En attendant le diable

EDSS_140_210_MACLANE_COUVE_EXELa collection non-fiction des Éditions du sous-sol est tout à fait remarquable. Sur le blog, il a déjà été question de l’enquête journalistique de Nelli Bly sur les Asiles et de l’enquête anthropologique de Ted Conover sur les Hobos. Je me permets de préciser qu’est paru en français, enfin, Newjack, dans la peau d’un gardien de prison. Bien sûr, je ne l’ai pas encore lu, mais je ne doute pas que cela soit formidable.

Ici, il ne s’agit pas d’enquête, mais pas non plus de fiction. Mary Maclane a dix-neuf ans et sa vie de petite bourgeoise de province l’étouffe. Elle confie à son journal sa soif de vivre. C’est aussi une longue annonce de sa venue dans le monde. Ce journal n’est pas intime bien au contraire. Mary Maclane dresse un portrait certes provocant pour l’époque, mais somme toute élogieux d’elle-même. Elle est un génie et elle vient nous éblouir.

Les tirades exclamatives viennent compenser la monotonie des évènements. Au moment de la rédaction de cette œuvre, l’autrice n’est rien de ce qu’elle voudrait. Son quotidien se remplit de promenade sur le sable stérile et du ménage. Elle se débat moralement contre cet état de fait, mais on perçoit aussi le doute. Comment sortir de ce carcan ?

Pour Mary Maclane, la réponse est l’écriture. Bien sûr, elle en appelle au Diable, mais je le crois plutôt représentatif de ses désirs que d’une échappatoire. L’ouvrage se termine par une note d’intention adressée à des éditeurs. Il me semble qu’il s’agit de son plan : prendre la plume pour devenir quelque chose d’autre. C’est d’ailleurs ce qui se produira à l’issue de la publication en 1902 de The Story of Mary Maclane.

En attendant, l’autrice espère la venue du diable. Le récit de cette attente est ennuyeux et frustrant. On s’agace des émois amoureux non réciproques de Mary Maclane, tout en étant en complète empathie avec elle. L’autrice s’agace et s’ennuie de sa propre existence. On arpente comme elle le sable stérile en long en large et en travers. En dépit de faible description, on se représente très bien l’ambiance, les commérages du voisinage, la routine et le puritanisme.

Le journal de Mary Mclane est forcément féministe puisque de telles aspirations pour une femme ne peuvent que la condamner au bûcher. En plus de sa dimension blasphématoire, l’autrice ne cache pas sa bisexualité. Cependant, le texte ne développe aucune analyse du patriarcat. Elle se cantonne à un témoignage personnel en revendiquant haut et fort son égotisme. Elle n’a cure du destin des autres femmes de son entourage ce qui ne l’empêche pas de connaître l’œuvre de ses contemporains. Mary Bashkirtseff (1858-1884) est visiblement une influence directe, mais sans nul doute inférieure. Mary Maclane se veut libre comme si la liberté des femmes était une évidence. Elle l’invoque jusqu’à ce qu’elle prenne corps.

À moins de s’appeler Chrisitine Boutin, on ne ressortira pas choquer ou impressionner par les invocations de Mary Maclane, mais on peut continuer de ressentir le même étouffement qu’elle décrit.

Que le diable m’emporte, Mary Maclane, Editions du sous-sol, 2018 (1902)
Traduction : Hélène Frappat
16€

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