Sourde à la nuit

ce9c48b9e6508dedd52995ca7ce1556121542d00653c607d37b5abf09ee0Catherine Dufour s’est faite rare dans la fiction. Son dernier roman, Ombrage et rébellion est sorti en 2009. Tout ce qui est rare devient précieux et c’est donc avec beaucoup de difficultés que j’ai abandonné cette lecture.

Entends la nuit avait éveillé ma méfiance puisqu’il était décrit comme un « anti-Twilight ». Catherine Dufour avait déjà exprimé tout le bien qu’elle pensait de cette prose et de ses émulations dans les colonnes du Monde Diplomatique. J’étais bien curieuse de voir ces critiques mises en fiction. Je vais continuer de m’en prendre à la personne, sans aucun doute un stagiaire, chargé de la rédaction de cette quatrième de couverture. Un « anti » est un contraire. Permettez-moi de glisser quelques exemples de couples contraires : le chaud et le froid, la tristesse et la joie, le malheur et le bonheur, les bons livres et les mauvais livres, etc. La parodie imite en la tournant en ridicule une partie ou la totalité d’une œuvre sérieuse connue. Ne me remerciez pas, c’est gratuit.

Entends la nuit nous raconte l’histoire de Myriame, nouvellement employée dans une obscure société. Grâce à un réseau social de surveillance propre à l’entreprise, elle tombe sous le charme de son supérieur. Ce dernier s’avère intrusif à bien des égards sans décourager l’élan amoureux de la jeune fille.

On se rapproche plus de la trame narrative de Cinquante nuances de Grey (E.L. James, Lattès, 2012) que de Twilight (Stéphanie Meyer, Hachette jeunesse, 2005), la romance entre Bella et Edward étant une parabole sur la conversion religieuse.

Parodier Cinquante nuances de Grey ou Twilight constitue une entreprise périlleuse. Comment ridiculiser le ridicule ? Cela dépendra de votre sensibilité. À mon sens, Entends la nuit est dépassé par les chefs d’œuvres qui l’ont inspiré. Lorsque Catherine Dufour surenchérit sur E.L. James ou Meyer, on ne tombe pas dans le grotesque, mais dans le glauque. L’intimité de Myriame est violée au sens propre comme au figuré. La scène relève de l’absurde et comporte un potentiel comique, mais je n’ai pas ri, j’ai eu froid dans le dos. Pourtant, Myriame, elle, en rira, avec son agresseur et leur relation se verra renforcée.

Je pourrais me remettre en cause en tant que lectrice, mais ce n’est pas mon genre. Peut-être que je fais partie des gens que le viol ne fait pas rire, pas mon genre non plus. J’ai choisi de blâmer l’écriture. Attention, ça devient subtil. L’écriture de Dufour n’est pas mauvaise. Elle est froide et sèche dans les descriptions. On ressent en effet l’inhumanité du quartier de Bercy, tout en verre et en béton. Et pourtant, au détour d’une phrase, sa prose se débride. Les expressions deviennent fantasques et on flirte avec le péronisme. La narration à la première personne fait que cette manière de parler appartient à Myriame. Elle se transforme en un personnage artificiel derrière lequel se cache l’autrice. On voit Catherine Dufour s’amuser avec le langage, comme elle le faisait si brillamment dans Blanche-Neige et les lance-missiles (Livre de poche, 2008). Ces différents styles ne parviennent pas à former un tout cohérent ou charmant.

J’ai décidé de profiter de mes quelques jours de relâche pour broyer du bleu.

L’histoire pâtit également d’une certaine lenteur. Si l’ambiance s’installe rapidement et si des questions apparaissent autour de l’entreprise et du prétendant de Myriam, cette dernière met des plombes à agir. Comme Bella, notre héroïne n’hésite pas à proclamer son indépendance et son intelligence et pourtant tout semble se passer si lentement dans son esprit.

Je veux croire que je me suis arrêtée au bord du gouffre et que l’histoire bascule dans un récit enlevé et acerbe. Je crois aussi qu’un roman réussi ne débute pas passé son premier tiers.

Entends la nuit, Catherine Dufour, L’Atalante, 2018
21.90€

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