Le bonheur surveillé

81aLteGsjGLJ’étais complètement passé à côté de cette parution. Il faut dire qu’en 2016, j’étais moins sur les réseaux sociaux et peut-être me sentais-je moins concerné ? 

Carl Cederström et Andrée Spicer s’attaquent l’espace d’un cours essai aux différents dispositifs destinés au bien-être. Les auteurs débutent par une définition cette notion en apparence bien inoffensive. Ils la relient aux travaux de Alenka Zupancic qui parle de « biomorale » ou encore à « l’injonction du surmoi de jouir » de Zizek. 

Derrière la prescription au bien-être, il y a la responsabilité et donc pas très loin la culpabilité. Le développement personnel part du principe que tout être peut s’améliorer : ses lectures, son corps, son alimentation, son rangement, son organisation. Là où le bât blesse, c’est au moment de l’échec ou de l’abandon. N’est-il pas moralement répréhensible de refuser de faire mieux, de se contenter de ce que l’on a. 

Pour analyser le phénomène, les auteurs prennent des situations extrêmes et pourtant de plus en plus répandues. Par exemple, le moment où les entreprises se saisissent du bien-être pour l’imposer à leurs employés dans une démarche toute paternaliste. La clinique de Cleveland a cessé d’embaucher des fumeurs. Le Syndicat des enseignants de Chicago a été contraint d’engager ses membres dans un programme de santé (dans la négociation de leur contrat d’assurance santé en 2013). Les enseignants doivent transmettre leur donnée biométrique. Des sanctions économiques sont prévues pour les membres ne prenant pas suffisamment soin de leur santé. On voit dans ce dispositif à la fois la répression des personnes estimées en mauvaise santé, mais aussi la surveillance constante. Sans contrevenir aux normes de santé, vous êtes malgré tout tenu de transmettre des informations personnelles. 

Les organismes de gestion du chômage mettent également en application des ateliers pour rendre les chômeurs plus créatifs, plus dynamiques. Pole Emploi a mis en place des ateliers sur le savoir-être des candidats. (Le journaliste Olivier Cyran fait aujourd’hui l’objet d’une enquête pour s’être moqué de ce dispositif sur Twitter).

Le grand marché du développement personnel et de la maximisation de soi reste pour le moment cantonné à l’autocontrôle où l’on peut s’infliger très volontairement ces outils d’amélioration de soi. Cederström et Spicer donnent quelques exemples fameux, un homme dont la vocation est de mesurer ses moindres faits et gestes, une pratique qui ne m’a pas semblé éloignée à celle des trackers dans les Bullet journal. 

41NYcYMqvZL._SX317_BO1,204,203,200_Au-delà des exemples, il y a aussi l’analyse. Les auteurs reviennent donc sur l’historique du Développement personnel (How to win Friends and influence people de Dale Carnegie 1936), mais aussi de ces différents courants (la pensée positive et autre penseuse). Les auteurs soulignent le rôle des Écoles de commerces dans la diffusion de ces principes au monde du travail. 

Ce bonheur responsable et surveillé est souvent déguisé en application ludique. Il est distrayant de dessiner son agenda d’obligation dans son bullet, il est amusant de partager sur Goodreads son challenge de lecture dans l’année, il est absolument hilarant de partager son assiette saine sur Instagram. 

Beaucoup d’autres domaines sont abordés par les auteurs comme la maladie et l’alimentation. Le processus est systématiquement le même : rendre l’individu responsable. Le bien-être c’est aussi une grande entreprise de diversion qui nous fait oublier les rapports de force à l’œuvre dans la société. Si la malnutrition touche plus de personnes issues des classes populaires que favorisées, n’est-ce pas la preuve que l’alimentation n’est pas qu’une question de responsabilité individuelle ? Si vous êtes stressé, vos conditions de travail n’en sont-elles pas la raison ? Non, la faute revient plus probablement à vôtre état d’esprit, essai de vous levez une heure plus tôt chaque matin pour méditer et ces désagréments disparaîtront. 

Le développement personnel dédouane l’état et les entreprises et mise tout sur l’individu. C’est flatteur, on nous dit être tout puissant, mais lorsque cette toute-puissance se heurte à l’impossibilité (s’épanouir dans un travail précaire par exemple), le développement personnel se retourne contre son sujet. L’individu n’est plus tout puissant, il est juste une loque fainéante. Les dispositifs de bien-être agitent une carotte inatteignable sous les yeux des individus près à tout pour combler leurs frustrations et se rapprocher d’une norme acceptable. Pourtant, le bonheur absolu, la jouissance en continu, est-ce si désirable ? 

Le Syndrome du bien-être, Carl Cederström et André Spicer, Éditions de L’échappée, 2016
Traduction : Édouard Jacquemoud
15 euros

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