Le Consentement

LeConsentement

Le Consentement : un bon titre, surtout pour un bouquin qui parle de viol.

Je n’avais pas prévu de lire ce livre, les témoignages ne m’ayant pas toujours réussi. Les alarmes de la polémique ont eu raison de moi. Quand on aime la littérature, n’est-on pas concerné par ce que l’on fait ou laisse faire en son nom ?

 

 

« Les contes pour enfants sont source de sagesse. Sinon pour quelle raison traverseraient-ils les époques ? Cendrillon s’efforcera de quitter le bal avant minuit ; le Petit Chaperon rouge se méfiera du loup et de sa voix enjôleuse ; la Belle au bois dormant se gardera d’approcher son doigt de ce fuseau à l’attrait irrésistible ; Blanche-Neige se tiendra éloignée des chasseurs et sous aucun prétexte ne mordra la pomme, si rouge, si appétissante, que le destin lui tend…
Autant d’avertissements que toute jeune personne ferait bien de suivre à la lettre. »

Le Consentement débute à la fois en entrant dans le vif du sujet et par un joli détour : les contes. Les histoires pour enfants sont des avertissements, supposés les aider à préserver leur innocence des inconnus mal intentionnés. Que se passe-t-il quand l’innocence du petit chaperon rouge a été déjà été éborgnée par ses propres parents et que le Grand Méchant Loup n’est pas un inconnu, loin de là ? Cela donne l’Affaire Matzneff.

Pour l’autrice, tout commence, donc, dans l’enfance, dans le couple de ses parents. Ces deux-là ne vivent pas un amour idyllique. Après leur séparation, son père disparaît progressivement du tableau familial. G.M. prendra la place de ce père absent, c’est l’analyse de Springora, un genre d’Œdipe de l’extrême. Elle raconte notamment le bonheur d’avoir quelqu’un qui l’attend à la sortie de l’école.
Cependant, les bonnes et les mauvaises raisons de Vanessa Springora pour tomber sous l’emprise de G.M. ne sont pas le centre du livre, tout comme elle découvrira plus tard ne pas être le véritable objet des attentions de G.M.

Le propos du Consentement se centre autour de deux éléments : la description de cette relation et sa possibilité dans la société des années quatre-vingt.
Dans un premier temps, l’autrice raconte son aveuglement au sujet de G.M. L’idylle est parfaite, mais tourne court. Toutes les vulnérabilités et tout son amour ne suffisent pas, ne suffisent plus à faire taire les doutes quant à sa situation.
Vanessa Springora prend conscience qu’elle n’est pas la seule. D’autres filles, d’autres jeunes filles viennent toquer à la porte de l’écrivain et peupler ses carnets. Cette trahison entraîne la conclusion de cette relation.
Son remplacement par d’autres lui fait comprendre que l’amour de G.M. ne se destine pas à sa personne, mais à sa jeunesse. Vanessa Springora s’est fourvoyée, elle a aimé sans être aimée en retour. De plus, cet amour a été destructeur. Il l’a amenée à se déscolariser progressivement, mais aussi a frôlé le sida. G.M. a vécu un peu de sa jeunesse à sa place, l’a bridée dans ses élans d’écriture et n’hésite pas à se montrer inquisiteur quant à ses fréquentations ou son alimentation.
Jusqu’à présent, le crime est banal, révoltant et répugnant comme tous les viols. Pourtant, il faudra à cette relation trente ans pour effectivement scandaliser.

« Avec le recul, je m’en rends bien compte, il s’agit d’un jeu de dupes : reproduire de livre en livre, avec un même fétichisme, cette littérature de jeunes filles en fleurs permet à G. d’asseoir son image de séducteur. Ces lettres sont aussi, de façon plus pernicieuse, le gage qu’il n’est pas le monstre qu’on décrit. Toutes ces déclarations d’amour sont la preuve tangible qu’il est aimé, et mieux encore, qu’il sait aimer, lui aussi, aimer. »

lesmoinsdeseizeansG.M. et Vanessa Springora vivent leur histoire au vu et au su de tous. À plusieurs reprises, l’autrice nous parle de leur discrétion, mais dans les faits, ses camarades de classe le savent, ses professeurs le savent, ses parents le savent, les amis de l’écrivain le savent. Quand le roman et les carnets couvrant cette période sont publiés, personne ne peut plus l’ignorer. Pourtant, personne ne dira rien.
Pour Vanessa Springora, c’est l’atmosphère de la société qui le veut. Elle cite plusieurs pétitions en défense des relations mineurs-majeurs parues dans Le Monde et Libération, signées par des intellectuels de renom. Cela serait dû aux retombées de mai 68, une dérive du slogan : il est interdit d’interdire.
Je souscris moyennement à cette thèse, surtout qu’elle me semble faire de la pédophilie un cheval de bataille de la gauche, or Gabriel Matzneff n’était pas très regardant du côté de ses éventuels soutiens politiques (ami de Jean-Marie Le Pen, chroniqueur pour Le Point).

L’élément qui paraît avoir protégé le mieux Gabriel Matzneff n’est pas tant le souffle libertin de mai 68 que l’entre-soi du petit monde littéraire germanopratin, si vous me passez l’expression. G.M. ne se cache pas. Il est publié annuellement, critiqué et invité régulièrement dans les médias. Il présente lui-même son travail comme véridique.
La Dispute, émission de France Culture diffusée du lundi au vendredi de 18h à 19h, n’hésite pas à dissimuler la responsabilité des critiques littéraires derrière le geste artistique, ce qui n’est pas sans rappeler les propos d’Emil Cioran à Vanessa Springora après la rupture :

« Sacrificiel et oblatif, voilà le type d’amour qu’une femme d’artiste doit à celui qu’elle aime. 
— Mais Emil, il me ment en permanence.
— Le mensonge est littérature, chère amie ! Vous ne le saviez pas ? »

Chaque chroniqueur (Arnaud La Porte et en compagnie de François Angelier (Mauvais Genre), Lucile Commeau et de Philippe Chevilley (Les Echos).) aura la gentille honnêteté de préciser qu’ils n’ont pas lu Le Consentement. Dans l’émision du 23 janvier, on bredouille beaucoup et la morale et la pédophilie s’opposent, ainsi que la sincérité et la vérité, la censure et le laisser-faire. On finit par conclure que le mieux eut été de ne rien faire, illustrant parfaitement comment Gabriel Matzneff a pu bénéficier de trente ans d’impunité.
On peut signaler que l’émission n’avait pas brillé non plus dans le traitement du film de Roman Polanski et de son « contexte de réception » (émission du 15 novembre 2019). Une semaine plus tôt pourtant (émission du 8 novembre 2019), La Dispute faisait le vœu pieu de s’interroger sur les conditions de production, de porter un regard plus attentif aux traitements des femmes suite aux révélations d’Adèle Haenel.
Ne relève-t-il pas en effet de leur compétence d’interroger le geste littéraire dans son entier? Apparemment non. L’artiste peut tout, mais le critique peut bien peu.

Il est intéressant de noter que Gabriel Matzneff n’est pas un puissant. Il n’est pas un écrivain à succès. Ses meilleures ventes s’élèvent à 20 000 exemplaires, ce qui fait moins que Jean-Philippe Jaworski. C’est donc bien sa prose et son sujet qui le rendent si populaire au sein du monde l’édition.

« À cette époque, personne ne me dit que je pourrais porter plainte, attaquer son éditeur, qu’il n’a pas le droit de publier mes lettres sans mon consentement, ni d’étaler la vie sexuelle d’une mineure au moment des faits, rendue reconnaissable, outre par son prénom et l’initiale de son nom, par milles autres petits détails. Pour la première fois, je commence à me sentir victime, sans parvenir à mettre ce mot sur un état diffus d’impuissance. J’ai aussi le vague sentiment de ne pas avoir seulement assouvi ses pulsions sexuelles durant toute notre relation, mais de lui servir maintenant de faire-valoir, en permettant malgré moi qu’il continue à répandre sa propagande littéraire. »

La publication du Consentement apparaît comme un moment de prise de conscience, l’opportunité pour beaucoup de faire leur mea culpa, de se féliciter sur les progrès de notre société qui ne tolérerait plus aujourd’hui une telle situation. Garbiel Matzneff reçoit le prix Renaudot en 2013, année qui ne semble pas appartenir vraiment à un autre temps. On peut s’interroger sur la temporalité du scandale. En quoi la société a changé depuis les année 80? La réponse est sans doute en rien. Le changement vient de la victime dont le statut sociale s’est élevé.
Vanessa Springora n’est plus une adolescente ignorante des choses de l’amour, mais une femme directrice des éditions Julliard. Comme Adèle Haenel face à Christophe Ruggia, elle est dorénavant en position de pouvoir vis-à-vis de son agresseur. Ce pouvoir n’est pas infaillible et les soutiens à Gabriel Matzneff existent encore.

Au-delà de la dénonciation et du questionnement social, il faut saluer le travail littéraire. Il faut un certain talent pour nous amener un tel témoignage sans faire vaciller son lecteur. Vanessa Springora a su trouver un équilibre entre la pudeur et la description de cette terrible relation, entre l’horreur et la raison. Le Consentement nous invite à comprendre, mais retient notre empathie. L’autrice qualifie ses rencontres avec G.M. de séances amoureuses : dans cette expression se résume toute la justesse de sa prose. Il y a bien des sentiments, mais ils ne sont pas romantiques, ils sont abusifs.

Je n’ai pas envie de conclure sur ce livre, de le recommander, d’en vanter sa facilité de lecture. Le Consentement est le témoignage d’une victime de pédophilie, il faut vouloir se pencher sur le sujet pour se plonger dans cet ouvrage.

Capture d’écran 2020-03-03 à 11.45.49https://www.nytimes.com/fr/2020/02/11/world/europe/france-gabriel-matzneff-pedophilie.html

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