Depuis l’enfer

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« From hell » est la signature laissée à la fin d’une lettre de Jack L’Eventreur. On aurait pu traduire « depuis l’enfer », je trouve que ça sonne bien. Le thème est donc posé. Alan Moore en compagnie d’Eddie Campbell s’attaque au mythe du tueur de Whitechapel.

From Hell débute par un long prologue et d’une certaine manière plusieurs : d’abord un flashforward avec l’enquêteur, Fred Aberline, et un voyant, Robert Lees, puis la présentation de différents personnages et des éléments de contextes qui vont les amener à être liés à l’affaire. De fait, il s’écoule une centaine de pages avant le premier meurtre dont nous connaissons alors les raisons ainsi que les responsables.

Cette absence de suspens est volontaire. Moore semble vouloir déconstruire le mythe de l’Éventreur, le rendre moins fantasmagorique. De plus, il a déclaré s’être inspiré de l’œuvre de Douglas Adams : Dirk Gently, détective holistique.

photo_2018-10-09_20-52-54Jusqu’à présent, l’approche holistique était une méthode en sociologie, une analyse globale et institutionnelle des faits sociaux, qui s’opposait à l’approche individualiste, l’individu. Bref, un duel entre Durkheim et Weber, entre déterminisme social et libre arbitre individuel. Je ne voyais pas comment cela pouvait s’appliquer à une enquête ou un récit d’enquête policière. La série Dirk Gently ne m’avait pas renseigné et je n’avais pas lu les livres, la mauvaise foi est un travail de longue haleine, vous n’avez pas idéé.

Le lien est sans doute plus évident qu’il n’y parait. Une enquête policière est toujours une approche individualiste d’un crime, un fait de société comme un autre. L’enquêteur doit trouver le responsable, qui n’est toujours qu’une seule personne. Un tribunal peut admettre que le coupable n’est pas toujours responsable, mais dans ce cas il est fou.

Une approche holistique ne consiste donc pas à chercher la personne responsable du crime, mais les éléments sociétaux qui ont permis la réalisation de ce crime.  Par exemple les fusillades dans les lycées et universités américaines ne découlent-elles pas de la vente en supermarchés d’armes à feu et la glorification de ces dites armes dans les médias ?

Ceci étant dit, revenons à « Depuis l’Enfer » qui n’appliquera jamais vraiment cette méthode… Bien sûr, il y a des éléments pour rattacher les meurtres de Jack L’Éventreur à une histoire plus globale. Le règne de Victoria est présenté comme miséreux, la misogynie courante et la montée du socialisme rendent tous ces Lords un tantinet incontinent.

photo_2018-10-09_20-54-05Cependant, le récit de Moore reste concentré sur deux aspects : le meurtrier et le complot. Nous passons des pages et des pages en compagnie du premier. Nous errons dans Londres de lieux de cultes en lieux de cultes, évoquant l’architecture et les symboles païens cachés. La folie meurtrière n’est pas si intéressante, une fois mises à nue. Bien sûr, si vous êtes passionné de mythologie et de mysticisme, les différentes associations du coupable vous intéresseront, ce ne fut pas mon cas. Le second ne se révèle pas non plus très intéressant, principalement car sa portée est amoindrie par la folie du coupable. Tout ceci semble être le résultat d’une malheureuse décision d’une Reine bigote et sénile.

Cela pourrait être le but de Moore : regarder, il n’y a rien à voir ! Mais dans ce cas pour quoi nous montrer le dérouler des meurtres ? Le suspens ne réside pas dans la découverte par le lecteur de l’identité de Jack, mais par Aberline. Comment les autorités vont-elles faire face à ces crimes ? On le saura plus ou moins. L’enquête nous est retranscrite de façon elliptique. Le rôle de la presse est éclipsé alors que l’on devine qu’il fut beaucoup plus important. En lisant les annexes, tout du moins en les parcourant, on découvre une flopée de théorie et de « Ripperologue » (éventrologue ?). Cette histoire, celle qui va créer le mythe semble beaucoup plus intéressante et fais parfaitement écho à la phrase de Jack « one day men will look back and say I gave birth to the Twentieth Century ». Ce ne sont pas seulement les analyses autour de Jack l’Éventreur qui se sont répandues, mais tous les récits qui entourent les faits divers. On peut prendre le Nouveau détective comme une grosse blague kitsch, n’est-ce pas aussi le symptôme gras de l’insécurité, de la crainte qu’une pulsion meurtrière ne vous habite ou habite votre voisin ?

Moore conclut : « la vérité, c’est que la question n’a jamais été les meurtres, ni l’assassin, ni ses victimes. La question, c’est nous. Nos esprits et la façon dont ils dansent ». Moi, je me dis, le récit de From Hell ne se trouvait-il pas plus dans cette nouvelle de fin qui décortique les différentes théories que dans l’exposition linéaire du complot, de l’assassin et des meurtres.

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PS : Je suis à peu près sûre que la pscyhogéographie ne se pratique pas sobre. Est-ce à dire que Moore aurait dû faire boire ces deux protagonistes ou que j’aurais dû boire pour les suivre, je ne sais pas.

From Hell, Alan Moore & Eddie Campbell, Delcourt, 2000 (1991-1996 en version originale)
Traduction : Jean-Paul Jennekin
49.50€

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