Le Nazi et le barbier

9782370551610_1_75Vous n’êtes pas sans savoir qu’en début d’année Edgar Hilsenrath a eu la grande idée de mourir alors que La Fille qui n’aimait rien découvrait son travail avec Fuck America(Le Tripode, 2017). Charmée par son ton chaleureux et bien-pensant, elle a décidé de poursuivre en s’attaquant au Nazi et au Barbier.

Le Nazi et le barbier est le second roman de l’auteur. Le premier, Nuit, est une autobiographie qui raconte la vie trépidante dans le ghetto, si bien que son éditeur s’est dégonflé et a saboté sa diffusion.

Le Nazi est le barbier nous emmène dans une tout autre direction, plus proche de la fable. Il était une fois un juif qui ressemblait à un aryen et un aryen qui ressemblait à un juif. Ils étaient voisins, puis ennemis, et enfin ils ont échangé leurs identités ; plus exactement Max Schulz est devenu Itzig Finkelstein, ce dernier n’étant plus en état de consentir. Oui, je viens de vous raconter l’histoire, mais vraiment là n’est pas le sujet. 

Le Nazi est le barbier est l’histoire de la conversion d’un homme, d’une société, au nazisme puis au sionisme. Le voyage est subtil, car Max Schulz est à la fois un homme simple qui se laisse porter par le courant et en même temps un individu plein de ressources, capable de saisir les opportunités qui s’offrent à lui. Il est guidé par un sens de la survie, mais aussi par la volonté de réussir dans la société où il navigue, quelle qu’elle soit. Son passé le trouble, mais ne le détourne pas de son objectif. 

Max Schulz n’est pas un personnage réel. Il est le héros d’une fable portée par un style dynamique, voire féroce, afin de démontrer la jouissance et le ridicule du nazisme. Le génocide est en soit éludé, car là n’est pas le sujet : ce qui intéresse Hilsenrath, c’est la possibilité de sa réalisation et l’après. 

L’auteur n’épargne personne. Max Schulz est un cliché, abusé dans son enfance et pauvre, on l’imagine très bien comme un élément de ces masses aliénées qui ont embrassé le nazisme. C’est aussi quelqu’un d’éduqué qui rejoint les SS grâce à une de ses connaissances. Le nazi est monsieur tout le monde. 

Après le génocide, notre héros a un échange avec l’épouse d’un de ses collègues SS :
« - Dites, à propos des six millions de juifs, demanda Madame Holle. C’était dans le journal. C’est Willy qui me l’a dit. Rien que des bobards, pas vrai ?
– J’n’en sais rien, dit Max Schulz.
-Je parie qu’il n’y en avait pas plus de deux millions.
-Je n’en sais rien, dit Max Schulz.
-Ou trois, ou quatre. Peut-être cinq à la rigueur. Mais sûrement pas six !
-Je n’en sais rien, dit Max Schulz.
-Vous pensez… que six, ça se peut ?
-Peut-être, dit Max Schulz. Ça se peut. Je ne les ai pas comptés. »

Madame Holle est plus frappée par le nombre, qui permettrait de jauger de la gravité des actes commis, que par le fait que son pays ait été transformé en entreprise génocidaire. La haine du juif et le racisme ne disparaissent pas à la fin de la guerre. Edgar Hilsenrath en montre de nombreux signes. À l’hôtel de la Patrie, Max Schulz ne peut faire un pas sans être salué avec déférence par les résidents allemands. Il échoue à convaincre sa maîtresse, la comtesse von Hohenhausen, de la valeur du peuple juif, ce qui le conduit à apprendre l’histoire des juifs, ses auteurs, ses inventeurs, etc.  Vous saisirez l’ironie de la situation. Lorsqu’il arrive en Palestine, la femme du patron de salon de coiffure où il se fait embaucher n’a de considération que pour les juifs allemands. À la mort de son mari, elle attribue les fauteuils en fonction de la nationalité de ses clients, les juifs allemands vont près de la fenêtre tandis que les juifs orientaux atterrissent sur le dernier fauteuil au fond du salon. 

Ainsi, personne n’est épargné. Je ne crois pas que ce soit dans un but nihiliste, mais une démonstration de la diversité du « mal ». Le nazisme s’est construit grâce à une multitude de volontés, plus ou moins déterminées et plus ou moins conscientes. Les brutalités qui se sont agrégées pour exterminer les juifs (les arméniens, les communistes, les homosexuels, les handicapés, etc.) ne se sont pas évaporées avec le débarquement américain, elles se sont fondues dans la société pour se trouver d’autres buts, d’autres missions patriotiques. 

Sans vouloir extrapoler la pensée de l’auteur, il me paraît raisonnable de conclure qu’Edgar Hilsenrath accorde assez peu de vertus aux nationalismes, quels qu’ils soient. 

Le Nazi et le barbier – Edgar Hilsenrath – Le Tripode – 2018
Traduction : Jörg Stockmann et Sacha Zilberfarb
12,60€

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