Le féminisme pour les poules mouillées

9782355221224On ne va pas se le cacher, je ne fondais aucun espoir sur Sorcières.

Dans Sorcières, La Puissance invaincue des femmes, Mona Chollet entend partir à la recherche de la « postérité des chasses aux sorcières« , c’est-à-dire traquer les réminiscences de la figure de la sorcière (femme vieille célibataire sans enfants) et nous démontrer en quoi elle est toujours mise au ban de la société.
Pour cela, il aurait fallu que l’autrice se résolve à prendre position vis-vis de cette figure.

« La sorcière incarne la femme affranchie toutes les dominations, de toutes les limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie. »

La Sorcière est-elle une forme de vie de femmes enviable? Maitriser nos corps, prendre un aspect terrifiant, adopter une approche écologique du monde sont-ils les maîtres-mots du programme de Mona Chollet? Un petit peu, mais pas tant que ça.

Ou La Sorcière est-elle une accusation qui plane au-dessus des femmes ? Les études évoquées dans La Puissance invaincue des femmes traitent des procès et des condamnations en sorcellerie. La sorcière n’est plus alors un programme politique, mais une accusation portée par des hommes sur des femmes qui n’ont rien demandé à personne.

Ces deux dimensions (revendication ou accusation) sont abordées, mais pas réconciliées. La première admet un rôle actif pour les femmes et les appelle à dévoiler cette « puissance invaincue », la seconde en revanche les place dans une position passive. Sorcières passe de l’un à l’autre au gré du besoin de l’argumentaire. 

capture d_écran 2019-01-16 à 12.35.48Mona Chollet présente deux exemples cocasses de réactivation de ces accusations à l’encontre d’Hillary Clinton et de Margaret Thatcher. Qu’est-ce à dire de présenter ces deux femmes de droite – qui n’ont jamais eu de problèmes à collaborer avec le patriarcat – comme exemple de victimes de ce même patriarcat ?
Une autre personnalité servira d’appui au propos de l’autrice : Sophie Brunel, dans le chapitre : « mon mec m’a larguée pour une plus jeune ». Sophie Brunel est donc l’ex-femme d’Eric Besson. Vous n’avez pas pu oublier. Vous savez, ce socialiste recruté par Nicolas Sarkozy pour le poste de Ministre de l’identité nationale, c’était en 2009. Son ex-femme a donc écrit un roman/essai sur cette expérience extraordinaire : la séparation. J’aimerais citer la paraphrase de l’esprit féministe et progressiste de Sylvie Brunel : « avant la généralisation du divorce, remarque-t-elle, ils avaient des maitresses sans quitter leur épouse, ce qui garantissait au moins à celle-ci une certaine sécurité matérielle ». Je me demande pour qui est-ce le plus insultant : l’épouse incapable d’autonomie ou la concubine indigne de la reconnaissance publique de son attachement à un homme plus âgé.

Elle a également écrit un roman sur sa passion pour la Drôme et les chevaux (Cavalcades et Dérobades) qui lui a valu le Prix Pégase en 2009. Ne me remerciez pour ces informations, sans lesquelles vous ne sauriez poursuivre votre vie. 

Dans ma mauvaise foi, je ne peux pas ignorer que toutes les femmes sont concernées par le féminisme, car nous sommes toutes oppressées. Nous n’en serons peut-être pas toutes victimes dans notre chair, mais cette menace de l’agression physique, verbale, le maintien ou le rabaissement au rang social de la potiche pèse sur chacune d’entre nous. Pourtant, être toutes concernées par la domination masculine ne fait pas de nous toutes des féministes. 

De plus, tout le monde n’est pas présent dans le bateau de Mona Chollet. Certaines sont mentionnées, mais exclues: les femmes jeunes ou plus jeunes que la femme que vous venez de quitter, messieurs. Il y en a d’autres qui ne mériteront mêmes pas d’être nommées : les femmes non-blanches.
Sorcières, la puissance invaincue des femmes, ne s’intéresse qu’à la Sorcellerie Occidentale. Les traditions et pratiques extérieures à la métropole sont ignorées. Pourtant, elles ont eu le temps de trouver leur place dans la société française, grâce à, vous savez, ce truc : la colonisation.
Si ça peut rassurer, il y a aussi toute une partie de la sorcellerie occidentale dont elle ne parle pas: les rebouteux, les passeurs de feu etc… Vous savez, la pratique concrète de la magie au jour d’aujourd’hui.
Il y a une autre catégorie de femmes que Mona Chollet n’évoquera pas : les putes. C’est normal, ce n’est pas le sujet. Rien de magique à être une pute. La position de l’autrice sur le sujet est bien trop hypocrite pour ne pas être mentionnée. Les putes constituent de pauvres êtres aliénés incapables de comprendre qu’elles sont l’objet du capitalisme patriarcal, contrairement à Sophie Fontanelle.

f240798f0fc4255a9407d475de16594bSophie Fontanelle est une autre de ces femmes-exemples citées par Mona Chollet dans la rubrique des affranchies. En effet, cette grande reporter, pour Elle, Cosmopolitan et autres revues au féminisme intangible, a proposé une rupture esthétique radicale : afficher ses cheveux blancs. Orlan peut aller se rhabiller avec ses implants en cartons. 

Puisque la solidarité est sélective, je repose la question : pourquoi prendre ces femmes en exemple ? Est-ce que les exemples de ces femmes ont quelque chose à nous apprendre? Oui, mais Mona Chollet n’en parle pas. Elle ne nous dit pas : regardez, ces femmes ont joué le jeu, grimpé les échelons, et puis ont été rabaissées (symboliquement) au rang de sorcières.

Le problème avec le discours de Chollet – enfin quand je dis « le » c’est une façon de parler – est qu’elle ignore complètement le phénomène de récupération politique. La figure de la sorcière est reprise par la publicité, la mode ou le développement personnel. Le sujet est abordé, mais pas traité. Au sujet de l’éco-féminisme, il est dit qu’il faut juste éviter de tomber dans l’essentialisme. En URSS, il fallait juste éviter le goulag, sinon ça allait. 

Soyons clairs, la figure de la sorcière a peut-être des choses à apporter aux féministes actuelles. Les Witch block paraissent être un bon exemple, non mentionné dans cet ouvrage. Se revendiquer Sorcière pourrait être le retournement du stigmate posé sur des milliers de femmes il y a quatre siècles, mais ce n’est pas le sujet de l’autrice.  

9782355220777Que nous dit Mona Chollet de son programme politique ? « J’ai écrit ailleurs, en ne plaisantant qu’à moitié, que je me proposais de fonder le courant « poule mouillée » du féminisme. » A califourchon sur le dos d’une poule, Mona Chollet s’élance donc pour la défense des femmes heureuses célibataires et/ou sans enfants, des femmes malheureuses avec enfants et des violences obstétriques. Sur ces dernières, il s’agit pour l’autrice de les corréler à l’approche écologique de la sorcière qui s’aide de la nature tout en la respectant, contrairement à la médecine (masculine) qui tord la nature et le corps des femmes. 

Les féministes ne se lassent pas de trouver des sous-catégories à leur cause. Il y a des divisions historiques et concrètes au sein de la lutte contre le patriarcat, notamment entre les femmes blanches et racisées. Je ne vois simplement pas l’intérêt d’extirper la femme célibataire et sans enfants. C’est un constat tellement primaire pour toute féministe. Pourquoi feindre de découvrir la pénibilité à s’autodéterminer en tant que femme? 

A moins que l’autrice ne découvre finalement sa propre peine à être une femme sans enfants et sans volonté d’en avoir ; à l’instar de Sophie Brunel, qui découvre la domination masculine lorsque son mari la quitte.

Les démarches individualisantes sont porteuses de nombreuses vertus, ainsi Mona Chollet adjoint à son propos des commentaires dépréciateurs pour d’autres luttes. En effet, on peut apprendre dans Sorcières que « dans certains milieux », sous certains auspices et sans doute en fonction de l’alignement des planètes, les homosexuels seraient mieux lotis que les femmes célibataires et sans enfants. Comme la propagande de l’armée française nous le montre : pour sortir du lot,  il est important d’écraser les autres. 

Chollet brandit la généralité la plus vaine, toutes les femmes sont oppressées par le patriarcat, pour ne parler que de sa propre expérience: tout ce qu’elle a compris devant les dessins animés et films de sorcières, ses cheveux blancs, son absence d’envie d’être mère et autres anecdotes sur ses amies etc. Le tout est saupoudré d’un discours positif laissant sous-entendre qu’une puissance invaincue sommeille en chacune. 

« Faire sienne la force de quelqu’un, le contact avec une image, une pensée, peut suffire à produire des effets spectaculaires. Dans cette façon qu’ont les femmes de se tendre la main, de se faire la courte échelle – de façon délibérée ou à leur insu-, on peut voir le contraire absolu de la logique du « plein la vue » qui régit les rubriques people et d’innombrables fils Instagram : non pas l’entretien de l’illusion d’une vie parfaite, propre uniquement à susciter l’envie et la frustration, voire la haine de soi et le désespoir, mais une invite généreuse, qui permet une identification constructive, stimulante, sans tricher  avec les failles et les faiblesses ».

C’est un rapetissement du militantisme à son échelon le plus bas, le plus individuel. A-t-on besoin de se voir rappeler que sous le patriarcat, aucune vie de femme ne peut être facile et évidente ! Mona Chollet s’outre du manque de bienveillance envers les cheveux gris des femmes. Personnellement, je préfère m’outrer que des femmes féministes accordent la moindre attention à ces torchons en papier glacé. Plutôt que d’œuvrer à l’abolition de la prostitution, je propose la mise en liquidation de ces titres de presse, véritable arme au service du capitalisme et du patriarcat. 

Il n’y a pas de puissance mystique, mais des choix politiques pénibles. Aucun message bienveillant, aucune libération de la parole ne dispensera les femmes féministes d’une mise en danger de soi. Tout acte consistant à « aller contre » ne peut se faire sans douleur, que cela soit des liens intimes qui se brisent, des aspirations auxquelles on renonce ou, de façon plus archaïque, dans la rue. 

Rester « Chez soi » à ne pas se teindre les cheveux n’est pas un programme politique ou féministe – tant est que ces deux choses puissent être séparées.  

Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet, La Découverte/Zones, 2018
18€

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