionnement, des manipulations de l’accusation et des mensonges des journalistes. Ça pourrait suffire, si ce n’était aussi banal. On n’ira pas plus loin dans les analyses de ces duperies, car ils ne sont pas le sujet.

Si on était méchant, on pourrait rajouter que Jaenada se donne aussi le bon rôle. En exhumant cette histoire, il se place forcément aux antipodes de tous ces hommes qui n’ont pas compris ou voulu comprendre Pauline. Lui, il comprend et accepte la femme moderne, pour preuve les digressions sur sa vie de couple.

Cela se termine sur la mort de Pauline, qui honore les préceptes de son père ou se libère enfin.

On ne condamnera pas le roman de Jaenada. Réécrire l’histoire avec plus de justice et de vérité représente un projet impossible surtout quand il arrive trop tard. Tout comme, on ne peut pas s’illusionner sur le fait que ses enquêtes sont devenues une marque de fabrique de l’auteur, qui transforme le roman historique en sous-branche de l’autofiction.

La Petite femelle, Philipe Jaenada, Julliard, 2015

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