Déforestation

cvt_deracinee_1858Déracinée paraît pour la première fois chez Pygmalion, l’amputeur de livres, en 2017. Ici, l’histoire tient en un volume assorti d’une belle couverture – bref, de la fantasy atypique. Et pourtant… Naomi Novik n’offre rien de nouveau sous le soleil ; elle n’offre d’ailleurs pas grand-chose.

Tout commence avec Agnieszka, adolescente de seize ans dont le développement mental s’est arrêté à huit. Notre héroïne nous raconte à la première personne son monde et ses problèmes. Elle vit dans un village où tous les dix ans, un sorcier appelé Le Dragon prélève une jeune fille. A priori, Agnieszka se trouve hors de danger puisqu’elle n’est ni jolie ni dégourdie. Ceci étant expliqué en long en large et en travers, le lecteur ne sera pas surpris de la voir sélectionnée par le Dragon, finalement. 

Agnieszka est soulagée que sa meilleure copine (très jolie et soignée) soit épargnée, même si elle aurait préféré rester avec sa maman ; enfin qu’on se rassure, elle culpabilise beaucoup de ses mauvaises pensées. Elle fait la vaisselle manuellement plutôt que de s’aider de la magie, car ça ne coûte pas plus d’effort. 

Pour troubler ces scènes pittoresques, l’autrice nous présente un grand méchant : le Bois. Personne ne le combattra avant la moitié du récit, parce que les personnages sont occupés aux tâches ménagères. Moi-même, je sais qu’il est plus sage de ne pas remettre le nettoyage des sols au lendemain parce qu’après M6 débarque chez vous et adieu dignité. 

Arrivé à la moitié du roman — oui, je vous raconte tout pour partager ma souffrance, si vous êtes sur internet vous savez que seul le partage compte —, une deuxième intrigue commence. Agnieszka se retrouve à la cour royale, on n’est pas à une digression près. Deux cents pages plus loin, on retourne brûler le Bois. Naomi Novik se rappelle alors que les récits manichéens sont dépassés depuis la chute du Mur ; elle invente donc un passé douloureux et une conscience aux arbres. À ce stade, on voudrait juste en finir et cet énième détour se présente comme un cheveu épais et gras sur une soupe de poireaux. 

Que se passe-t-il d’autre dans ce nouveau chef d’oeuvre de la fantasy ? Ah oui, l’histoire d’amour. Bien évidemment, Agnieszka et le Dragon tombent amoureux, ce qui donne lieu à deux scènes de sexe plus consternantes l’une que l’autre. Certes, l’exercice n’est pas facile, mais il y a tout de même deux éléments qui m’ont fait sauter au plafond (!). Lors de la première rencontre, Agnieszka enfourche son dragon et nous déclare : « je n’avais pas encore compris très bien compris ce que je faisais » et c’est insupportable. La femme est constamment présentée comme une gourdasse face aux choses du cul, constamment passive. Même en lui donnant l’initiative de l’action, l’autrice la rend ignare ! Cela nourrit l’idée que le consentement des femmes est mi-figue mi-raisin, que ce sont de petits êtres qui ont besoin d’être guidés parce qu’elles ne maîtrisent pas leur sexualité et sont impressionnées par ces corps masculins si forts et si mystérieux.

Le deuxième élément n’en est pas moins fâcheux, même si après quatre cents pages de descriptions de forêt je n’avais plus la force de me révolter. Suite à leur seconde rencontre biblique, Agnieszka appelle le Dragon « son professeur ». Je ne doute pas que cela en excite certains et certaines, mais tel n’est pas le contexte de cette interaction. C’est à la fois malsain et en même temps en contradiction avec la relation des personnages puisqu’Agnieszka n’a jamais vraiment adhéré à l’enseignement du Dragon et que l’autrice s’est évertuée à les mettre sur un pied d’égalité dans leur relation. On notera que les intentions de Novik se révèlent souvent contradictoires. 

Agnieszka apprend autant qu’elle enseigne au Dragon. Novik ne développe pas un système de magie mais plusieurs, deux, qui vont s’opposer et se compléter : d’un côté la pratique rigoriste et savante du Dragon, et de l’autre l’approche plus intuitive et émotionnelle d’Agnieszka. Ce n’est pas sans rappeler l’opposition entre les pratiques des guérisseuses et autres sorcières et le développement de la médecine aux mains des hommes, l’opposition entre magie et science vue dans Tous les oiseaux du ciel ou encore chez Max Weber quand celui-ci nous parle de désenchantement du monde. En résumé, la société organisée autour du respect de principes et de symboles se voit remplacée par l’ordre bureaucratique. Vous noterez que la « nature » est à la fois l’adversaire de nos héros et leur alliée. Le bois sauvage à l’extension incontrôlable doit être combattu, mais il faut accepter la magie issue des fleurs et des abeilles, surtout si elle nous aide à détruire nos ennemis. L’écoféminisme a de beaux jours devant lui. 

Pour finir, l’histoire comporte quelques éléments prometteurs perdus dans un récit trop linéaire, et la description d’arbres. En dépit de leur nombre restreint, les personnages secondaires sont une construction en carton qui ne prend jamais vie. L’écriture, d’une belle fluidité, fait défiler l’ennui rapidement, seule véritable qualité de l’ouvrage. 

Déracinée, Naomi Novik, J’ai lu, 2018
Traduction : Benjamin Kuntzer
8,50 €

 

 

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