On ne naît pas féministes et on ne le devient pas forcément.

9782081439412Je continue de surfer sur la vague du féminisme trendy. J’ai donc découvert les différents podcasts sur le sujet. J’adore en particulier celui animé par une ancienne journaliste de Elle. En l’occurrence, c’est l’épisode 30 des Couilles sur la table qui m’a donné envie de me pencher sur On ne naît pas soumise, on le devient de Manon Garcia. L’autrice est une jeune philosophe, c’est son premier ouvrage. Cet essai brasse quelques concepts philosophiques, mais reste accessible au commun des mortels.

Je m’attendais à une analyse de la soumission chez la femme à l’aide des concepts développés par Simone de Beauvoir. Au final, On ne naît pas soumise… correspond plutôt à une apologie de la philosophie Beauvoirienne, avec une mise en avant du concept de soumission féminine. 

La philosophie Beauvoirienne est supérieure à toute autre, d’abord parce que Judith Butler n’a rien compris. Désolé, Judith. Ensuite, car Beauvoir, elle, s’attaque à la question de la soumission des femmes. Adieu tous les autres. 

Dans une première partie, Manon Garcia explique les approches autres de la soumission. C’est l’occasion de redécouvrir La Boétie, Rousseau et Freud (qui considère la soumission comme une faute morale). Ce jugement ne permet pas de comprendre pourquoi les femmes collaborent à leur oppression.

31h2mb-ffdl._sx329_bo1,204,203,200_On revient à Beauvoir, à ce que Butler n’a pas compris. Il existe divers courants dans les sciences sociales dont la lutte est éternelle. L’essentialisme et le constructivisme sont au cœur d’un affrontement sans cesse renouvelé. Le premier attache des qualités inhérentes (essentielles) aux hommes, aux choses, etc. Par exemple, l’islam est une religion à caractère violent, donc un musulman est forcément habité par cette pulsion. 

Avec le temps et la critique, les courants essentialistes se sont raffinés. Certains se sont coupés de leur tentation innéiste et biologique pour parler de la culture qui « s’ancre dans les individus ». Par exemple, l’histoire de l’islam a été violente, cette violence s’est ancrée dans ses adeptes. 

Ce courant présente beaucoup de défauts : moraux, éthiques et scientifiques. Pour le cas qui nous occupe, c’est sa dimension ineffable qui gêne. Si la soumission est un caractère essentiel à la femme, alors il faut rendre les armes, le combat est perdu d’avance. Les femmes sont condamnées à la passivité.

Le constructivisme se résume par cette phrase : c’est une construction sociale. Par exemple, l’association islam et violence a été construite par tel contexte sociopolitique. L’islam peut être violent, comme il peut ne pas l’être. En conséquence, pas la peine de paniquer à la moindre prière de rue. Et pour le cas qui nous concerne, l’espoir perdure.

71xvacoanelÉvidemment, personne n’est complètement débile — notez ma foi en l’humanité — et il y a des raisons de faire perdurer l’essentialisme. Mon exemple associait un groupe assez important de personnes à une valeur négative, mais imaginons que l’exemple soit le suivant : la générosité est un caractère inhérent à l’islam. L’essentialisme, c’est aussi la possibilité d’une utopie. Nous pourrions tous être unis par des caractères communs, nous aurions donc des éléments autour desquels nous rassembler et vivre ensemble. De plus, ces caractères perdureraient à travers le temps, donc cette société serait forcément stable. Si les femmes sont soumises, elles ont aussi un destin commun : trouver un compagnon et se reproduire.

Le constructivisme porte l’hypothèse que tout pourrait s’effondrer à tout instant, des choses négatives comme le racisme, des choses positives comme la haute opinion que certains individus ont de leur pays et des choses qui relevaient de l’évidence. 

Concernant le genre, la personne à être allée le plus loin, à ma connaissance, est Judith Butler puisqu’elle dit : le sexe biologique et nos corps sont une construction. C’est le point de rupture entre Beauvoir et la philosophe américaine. 

9782707150189Je pense que leur opposition résulte d’une approche pratique différente. Beauvoir part de la norme, la femme bourgeoise, tandis que Butler part de la déviance, des ratés. Par exemple, les personnes nées hermaphrodites, et dont un choix a été fait pour eux, les transsexuels, etc. En fait, le sexe biologique n’est pas une évidence. Il l’est souvent, mais parfois, le médecin se trompe ; je veux dire qu’il ne parvient pas à établir l’évidence sexe d’homme ou sexe de femme. De fait, l’évidence n’en est plus une, ce n’est plus une règle essentielle, c’est la possibilité d’une création, d’une construction.

Cependant pour Beauvoir, les appareils génitaux existent par essence, mais viennent se greffer sur eux des représentations socialement construites. Vous noterez qu’on peut marier essentialisme et constructivisme. 

À ce stade, le récit de Manon Garcia se complique. Le ménage et les enfants sont associés à une aliénation de l’individu féminin, et l’on passe plusieurs pages à les conspuer, mais cela reste socialement construit. La société rend les activités de ménage et d’enfantement aliénantes pour les femmes. Toutefois, Beauvoir semble considérer les femmes comme par essence subalternes à l’espèce, car le devoir reproductif leur revient. Cette position les prive donc a priori de leur liberté. Là encore, cet élément est balayé, car il pourrait être transcendé. 

Au cours de l’essai, le concept de soumission se transforme en enjeu pour la liberté. Les hommes qui nous dominent sont libres et peuvent s’autodéterminer. Les femmes soumises sont privées de cette liberté et de l’autodétermination. Beauvoir ne peut imaginer que la femme renonce à la liberté, donc elle postule la soumission comme condition originale de la femme à travers l’enfant. C’est à partir de là que je diverge complètement. 

« Dans la nature », l’homme comme la femme ne sont pas libres. Ils sont contraints par la survie. De plus, la perpétuation de l’espèce réclame aussi l’intervention de l’homme. La question est plutôt pourquoi et comment les femmes ont permis aux hommes de faire peser sur elles le coût de leur survie (la gestion domestique) pour atteindre une forme de liberté.
La réponse pourrait être le capitalisme, forme de vie librement choisie par des hommes, celui-ci réclame beaucoup d’exploités pour peu d’élus, libres de disposer des richesses comme bon leur semble. 

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Au final, je ressors un peu plus convaincue du statut de féministe bourgeoise de Simone de Beauvoir. La philosophe paraît aveugle aux pauvres et à toute personne non hétérosexuelle. Pas la peine de mentionner les personnes non blanches…  

Quant à l’analyse de la soumission, elle revient à dire que résister est pénible et incertain, alors que se soumettre est rassurant. L’évidence, non ? 

J’ajouterais que si j’ai moins appris qu’espéré, On ne nait pas soumise… reste l’occasion d’une réflexion sur le féminisme et les relations dominantes dominées, ainsi qu’une porte d’entrée pour aborder la lecture du Deuxième sexe. 

On ne naît pas soumise, on le devient, Manon Garcia, Climat/Flammarion, 2018
19 €

4 commentaires sur “On ne naît pas féministes et on ne le devient pas forcément.

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    1. Oui, il y a quelques concepts un peu dur, vive la phénoménologie. Faut pas hésiter à faire un petit tour sur wiki, c’est souvent moins compliqué qu’il n’y parait.
      L’analyse est intéressante, j’aurais aimé plus de profondeur, mais c’est une bonne première approche. Bonne lecture.

      Aimé par 1 personne

      1. Haha je prends mon temps pour être sûre de tout saisir. Je n’ai lu qu’une soixantaine de pages pour l’instant. Je l’avais mis en pause, mais ta chronique me donne envie de poursuivre ma lecture. Merci 😀

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