Héroïne

junk-tea-9782075077545_0Je ne connaissais pas Junk de Melvin Burgess avant de le commencer. Vous me direz c’est normal, on connaît rarement les livres que l’on s’apprête à lire, à moins de les relire, mais combien de livre vous ont suffisamment marqué pour que vous souhaitiez les relire ?
Figurez-vous que Junk pourrait bien faire partie des heureux élus en être. Pour être relu, un livre doit vous avoir marqué, (sauf si vous l’avez complètement oblitéré de votre mémoire, mais dans ce cas-là est-ce vraiment une relecture ?), vous devez avoir envie de retrouver quelque chose sans avoir la sensation d’une redite. Pour l’instant, je n’ai fait que lire Junk, mais je soupçonne qu’une lecture à différents moments de votre vie vous donne une perception différente des évènements.

En commençant ce roman, je pensais découvrir une histoire sur deux adolescents, Gemma et Nico, partis à l’aventure à 14 ans. On m’avait dit : ça va te plaire, ça a fait scandale. Vous noterez qu’il m’en faut peu pour me convaincre.

Nico quitte ses parents car il ne peut plus endurer la violence de son père et le comportement pervers de sa mère alcoolique. Gemma fuit le foyer familial pour cause de rébellion contre l’autoritarisme parental. J’aime beaucoup ce personnage, je trouve sa construction absolument parfaite. Chaque chapitre étant raconté à la première personne, vous êtes en immersion avec elle, mais l’auteur sème des indices quant à la réalité telle qu’elle se déroule au-delà de la simple perception du narrateur.

71EmIRH5RLLGemma est la plus clairvoyante et la plus mature du duo qui nous concerne. Elle comprend très bien ce qui se joue dans la relation entre Nico et ses parents. Elle analyse très bien ses sentiments. En même temps, c’est une petite conne impulsive et égocentrique. De son côté, Nico est complètement étouffé dans son malheur. Il ne parvient pas à se défaire de sa culpabilité vis-à-vis de ses parents. Son besoin d’aimer et d’être aimé l’aveugle et le rend égoïste.

Tous les deux vont progressivement devenir des junkies, mais comme eux vous ne vous en rendrez pas compte au premier abord. Si vous n’êtes pas un connard de droite constipé, le besoin de liberté de Gemma, sa soif d’une vie plus trépidante que l’école la semaine et le petit boulot le weekend vous paraitra légitime. Le personnage de Lily exprime très bien leur sentiment d’impuissance face à une destinée préétablie. Le premier squat auquel participent Gemma et Nico est politique, les drogues dures y sont bannies. Ce mode de vie est balayé par les adolescents, car il ne les comble pas. Cela reste trop sérieux, trop adulte.

Le portrait de nos personnages et le récit de leurs joyeuses aventures occupent la première moitié du roman. Oui, joyeuses. Si nos deux protagonistes on déjà découvert l’héroïne, leur consommation ne se pose pas comme un problème et les comble. Je pense qu’il est plutôt intelligent et honnête de la part de l’auteur d’évoquer l’attractivité de cette drogue.

La deuxième moitié entame le récit de la chute. Il y a les aspects morbides, ce que l’ont fait pour se procurer de la drogue, ce que l’on cache, le mal que l’on inflige à soi et aux autres, etc. Ces éléments sont glauques et servent souvent d’épouvantail. La qualité du récit de Burgess réside dans le jeu sur le degré de conscience des personnages.  Gemma, qui fait le trottoir, explique doctement à une collègue plus jeune que la prostitution n’est pas une activité saine.

junk-puffin-modern-classics-original-imadjnsznzgsggy7En fait, Burgess traite ses protagonistes en êtres humains intelligents. Gemma et Nico ne passent jamais pour des dégénérés. Au-delà de l’empathie, l’auteur crée une compréhension qui non seulement chasse tout jugement, mais évacue aussi la pulsion rédemptrice. Ils essayent de s’en sortir, leurs moyens sont foireux et voués à l’échec, mais ils se débattent avec et contre leur addiction. Ils ne sont pas des êtres passifs, complètement zombifiés. En tous les cas, ce n’est pas ainsi que Burgess nous invite à les percevoir.

La fin est magistrale. Si nos héros sont clairement arrivés au bout d’un cycle, leur vie se poursuit. Leurs histoires personnelles ne sont pas terminées. Trois ans se sont écoulés. Gemma a dix-huit ans et en paraît trente-cinq. Je ne la vois pas, mais cela se sent. Nico est quelqu’un d’ambigu, divisé. Je suis bluffée par la capacité de l’auteur à faire ressortir les différentes strates de la personnalité de ses personnages.

Junk me paraît tout à fait brillant dans sa construction et bouleversant dans son récit. Cela fait maintenant plus de vingt ans qu’il est édité aussi bien dans les collections adulte que jeunesse (à côté du Journal intime de Georgia Nicolson de Louise Rennison). J’espère que cela continuera.

Junk, Melvin Burgess, Gallimard, 1998
Traduction: Laetitia Devaux

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