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Eloge du carbu

L’Éloge du carburateur traite d’un thème qui m’attire peu : le travail. Mon expérience personnelle ne saurait être représentative du Travail ; de plus, je n’ai aucune connaissance théorique sur le sujet. Enfin, Matthew Crawford a réalisé la performance de me convaincre de son propos jusqu’aux deux tiers de l’ouvrage, avant de me faire déchanter.

Pour vous donner un équivalent, il me laisse le même sentiment que Lost. Je croyais assister à un spectacle divertissant, qui résoudrait le mystère de cette île, et puis je me suis retrouvée avec de la propagande théologique. L’Éloge du carburateur part d’une critique du travail, mais je ne suis pas sûre de là où il m’emmène.

Crawford analyse le travail comme une relation entre le travailleur et le consommateur. Pour Crawford, le consommateur est devenu un « assisté ». Il manie des objets du quotidien dont il ne comprend pas le fonctionnement. Plusieurs exemples sont cités : la voiture, l’eau qui coule du robinet et les préparations pâtissières. Il s’agit d’une régression pour l’humain qui maîtrisait ces choses par le passé. Cette maîtrise n’était pas parfaite. Personne ne démontait et ne remontait sa voiture tous les dimanches, mais il existait une connaissance approximative du véhicule suffisamment aboutie pour effectuer une vidange, ou changer un phare. Aujourd’hui, ces actes d’entretien sont devenus trop complexes pour être accomplis par n’importe qui. C’est à la fois un renoncement de la part du consommateur, mais c’est aussi quelque chose que les grandes firmes lui retirent.

Pour Crawford, cela participe de la célébration de la liberté individuelle. Faire sa vidange, pour garder cet exemple, constitue une contrainte et une perte de temps, dont le consommateur se libère. Et Crawford ne déplore pas la perte de contrôle sur ces objets, mais l’ignorance engendrée par cette perte. Progressivement, vous perdez du savoir, mais aussi un lien avec le monde : comment fonctionne-t-il ? Pour faire simple, vous devenez con.

Jusque-là, j’opine du chef. Je trouve même ça plutôt brillant. Il ne s’agit pas de blâmer qui que ce soit, mais de pointer du doigt un mouvement mené à la fois par une idéologie et par la volonté des entreprises. De plus, Crawford répond implicitement à deux critiques. D’abord en déplaçant la question du contrôle de notre environnement sur celle du savoir, ce qui me parait pertinent. L’auteur pointe justement que la connaissance de l’environnement ne nous en rend pas maître. Au mieux, cela nous permet de négocier avec ce qui nous entoure. Savoir comment sa voiture fonctionne ne veut pas dire qu’on la fera démarrer d’un claquement de doigts. Cela veut simplement dire que l’on connaît les tâches à effectuer. On se soumet au besoin de l’engin. On ne fait pas disparaître les contraintes liées à son fonctionnement.

Tout ceci est appelé le procès du travail, par Marx. Je vous le dis, car c’est le terme employé par l’auteur sans l’expliciter, et sans que l’éditeur ou le traducteur ne se fendent d’aucune note en bas page. Donc, pour reprendre dans les grandes lignes ce que j’en ai compris, le procès de travail c’est la négociation entre l’homme et son environnement. Cette négociation entraîne forcément un travail de la part de l’homme pour transformer son milieu et le rendre plus confortable. Pour prendre un exemple trivial, l’homme a bossé pour comprendre comment les choses poussent, inventer le potager, puis Monsanto et la culture des tomates hors-sol ont suivis.

Cela nous amène au travail et au travailleur. On continue de hocher de la tête. Grosso modo, le travailleur suit le même parcours que le consommateur. Dans son emploi, l’humain est devenu une particule tellement infime de la chaîne de travail qu’il ne sait plus faire grand-chose, ne sait pas pourquoi exactement il le fait et ne peut certainement pas être animé du souci de bien faire. Cela concerne les travaux manuels produits en usine, mais aussi le travail de bureau. Je suis toujours d’accord avec ça, le moindre « projet » se fragmente entre sept services et trois sous-traitants.

Qui sauver, puisque le travailleur et le consommateur sont aliénés ? Les comités ouvriers ? Non, ça, c’est Debord. Crawford veut sauver les créateurs, mais attention, pas tous. Les vrais créateurs seulement. Mesdames messieurs les influenceurs, au revoir, merci d’être passé. Toujours d’accord jusque-là, les influenceurs font circuler une information avec bienveillance et authenticité, bien sûr, mais cela ne fait pas d’eux des créateurs. Crawford élimine également les créateurs inconstants, qui changent de hobby comme de chemises. Le créateur à sauver est l’artisan, l’expert en son royaume qu’il ne cesse d’arpenter.

Crawford est doué pour se prémunir des critiques, puisqu’il nous prévient, il prône la « figure idéal-typique » de l’artisan. Il a bien conscience que tous les artisans ne sont pas des saints, d’ailleurs il nous présente même un garagiste négligent. C’est à partir de là que les hochements de tête cessent. L’artisanat est la profession libérale par excellence. À bien des égards, il n’est qu’une version miniature d’un trust opprimé par les aspirations régulatrice de l’état.

Le problème avec l’Éloge du carburateur est qu’on ne saura pas la nature de l’artisanat que souhaite défendre Crawford. Il évoque cette figure idéal-typique, mais à quoi ressemble-t-elle ? Je ne veux pas me faire plus marxiste-léniniste que je le suis, mais qu’en est-il des conditions de travail des gens ? Est-ce un idéal de vivre dans l’insécurité économique ? Est-ce un idéal pour le consommateur d’être soumis au prix du marché – régulé par quoi ? L’état ou l’entente entre artisans, aka le corporatisme ? Bien sûr, nous n’avons pas de réponse.

Cela pose aussi la question de la formation de cette armée d’artisans. Crawford évoque l’éducation avec une vision toute darwinienne, ceux qui trouveront leur vocation d’artisans et les autres qui… ben, on ne sait pas. Crawford dit prôner une aristocratie plébéienne (un terme beaucoup plus subtil que populaire ou populiste), dont l’idée serait de valoriser l’excellence, la rigueur et l’application dans une activité. Une partie optimiste de ma personne veut que toute personne possède un domaine de prédilection. Il y a forcément au moins un domaine dans lequel on puisse à défaut d’exceller s’épanouir. Mais les vocations sont un peu comme les princes charmants. Parfois, on ne les rencontre pas. Le monde est grand, la vie est courte. Que deviennent ceux qui ne rejoindront pas les rangs de l’aristocratie plébéienne ?

J’aimerais que ces points de suspension n’ouvrent pas la voie à une vision purement libérale, et, comme chantaient certains, anti-sociale. Si Crawford fait bien la preuve de son anticapitalisme, il ne s’oppose pas au principe fondateur de son beau pays : le libéralisme. Or, le marché libre est bien ce qui a permis aux artisans d’enfler, jusqu’à devenir des trusts ; mais contrairement à la grenouille de La Fontaine, ils ne crèvent pas, ils écrasent tout ce qu’il y a en dessous.

Le point de malaise, et peut-être de rupture, avec l’auteur arrive à la page 145, où il nous décrit un homme qui a visiblement influencé sa vision du travailleur : Chas.

« À dix-sept ans, je me sentais en rupture avec l’orthodoxie gauchiste un peu étouffante de Berkeley. Depuis quelque temps, je portais fièrement des rangers et lisait Soldier of Fortune, le magasine culte des aspirants Rambo. Mais Chas, c’était autre chose, le premier authentique réactionnaire que j’aie fréquenté. Il arborait un humour profondément cynique qui avait un effet tranquillisant sur mes pulsions colériques d’adolescent. Et c’est lui qui m’initia à un nouvel horizon de positivité ouvert par mon rejet de tout ce qui était acceptable : les plaisirs du métal. »

Ce passage est plutôt anodin. Crawford parle plus de son ami que de lui, mais au regard des développements de son Éloge du carburateur, j’en suis venue à me demander si l’auteur lui-même n’était pas un réactionnaire déguisé ?

Les idées sont bonnes, mais où nous mènent-elles ? Il est un peu facile dans un monde où les artisans se font moins nombreux de percevoir ces professions comme des oasis, mais le jour où nous devenons tous plombiers, garagistes, menuisiers, peintres, etc., sera-t-il encore possible de facturer 80 euros de l’heure et de vivre décemment ? N’est-ce pas revenir en arrière pour réécrire la même histoire ?

Je n’aimerais pas conclure comme Crawford sur des points d’interrogations. L’auteur nous dit encore une chose sur ce qui pousserait les artisans à atteindre l’excellence : la patrie. Oui, animé du souci de rendre son pays fier ou de le représenter correctement, votre plombier ne pourrait effectuer une installation ou réparation exemplaire. Les artisans ne m’étaient jamais apparu comme une horde de militants no border laissant toute la misère du monde nous envahir, mais sans doute avais-je tort ? Plus sérieusement, le nationalisme semble aller bon train et n’encourager personne à faire du « bon travail ».

Enfin, vous serez heureux d’apprendre que l’auteur n’est plus garagiste, mais enfin universitaire et pratique la réparation de pièces mécaniques durant son temps libre.

« Pour les enfants des classes supérieurs, l’enseignement technique était un supplément d’âme à leur cursus pré-universitaire. »

Éloge du carburateur, Mathew Crawford, La Découverte, 2016
Traduction : Marc Saint-Upéry
11 €

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