Nous qui existons trop

Couv-definitive« Nous qui n’existons pas » est une œuvre autobiographique dans laquelle Mélanie Fazi aborde son rapport au désir, au couple et à la sexualité. Difficile de traiter de ce court texte tant son propos se confond avec l’autrice. Toute personne douée d’empathie ne peut que saluer la démarche de l’autrice qui nous fait part de ses tâtonnements dans l’existence.

Ce texte ne s’adresse pas aux proches, mais à un public. Il dit des choses allant au-delà de la vie personnelle de l’autrice. Mélanie Fazi défend une « étiquette », les asexuels, contre une norme, le couple amoureux avec enfant. L’asexualité ne se cantonne pas à l’absence de désir sexuel ; pour elle cela englobe également le refus du couple, de l’amour et des enfants. Ce texte raconte la déconstruction d’un « problème », l’inexpérience sentimentale et sexuelle, en revendication.

« Je n’avais jamais osé espérer lire ces mots qui disaient simplement : ce n’est pas honteux d’avoir peu d’expérience, c’est un droit comme un autre. J’en ai pleuré de soulagement. »

51Rdey0a6L._SX331_BO1204203200_« Ces mots » proviennent d’un article, non cité, sur le « prude shaming». C’est un discours commun depuis mai 68 que de nuancer et critiquer le mouvement de libération sexuelle. Dans les années 80, au sein du mouvement Punk, les Straight Edge se sont opposés aux excès d’alcool, de drogue et au libertinage. Ils prônaient l’abstinence et un comportement sexuel moins inconséquent. Ils étaient sans nul doute des prudes pour des punks. C’était il y a 37 ans (Minor Threath, Straight Edge). Le couple bourgeois a toujours connu des détracteurs. Platon proposait de retirer les enfants à leurs parents et de les élever au sein de la collectivité dans l’ignorance de leur ascendance. Kant regardait le sentiment amoureux avec méfiance, car il incitait selon lui les individus à se détourner de la morale. Ces exemples, loin du bonheur et des libertés individuelles, témoignent de la diversité des critiques contre la famille. Ainsi lorsque Mélanie Fazi déclare : « Je n’aurai pas la prétention de croire être la première ; mais si d’autres choses ont été rédigées autour de ces questions, elles ne sont pas parvenues jusqu’à moi. » (page 88), on peut être surpris. L’autrice n’a certes pas l’orgueil de se croire avant-gardiste, mais ne témoigne aucun intérêt pour ce qui a pu être dit ou fait avant elle.

« J’ai souvent songé que ce serait reposant de lire un roman, de regarder un film où la question de l’amour ne serait même pas évoquée. Une histoire où les personnages vivraient seuls parce qu’ils le souhaitent et où l’intrigue se concentrerait enfin sur autre chose. Parce qu’alors, pour une fois, j’y verrais quelque chose qui ressemblerait à ma vie.»

9782702430903FSPourtant, ces œuvres existent. Une bonne partie des lectures jeunesse ne traite pas de relation amoureuse, je pense aux incontournables séries : Le club des cinq (Enid Blyton, Hachette/Bibliothèque rose, 1955-1967) et Le clan des sept (Enid Blyton puis Evelyne Lalemand, Hachette/Bibliothèque rose, 1958-1986). En science-fiction, nous avons l’œuvre de Jules Verne. Chez les détectives, nous pouvons compter sur Sherlock Holmes, Hercule Poirot et bien sûr Miss Marple. Le couple de Robinson Crusoé est mis en suspens le temps du récit. Il ne me paraît pas illégitime de rajouter Bilbo et Le Seigneur des anneaux. En regardant les bonus des films, on constate les difficultés de Peter Jackson à rendre la romance entre Aragorn et Arwen plus présente. Hors genre, il est toujours possible de se tourner vers le nouveau roman. Ou encore Samuel Beckett dont le héros Molloy marche en comptant les cailloux dans sa poche.

Le sentiment amoureux n’est pas omniprésent et il n’a même pas toujours été une norme souhaitable. Il a fallu l’œuvre des Romantiques et plus tard de Walt Disney pour imposer le sentiment amoureux comme ciment du couple. Cette norme s’accompagne de nombreuses lignes de fuites. Un engament ou plus simplement une conscience politique aide sans nul doute à y faire face, à ne pas se sentir « anormal », mais plutôt à côté, voir en lutte.

Les interrogations de Mélanie Fazi se portent sur son identité au sens positif. Il ne suffit pas de se savoir hors-norme, il faut aussi se localiser dans cet ailleurs. La piste « prude » est balayée au profit de celle de lesbienne, ce qui amène l’autrice à se questionner :

« Voilà pourquoi, même si j’hésite encore à m’attribuer l’étiquette de lesbienne (il m’arrive d’ajouter en blaguant « non-pratiquante »), je sais désormais que je ne pourrai jamais me considérer comme hétéro. Il y a un rapport au secret, à la parole, à la façon de se dire que ceux qui grandissent dans la norme ne connaîtront sans doute jamais. Une manière de regarder le monde depuis le bas-côté. De se voir constamment rappeler qu’il existe un modèle dominant dans lequel on ne se reconnaît pas. »

9782707150189Le critère pour rejoindre les LGBT+ est celui de porter un regard depuis la marge. Ce critère me paraît fallacieux. La norme est idéal-typique et par conséquent inatteignable. Elle s’impose à tous en dépit des aspirations individuelles. Je ne compte plus le nombre d’œuvres consacrées aux femmes au foyer des années 50, qui représentaient l’image de la perfection et pourtant étaient malheureuses comme des pierres. Certaines ont passé la moitié de leur existence sous antidépresseur. Prenons Les Noces rebelles (Sam Mendes, 2008) avec Kate Winslet, regardons l’intégralité de Mad Men. Betty Friedman détruit le mythe de la femme au foyer heureuse dans son essai La femme mystifiée paru en France en 1964. Tous les hétérosexuels ne sont pas couronnés de lauriers pour leur respect de la norme, bien au contraire. Cette contradiction entre norme et bonheur entraîne forcément un regard depuis l’intérieur sur ces règles qui nous ont été imposées et que l’on s’est imposées. Cette contradiction engendre le secret honteux de ne pas se satisfaire d’avoir tout ce qu’il faudrait avoir.

Je poserai donc la question autrement : quelle accointance un asexuel peut-il avoir avec un homosexuel ? Ils ne partagent certainement pas la même Histoire. L’homosexualité a été légalement réprimée en France jusqu’en 1791 et le fichage des homosexuels par la police a perduré jusqu’en 1981. Le sida était considéré comme leur maladie et nombreux étaient les médecins à refuser de les soigner. Aujourd’hui, la Manif pour tous continue de militer contre l’égalité de droit. Des maires et des élus refusent d’officier des mariages homosexuels. Le bas-côté d’où Mélanie Fazi regarde la norme me paraît bien plus confortable.

Pourtant, la chose la plus étonnante dans ce texte tient dans l’attachement aux étiquettes dont fait preuve l’autrice.

« Parce que c’est rassurant, tout simplement, de ne pas être seul. De savoir qu’il y en a d’autres comme nous, qu’on n’est pas une bête curieuse, que ce qui nous arrive est normal, différent, mais normal. L’étiquette donne le droit d’exister. Elle fournit une réponse simple à des questions complexes. Voilà ce que je suis : regardez, ça porte un nom. Regardez, il y en a d’autres comme moi. »

51OzaByc+eL
Ouvrage de référence sur le rapport norme/marge. 1963.

Difficile d’être en désaccord, se situer à la marge est toujours une situation inconfortable. Cependant, il ne faut pas s’illusionner : la norme ne donne pas le droit d’exister, elle donne le droit à une forme d’existence. Mélanie Fazi ne le pressent-elle pas lorsqu’elle s’interroge sur son droit à se revendiquer homosexuelle ? Poser une norme, c’est tout simplement instaurer une frontière entre un groupe et les autres. C’est cesser de vouloir comprendre ce qui n’est pas nous.

« La vie des parents de jeunes enfants, en particulier, me paraît un enfer inconcevable. Comment vit-on sans calme, sans silence, sans pouvoir prendre le temps de suivre le cours de ses pensées ? Comment apprend-on à se connaître vraiment si l’on calque son rythme et ses besoins sur ceux d’autres personnes ? »

Les groupes de défense des marges ne peuvent pas prôner une étiquette, cela ne peut mener qu’au remplacement d’une tyrannie par une autre. Pour cette raison, le sigle LGBTQ+ s’enrichit constamment de nouvelles lettres. De plus, ce regroupement s’inscrit dans une stratégie de défense et un moyen de conquête des droits. Contre quelle oppression la communauté des asexuels lutte-elle ?

D’autres choses posent problème dans ce texte qui refuse de prendre en considération l’autre. Concentrée sur elle-même et ses propres découvertes, Mélanie Fazi omet celles des autres avant et à côté d’elle. L’ouvrage manque de références et de connaissances dans le domaine des luttes sociales et des « gender studies ». Son désintérêt pour le féminisme la pousse à commettre des maladresses telles que confondre le sexisme et les avances d’un homme. Conclure en faisant appel à l’ésotérisme et à des images symboliques, c’est glisser de la critique sociale à la pensée magique. « Je suis louve désormais ; j’apprends à montrer ma fourrure au grand jour. Mais j’appartiendrai toujours à la lune beaucoup plus qu’au soleil. » Quelle ironie quand on sait que le loup est un animal profondément social pour qui la solitude est synonyme de mort.

Mélanie Fazi découvre les affres des normes sociales qui régissent notre société, mais la seule action pratique qu’elle mène est celle de l’écriture. N’est-ce pas beaucoup demander à un livre ?

Nous qui n’existons pas, Mélanie Fazi, Dystopia, 2018.
10€

13 commentaires sur “Nous qui existons trop

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  1. Il me semble que résumer la question en « inexpérience sentimentale et sexuelle » est infiniment problématique, et apporte de l’eau au moulin de l’auteur… C’est également ce que les lesbiennes peuvent encore s’entendre dire : elles le sont parce qu’elles manquent d’expérience, parce qu’elles n’ont pas rencontré le bon, parce qu’on leur a pas démontré comment un gros mec viril est irremplaçable.
    S’agit pas d’inexpérience, s’agit d’absence totale d’envie de mener l’expérience. C’est très différent.
    Nier le poids du contrôle et de la norme sociale, au prétexte que d’autres sur d’autres sujets en souffrent davantage, ça me paraît gênant.
    Après, le projet n’était effectivement pas de faire un texte théorique, mais bien un témoignage personnel. C’est ce qui à mon sens en fait l’intérêt.

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    1. Il n’y a pas d’association de ma part entre asexualité et inexpérience, je ne fais que résumer le cheminement de Fazi, qui dit avoir perçu ce « manque » comme un problème avant de se rendre compte à travers des réflexions et des rencontres que non, c’était son souhait.
      Je nie jamais l’existence de la norme sociale! Fazi analyse les idées d’amour, de sexualité et de genre à l’aune uniquement de son vécu sans laisser entrevoir la moindre prise en compte d’autrui, quelqu’il soit.
      Il ne me parait pas déplacé de trouver une différence notable entre une pression sociale qui va s’exercer à un niveau morale et une répression légale et physique.

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      1. j’avais pas compris ça, dans ta phrase.
        Pour la norme sociale, c’est la remarque « Contre quelle oppression la communauté des asexuels lutte-elle ? » qui m’a fait tiquer.
        Pour le reste, je ne suis pas d’accord, mais ce n’est pas grave : livrer un témoignage et une réflexion personnelles, ce n’est pas ne prende aucun compte d’autrui.
        Bref, ce texte ne m’a pas du tout fait le même effet 🙂

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      2. J’avais pas vu que tu ajoutais ça
        « Il ne me parait pas déplacé de trouver une différence notable entre une pression sociale qui va s’exercer à un niveau morale et une répression légale et physique. »
        Ca me paraît justement nier la force du contrôle social, qui est justement celui qui n’a pas besoin de la loi pour s’exercer.
        C’est différent, bien sûr. Je ne crois pas qu’elle dise le contraire. Mais que ce soit différent ne doit pas conduire à en minimiser la force.

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      3. « Contre quelle oppression la communauté des asexuels lutte-elle ? », c’est une question. Toute réponse est la bienvenue. Je peux aussi la reformuler ainsi : « Quel contrôle sociale s’exerce sur les asexuels? ».
        Enfin, je crois que nous avons compris que nous n’étions pas d’accord.

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  2. sur les asexuels, les célibataires, les femmes qui ne veulent pas d’enfants, le contrôle social s’exerce sous forme de questions intrusives, de pathologisation, de leçons quotidiennes données, par des proches tout autant que par des inconnus : tu devrais voir un psy, t’es sûre que t’as pas un problème avec ta mère, c’est que t’as pas rencontré le bon, le cul c’est bon, c’est juste que tu sais pas faire, vraiment tu devrais voir un psy, c’est p’têt’ ton père qui craint, tu le regretteras plus tard, comme t’as ni mec ni gamin, on te fout avec tes 50 piges dans la chambre avec les lits supperposés, ça te dérange pas ?, et maintenant que ta mère est morte, peut-être que faire enfins des mômes va te venir à l’idée ? non mais tais-toi, tu peux pas comprendre, t’as pas un problème avec ta féminité ? .
    Dramatique ? certainement pas. Pesant : oh putain oui. De quoi te faire douter parfois de ce que tu souhaites, vraiment : aussi.
    Le contrôle social, quoi…
    Des bises 🙂

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    1. « Dramatique ? certainement pas. Pesant : oh putain oui. » Tout à fait d’accord avec cette partie. Mais le contrôle sociale ne relève-t-il pas du dramatique? Et affirmer ses choix de vie le lot de tous?
      Bises. 😉

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  3. Les homosexuels se font tabasser dans la rue (aujourd’hui, en France, pour ne pas parler des pays où ils se font pendre), et les asexuels font face aux questions de leur entourage. Il me semble donc que la question « contre quelle oppression les asexuels luttent-ils ? » est pertinente. Je trouverais pour ma part un poil indécent d’appeler oppression le simple fait que votre entourage vous pose des questions, ou que la société ait un mode de vie différent du vôtre. Comme le dit la Fille qui n’aimait rien, devoir expliquer ses choix de vie à son entourage, c’est tout bêtement la vie. Que ce soit chiant, personne ne le nie. Que ce soit un combat à la hauteur de  » j’aimerais pouvoir embrasser mon mec dans la rue sans me faire péter la gueule », c’est une question de bon sens : non.

    Aimé par 1 personne

    1. Mais qui a dit « combat à la hauteur de » ? qui prétend que c’est égal ? Certainement pas l’auteur. Le coup de « ya pire » qui empêcherait de réfléchir au contrôle social et à l’aliénation qu’il peut induire, c’est pas convaincant. On te casse pas la gueule, alors te plaint pas : on pourrait déligitimer comme ça un paquet de combats féministes.

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  4. Ouais, j’aime pas beaucoup l’idee de hiérarchiser la souffrance, donc je ne prendrai pas part à ce débat, mais en lisant la chose, j’ai surtout l’impression que Mélanie Fazi découvre que la norme sociale, ben c’est une oppression. Waou. J’avais bien envie qu’on me rappelle que l’eau mouille ou que le capitalisme ne s’intéresse à l’humain que si ce dernier lui est profitable. Sans juger de son intention et de sa sincérité qui me paraissent évidentes, c’est surtout une magnifique suite de lieux communs. Je passe mon tour.

    Aimé par 1 personne

  5. LGBTQ+ : justement ce plus, les lettres suivantes, sont LGBTQIA avec I pour Intersex et A pour Asexual. Les asexuels sont donc officiellement reconnus dans les minorités liés aux genres et à l’orientation sexuelle. Ce qui est assez logique, non ?

    La revendication principale des asexuels est que leur existence soit reconnue. Leur première communauté sur le net s’appelle AVEN pour Asexuality Visibility and Education Network. Le but est d’éviter aux nouvelles générations d’asexuels mettent quinze ou vingt ans pour se rendre compte qu’ils ne sont pas des cas isolés et pathologiques.

    Le grand mérite du livre de Mélanie Fazi est de ne pas être un essai, d’éviter la théorie et les rationalisations (cf les 17 sous-étiquettes de l’asexualité). Au contraire, c’est un témoignage intime.

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