Qui a peur des femmes

62453Comme je le disais il n’y a pas si longtemps, on ne lit pas toujours les livres pour de bonnes raisons. En l’occurrence et comme beaucoup d’autres, c’est l’aspect exotique de Qui a peur de la mort? qui m’a interpellée. J’imagine dans la « fantasy africaine » la promesse d’un renouveau, mais surtout d’un saut qualitatif. Cette fantasy ne peut que tordre le cou à la fantasy pseudo médiévale où les gens sentent bon. Ce trope battu en brèche ne peut que donner lieu à une histoire formidable, non ? Non.

Qui a peur de la mort débute par le décès du père de l’héroïne, Onyesonwu, puis un long retour en arrière pour comprendre comment en est-on arrivé là. Réponse : les gens meurent. Cet évènement introductif n’a finalement que peu d’intérêt dans l’intrigue puisqu’il n’offre pas de retournement de situation. 

Onyesonwu est née de la violence et cela fait d’elle une ewu. Elle vit avec sa maman et son beau-papa. La vie est douce jusqu’à ce qu’elle se fasse volontairement exciser dans l’espoir de mieux s’intégrer, car les enfants ewu ont mauvaise réputation. Cet évènement déclenche les pouvoirs mystiques de la jeune fille et lui révèle qu’elle est en danger. 

Onyesonwu fera tout pour maîtriser son pouvoir et se défendre. Elle rencontre de nombreux obstacles, notamment le patriarcat. Le sorcier de la ville refuse de l’instruire, car elle saigne. La jeune fille est très souvent renvoyée à sa condition de femme hystérique et donc dangereuse. 

Nnedi Okorafor aborde des sujets souvent tus comme les règles, la sexualité, la masturbation… Le viol n’est pas un ressort narratif, il est le sujet du livre, ce qui lui donne toute sa gravité et permet de le traiter sous différents points de vue : le traumatisme et la reconstruction de sa mère, mais aussi l’héritage de la colère. Cependant, ce traitement spécifique de la violence exercée sur les femmes ne suffit pas à concevoir une histoire. 

D’abord, Qui a peur de la mort ? me paraît s’adresser à un public jeune ou tout du moins inexpérimenté sur les questions de féminisme. Onyesonwu effectue son excision sans avoir la plus petite idée des conséquences, elle a onze ans. Par la suite, elle ne comprend pas le rejet du sorcier. Or pour le lecteur, et plus spécifiquement la lectrice, les motifs du maître sont évidents. On assiste donc au développement de la jeune fille sans nous-mêmes rien découvrir. 

Par ailleurs, il y a peu d’éléments pour étoffer le récit. Les personnages secondaires peinent à exister. Le conflit entre les ethnies reste très lointain. L’autrice distille les informations au compte-gouttes. Rien ne nous est révélé quant à l’endroit où nous nous trouvons. Qui a peur de la mort ? est un post-apo, mais nous ne savons rien de cette apocalypse. Le récit semble suspendu dans le temps. 

L’écriture n’aide pas la lecture. Elle se contente le plus souvent d’être fonctionnelle. On a accusé ce livre de poésie, j’imagine que cela désigne les métaphores employées par l’autrice. Les mots ne sont pas magiques au point que l’invocation d’une tempête de sable sur le soleil couchant insuffle de la poésie à l’écriture. Je salue bien bas le traducteur, les correcteurs et les deux éditeurs qui ont laissé passer « cycle mensuel ». Ceci dit, c’est bien la seule chose que j’ai à reprocher à la traduction. 

Je ne vous raconterai pas la fin, je ne la connais pas. Je me suis arrêtée à mi-parcours. La promesse d’une chute de rythme dans la dernière partie de l’ouvrage, évoquée par de nombreux blogueurs, m’a convaincue de renoncer à une lecture que je trouvais déjà bien ennuyeuse. 

D’un côté, je suis sceptique quant à l’association d’une trame classique (Star Wars dans le désert) débarrassée de symboles. Les récits de fantasy sont souvent des paraboles qui offrent deux niveaux de lecture, un premier récit d’aventures et un second en parallèle sur la question introspective du héros, le respect de la nature, la dénonciation de l’avidité et du pouvoir, la recherche du phallus ultime… Ces sous-textes ne sont pas nobles, mais ils donnent une profondeur à l’histoire. Le héros ne cherche pas telle cuillère sacrée oubliée depuis des temps immémoriaux, il se cherche lui-même. Ici, la cuillère d’Onyesonwu est son droit à l’égalité avec les hommes. Ce n’est pas la signification sous-jacente de sa quête, mais sa quête elle-même. En posant l’excision de l’héroïne comme élément déclencheur, et non pas la mort du père adoptif, l’actrice dévoile ses cartes. L’enjeu de cette histoire est le renversement de la domination masculine et l’empowerment d’Onyesonwu, ce qu’elle parviendra de fait à accomplir en surmontant un certain nombre d’étapes. En fait, on suit les personnages dans leur quête tout en possédant déjà la cuillère sacrée oubliée depuis des temps immémoriaux. On a déjà tiré les leçons de l’histoire qui se déroule sous nos yeux. 

De l’autre côté, je suis quand même déçue de l’inaboutissement du récit, car je trouve l’entreprise de l’autrice plus que louable. Elle se saisit à bras le corps des sujets délaissés ou maltraités par le genre. Elle offre malgré tout un pendant féministe aux classiques de la fantasy qui mettent en scène de jeunes aventuriers partis à la rescousse de princesses godiches.

Qui a peur de la mort ? Nnedi Okorafor, Actu SF, 2017 (2013)
Laurent Philibert Caillat
16 €

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