Glorieux Prix de la Rage – 2018

En quête de gloire et de reconnaissance, La Fille qui n’aimait rien poursuit ses efforts de conquête du gratin de la critique littéraire avec : Le Glorieux Prix de la Rage.

Est éligible au Glorieux Prix de la Rage tout livre publié dans le courant de l’année passée, entre le 1er janvier et le 31 décembre.

La Fille qui n’aimait rien ne conseillera aucun contre exemple aux heureux élus et se contentera de prescrire une abstinence stricte. Le Glorieux Prix de la Rage continue de croire dans la capacité de l’homme, la femme et du transgenre à s’amender.

N’oubliez pas que la haine de tous peut plus que la bienveillance de chacun. La hargne populaire brise les empires et érige des dictateurs tandis que le mépris snobinard végète.

* * *

ob_f984a0_issa-elohim-laurent-kloetzerC1-La-CrécerelleIl faut reconnaître à la science-fiction et à la fantasy leur perméabilité à la mode. Les auteurs et les éditeurs ont su faire face à des courants tels que #metoo et à la bienveillance débilitante assénée à longueur de tweets et de post Instagram filtre Rio de Janeiro. Elles ont refusé avec le même aplomb d’ancrer leurs propos dans le politique ou même dans la littérature pour sombrer dans l’immondice. 

lenfant-de-poussièrePour la catégorie du Pire Roman français, nous avions brassé large. La SF chrétienne de Laurent Kloetzer ou la science-fantasy option théorie des cordes prétentieuse de Patrick Moran ne se sont pas révélées à la hauteur de leurs pairs. L’Enfant de poussière de Patrick Dewdney, du haut de ses six cent dix-neuf pages de bulletin météorologique, au personnage de huit et demi ayant déjà parcouru, que dis-je, enduré l’existence de trois Tyrion Lannister, ne faisait pas non plus l’affaire. Il y avait encore trop d’application dans le choix des mots, dans l’élaboration du phrasé, comme si l’auteur s’était attaché à l’idée d’écrire une histoire qui deviendrait un roman !

71LETMLIiKLIl a fallu que La Fille qui n’aimait rien aille chercher plus loin, enfin plus bas. Elle pouvait toujours compter sur ce jeune auteur prometteur qu’est Emmanuel Chastellière. Sa contribution au marché éditorial de 2018 était généreuse, avec un roman jeunesse, Poussière fantôme — si mignon — et L’empire du Léopard. Ce dernier nous conte une découverte de l’Amérique agrémentée de tout ce qui a pu traverser l’imaginaire stérile de son auteur. Encore une fois, Emmanuel Chastellière n’a pas su se distinguer, même dans la médiocrité.

Il ne resta plus que la claque, le roman coup de poing, la nouvelle bible de la SF, le manifeste du Bélial’ : Bonheur TM de Jean Barret. 

Jean Barret nous décrit à travers le regard d’un policier une société multiculturelle guidée par la consommation et submergée par les hologrammes et la violence. Jean Barret la voit et la place partout. L’auteur est si talentueux que la dénonciation de cette violence passe plus pour la réalisation de ses fantasmes. Et qui n’a jamais rêvé de battre sa femme, la violer et la jeter hors du lit pour mieux y dormir seul ?

« “Alors, petite pute ? Tu crois t’en tirer comme ça ? Moi aussi, je peux me décharger !”

Il saisit fermement la cheville de sa femme pour lui écarter les jambes, puis se ravise et décide de lui enlever sa robe, prenant soin de ne pas la déchirer — c’est un modèle Nivea plutôt coûteux. Il contemple ce superbe corps féminin qui s’offre (???) à lui. Elle a des seins magnifiques, comme il les aime, ni trop gros, ni trop petits, un ventre ferme, de longues jambes et des fesses féminines à souhait. Il retire ses sous-vêtements puis entreprend de la cogner avec entrain. Il commence par lui donner des coups dans le ventre, puis sur la poitrine et enfin lui défonce le visage. L’armature souple qui fait office d’ossature se déforme sous ses poings rageurs, mais c’est un matériau à mémoire de forme qui reprendra dans la nuit ses contours d’origine.
Tandis qu’il tabasse sa femme, il l’abreuve de jurons qu’il crie à pleins poumons, ce qui lui donne un sentiment de puissance bienvenu après la journée qu’il vient de passer. Il retourne ce corps violenté, surélève le bassin, déboutonne son pantalon, sort son pénis en érection et pénètre vigoureusement son épouse. Tandis qu’il la besogne violemment, il continue sa litanie d’injures et de propos avilissants jusqu’à l’orgasme.
Puis il prend quelques minutes de repos, allongé à côté d’elle et, profitant de ce que son pénis est enduit de lubrifiant automatiquement synthétisé par le vagin artificiel, il la sodomise pour un plaisir différent, à nouveau jusqu’à l’orgasme.
Il se vide copieusement dans ce corps synthétique à la peau soyeuse, puis repousse sa femme avec dédain. Elle peut bien se vider sur la couverture, il s’en moque totalement puisque c’est elle qui la nettoiera lorsqu’il se sera décidé à lui racheter une batterie. Mais pour l’instant, l’idée de la violer tous les soirs en profitant de son inconscience lui procure une sourde satisfaction. Se marier à une femme robot est vraiment la meilleure idée qu’il ait eue. »

91PfOg7dKDLEn imaginant que les motivations de l’auteur soient louables et qu’il ait atteint ses objectifs — la réalisation d’une œuvre d’anticipation sociale éclairée et éclairante — je peine à percevoir la dimension « visionnaire » d’un homme décriant la société de consommation, l’objectivation du corps des femmes et la débauche de violence télévisuelle en 2018.
Enfin, tout ça est subjectif et peut-être suis-je une pauvre débile de féministe hystérique et mal baisée qui ne comprend rien à rien. Heureusement, l’auteur n’est pas mort comme le souhaitait Barthe et il nous informe de ses inspirations.
Vous n’avez sans doute jamais entendu parler de Dany-Kévin Dufour, mentor de la pensée Barrétienne, jusqu’à présent, et c’est normal. Dany-Kévin Dufour philosophe sur nos pulsions libérées par le capitalisme. Cela pourrait constituer une « critique de la société », si le brave philosophe ne se contentait pas d’une vision purement individualiste qui voudrait que l’homme soit un loup pour l’homme. Je vous renvoie à l’opposition entre Hobbes et Rousseau.
Restons sur les leçons tirées par Jean Barret qui nous dit : « Mandeville nous a fait quitter les sociétés de l’antiquité, fondées sur la recherche du beau, du bien et du juste (qu’elles soient arrivées ou non à réaliser ce but est un autre débat), au profit d’une modernité où la société est fondée sur le vice. » Les combats de gladiateurs, l’esclavage et l’absence de droit des femmes constituaient une recherche du beau, du bien et du juste ou est-ce l’échec de cette quête ?

Savez-vous qui récemment était à la recherche du beau, du bien et du juste à la mode antiquité ? Ça commence comme le nom de famille d’un auteur français à succès et ça se termine comme tortellini.

71JPRbiOGOLParmi les auteurs anglo-saxons, il y en a un qui s’est glissé dans cette liste, on ne l’attendait pas, on ne le souhaitait même pas. En 2018 est arrivée sous nos latitudes la grande œuvre de fantasy de Ken Liu. La Grâce des Rois est un amas d’histoires qui se marchent dessus. Ce premier tome nous raconte la fin et la résurrection d’un Empire, l’échec d’une destinée toute tracée, la réussite inattendue d’une personne humble et modeste et mille autres petits récits. Aucun n’est traité à sa juste valeur. Pire, anxieux de nous transmettre la morale de ces histoires, l’auteur s’enferre dans des répétitions et des explications inutiles. En dépit de la multitude de personnages aux destins variés, aucun personnage féminin ne trouvera grâce aux yeux de Ken Liu. Aucune pour échapper aux destins de mère et/ou de putain. Aucun mâle pour nous épargner ses considérations sur la beauté des musculatures masculines et la nature douce et attentive des femelles. Toutes ces maladresses ne suffisent pas à décrocher le prix du pire roman étranger. 

b26864Le Gambit du Renard a beaucoup œuvré dans la médiocrité, mais il me paraît trop simple de récompenser la naïveté militariste. D’autres ont d’ailleurs exploré le filon avec plus de ténacité, comme Steven Erikson. Les Jardins de la lune est une œuvre remarquable, ne serait-ce que par l’obstination dont ses adeptes ont fait preuve pour la rééditer. Ce livre en est tout de même à son troisième lancement en France, en 2001 chez Buchet-chastel, 2007 chez Calman-levy et enfin les éditions Leha pour 2018 avec une nouvelle traduction. Ainsi, on peut être sûrs que sa médiocrité ne provient pas de la traduction ! Afin d’encourager la fuite des lecteurs éventuels, Steven Erikson se fend d’une délicieuse préface qui vous expliquera premièrement que si vous n’aimez pas son livre c’est sans doute que vous êtes une feignasse et ensuite comment il faut lire sa grande œuvre : lentement. Pour le lecteur téméraire qui n’aurait pas dès lors passé son chemin, il reste à affronter la narration ambitieuse de l’auteur. Entre deux couchers de soleil, Erikson daigne s’occuper de sa trame narrative. Infortunément, il ne parvient pas à se consacrer à une histoire ou des personnages spécifiques. Arrivé au tiers, vous n’aurez toujours pas fait le tour des personnages qui poussent comme des champignons. Il faudrait suggérer au monsieur que la quantité ne fait pas la qualité. Si un ami pouvait également lui apprendre que le terme ambitieux dans une lettre de refus d’éditeurs ne veut pas dire trop complexe, mais tout simplement trop chiant, ce serait aimable à lui. Pour le cas éventuel où ce premier tome vous aurait happé, plus que 8 livres dans ce cycle et 21 dans l’univers. Il faut croire que la vie n’est pas assez courte. 

albin_michel_imaginaire_peter_flannery_mage_de_bataille_tome_1Il nous semblait plus juste et bien et beau de récompenser un inédit, un nouveau nom. Une œuvre qui se caractérise à la fois par sa médiocrité intrinsèque, mais également par celle de son éditeur : Mage de bataille de Peter A. Flannery. Ce récit, autopublié aux Royaumes-Unis, nous est parvenu par la gracieuse collection Albin Michel Imaginaire. Ce livre est le résultat de toutes les renonciations. Le style est celui de votre petit cousin de treize ans rédigeant sa première fan-fiction. L’histoire est le fruit du mélange disgracieux du Gouffre de Helm et d’Harry Potter. Au sujet de ses inspirations, l’auteur nous dit : « J’ai beaucoup été inspiré par le Seigneur des Anneaux et oui, il y a un lien, mais seulement par la présence du combat du bien contre le mal. » On est au regret de le détromper, il semblerait que quelques phrases se soient malencontreusement glissées dans son roman : 

« Les grands disent que nous ne passerons pas la nuit. »//« Les hommes disent que nous ne passerons pas la nuit. »

« Quoiqu’il advienne ici, des jours sombres nous attendent. Tout ce que nous pouvons faire c’est décider de la façon dont nous y ferons face. Allons-nous nous battre ? Tenter d’améliorer les choses ? Ou perdre espoir et céder au défaitisme ? »//« Comme tous ceux qui vivent des heures si sombres, mais ce n’est pas à eux de décider. Tout ce que nous devons décider c’est que faire du temps qui nous est imparti ». 

« Les maisons peuvent être reconstruites. Les terres regagnées. »//« Les récoltes peuvent être ressemées ; les maisons reconstruites. À l’intérieur de ces murs, nous leur survivrons. » 

Dans cette dernière, il ne s’agit pas uniquement de paraphraser, mais également de repomper toute la scène. Cette phrase est prononcée par un guerrier expérimenté qui enjoint toute une ville à fuir pour se réfugier dans les montagnes où en cours de route ils subiront une attaque. Peter Flannery ne s’inspire pas tant du Seigneur des anneaux que de l’adaptation de Peter Jackson. Vous noterez enfin à la délicatesse de la prose de Flannery qu’il est un piètre copieur. 

« Donc pour moi le défi était d’écrire une histoire classique, archétypale, mais de la rendre d’une certaine manière originale, de le faire avec ma propre vision et ma propre passion. Et j’ai honnêtement senti que si je pouvais y arriver de façon compétente les gens l’apprécieraient, en dépit du fait qu’ils avaient lu la même “histoire” une centaine de fois auparavant.

On a tous mangé beaucoup de pizza, mais on apprécie toujours quand quelqu’un apporte une pizza juste comme il faut. »

Autant il est salutaire de désacraliser les classiques et les littératures, autant Peter Flannery ne nous apporte pas une recette de pizza classique, mais composée de bons ingrédients. Non. Il passe au micro-ondes une part de pizza industrielle. On prendra toujours plaisir à relire Tolkien, mais pas ses héritiers qui ont rarement su en tirer la meilleure des inspirations. Dans Mage de bataille, il ne reste que les rêves d’aventure d’un petit garçon qui aurait voulu rejoindre la communauté et conclure avec Arwen ou Eowyn ou n’importe quelle représentante du genre féminin. 

bifrosttolkienLes fantasmes des auteurs n’ont pas à être originaux et encore moins égalitaires, mais il ne méritent pas non plus de trouver leur place en librairie. En replongeant dans quelques œuvres de l’éditeur français de Mage de bataille, on comprend vite qu’il ne partage pas cette opinion. Dans Noc-Kerrigan, publiée dans la Revue Bifrost (édité par Le bélial ») n° 76 dédiée à Tolkien, les attributs masculins sont enfin de taille satisfaisante et punir un homme d’avoir battu sa femme revient à le priver de sa capacité à être heureux. À se demander si Jean Barret n’est pas un énième pseudonyme de Gilles Dumay.  

« Allongée sous la couverture, Haïnee retira les chausses du Norde, libérant sa verge aussi dure que du bois. Elle la prit en main, surprise par sa longueur, son diamètre. Elle n’arrivait pas à en faire le tour complet entre son pouce et son index. »

Les éditions du Bélial’ et la collection Albin Michel Imaginaire sont donc ravies de vous présenter à un nouveau genre littéraire : la dick-litt. On espère qu’un jour ces deux équipes éditoriales comprendront qu’on ne pénètre pas en littérature à coup de bassin.  

81MpFurNEFLIl est temps de se rapprocher de la conclusion, mais avant cela nous avons encore le Prix de la Clairance de traduction à remettre. Il n’y avait véritablement qu’un seul digne successeur à Jean-Daniel Brèque : Josée Kamoun, traductrice de John Irving, de Philipp Roth et enfin de George Orwell. La Fille qui n’aimait rien salue haut et fort cette initiative. Ce n’est pas le passage au présent, ce n’est pas la transformation de novlangue en néoparlé. C’est l’entreprise politique nauséabonde qui l’a motivée, à commencer par le renouvellement des droits sur un texte en passe d’entrer dans le domaine public. C’est la prétention de rendre une œuvre meilleure en prenant le lecteur pour un débile. L’argument justifiant la transformation du temps est imparable : le présent rend l’histoire plus présente. C’est remplacer une oeuvre disponible en poche par un grand format à plus de vingt euros. On remercie la critique littéraire d’avoir balayé toute forme de débat politique pour se demander si le livre restait bon, bien et sans doute juste. 

orgasmachine-772572-264-432Bonheur TM, Mage de bataille et maintenant Néo-1984 sont donc les lauréats de cette nouvelle édition du Glorieux Prix de la Rage. Leur nomination a été guidée par une analyse politique, hors sujet pour certains. Il ne me paraît pourtant ni possible ni souhaitable d’ignorer les auteurs et les contextes qui les ont mis au monde. Chacune de ces œuvres porte en elle une part de négation. Bonheur TM ignore toute la littérature critique et d’anticipation qui a pu être produite avant elle. Elle n’anticipe rien de plus voir moins qu’Orwell ou Huxley. Sa violence fait pâle figure par rapport à celle d’Orgasmachine de Ian Watson. À vrai dire, la plupart des auteurs des années 70 ont déjà exploré ces thèmes avec plus de talent et d’acuité. Mage de Bataille voudrait être un nouveau classique, mais finit en plagiat accidentellement parodique d’œuvres meilleures. Néo-1984 prendra la place d’une traduction qui n’avait pas besoin d’être remplacée. 

Tout cela se retrouve dans un grand mouvement d’oubli et de répétition. On peut apprécier un instant le goût de la pizza réchauffée qui porte encore les réminiscences de l’original, sans effort, immédiatement disponible, mais à force de passages au micro-ondes, ne subsiste-t-il pas simplement le goût du carton ? Est-ce la littérature dont on veut s’entourer et inspirer nos imaginaires ? 

* * *

Bonheur TM – Jean Barret – Le Bélial’ – 19,90€
Mage de bataille – Peter A. Flannery – AMI – 24 €
Josée Kamoun pour la traduction de 1984 – George Orwell – Gallimard – 21€

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