A l’Est rien de nouveau

cxquirestentIl n’y a pas que la science-fiction de merde dans la vie, il y a aussi la sociologie bâclée. Benoît Coquard a fait le tour des podcasts (Les Couilles sur la table, Hors-série) et de France Culture trois fois depuis la publication de son travail de thèse en 2019.
La chose porte sur la jeunesse rurale du Grand Est. Elle n’a pas vraiment de problématique. Il s’agit de prendre la température, peut-être tordre le cou aux clichés entourant les périphéries, les campagnes en déclin. Coquard se penche particulièrement sur la sociabilité. Comme les lieux publics ont fait faillite, l’enquête se centre sur les salons, nouveau lieu de rassemblement.

« On n’est pas du genre à réclamer d’habitude” me disent ces femmes qui, dès leurs premiers mots, prennent leurs distances avec les “assistés”. C’est presque devenu un réflexe, dans les campagnes en déclin, que de se distinguer par précaution des plus stigmatisés lorsqu’on rencontre un inconnu ou que l’ont fait quelque chose qui peut prêter à suspicion. Elles rappellent d’ailleurs leur inexpérience politique comme un gage supplémentaire de bonne foi : c’est un moyen de justifier le bon sens et l’honnêteté des revendications en se mettant dans une position conformiste. »

On est surpris de commencer l’ouvrage par le mouvement des Gilets Jaunes alors que l’occupation des ronds-points a débuté après l’enquête de l’auteur. L’idée est de placer politiquement les sujets d’étude. Bien sûr, ils se rebellent contre leur condition d’existence, bien sûr ils sont racistes, bien sûr ils ont des amis arabes, bien sûr ils sont exploités, mais bien sûr ils sont potes avec leurs patrons. Les liens d’amitiés avec l’employeur permettent aux enquêtés d’arrondir leur fin de mois en travaillant au noir avec le matériel de l’entreprise.
On notera que s’il est difficile de placer sur l’échiquier politique les personnes interrogées, Benoît Coquard est lui-même un peu perdu : « Toute cette promotion de l’auto entreprise et de l’autonomie par rapport à la hiérarchie emprunte donc à une idéologie plutôt “de gauche” (ne pas accepter la domination patronale, contester les bas salaires et les conditions d’exploitation). »
L’approche de Coquard pèche par un excès de descriptions. Le vote sera plus mentionné qu’étudié. Les rapports hommes/femmes ne seront jamais rattachés aux positions politiques des interviewés, comme s’il s’agissait d’un chapitre à part et non du témoignage d’un mode de vie. Benoît Coquard voit la disparité des rôles, les difficultés plus grandes pour les femmes aussi bien matériellement que socialement, mais n’interroge pas ses enquêtées à ce sujet, ou alors ces parties d’entretiens ne nous sont pas retransmises.

« En observant cette sociabilité, il apparaît que, malgré la lente disparition de lieux de vie collective, ceux qui restent vivre dans ces zones rurales n’ont de cesse de s’enquérir de ce que les autres pensent d’eux à la fois par quête de reconnaissance et par peur d’être critiqué. »

garsducoinLa sociabilité des femmes est donc soumise à celle des hommes. Les bandes de potes vont et viennent, les compagnes suivent et accueillent. Par ce biais s’exerce le contrôle social. Les commérages se propagent vite et l’on voit quelques femmes enquêtées se retrouver sous les feux des projecteurs du village. La réputation est tout. Il faut donc se préoccuper de celle des autres, mais surtout de la sienne. C’est un souci permanent qui semble entraîner le double discours développé comme on l’a vu plus haut avec leur engagement sur les ronds-points. L’importance de la réputation dans les campagnes n’est pas une découverte. Elle a déjà été abordée à travers d’autres travaux comme le signale l’auteur (Nicolas Renahy, Les gars du coin, Enquête sur une jeunesse rurale, La Découverte, Paris, 2005). L’impératif de tenir sa réputation est également ce qui encourage l’entretien de bonnes relations avec le patron afin de pouvoir être recommandé à d’autres employeurs ou d’autres clients dans l’objectif de devenir auto-entrepreneur.

« On commence à comprendre comme un ensemble de normes conservatrices s’imbriquent et se diffusent par la peur du commérage, la fragilité des réputations, et viennent, dès un très jeune âge, brider envies subjectives et possibilités objectives de mobilités sociales. »

Enfin, on peut s’interroger sur le postulat de Benoît Coquard qui déclare que ceux qui restent l’ont voulu. Ce postulat n’est jamais démontré voire même contredit par les entretiens avec les enquêtés autour d’un éventuel départ. Les conditions de vie précaires ne laissent pas penser que les personnes interrogées aient bénéficié d’un choix vaste dans leur orientation.

Ceux qui restent s’apparente à un exercice de vulgarisation raté. Le portrait est trop flou pour renseigner. On ignore quasiment tout de la méthodologie. Aucun chiffre n’est fourni permettant de situer le groupe étudié : études, âges, sexe, revenus, etc. Nous découvrons qu’il y a eu 80 enquêtés sans autres détails.
Benoît Coquard explique avoir distribué des questionnaires et pratiqué de l’observation participante. Il n’évoque que brièvement sa position de chercheur auprès des enquêtés qu’il a fréquentés avant son travail de thèse. Sans savoir d’où parlent les enquêtés, les extraits d’entretiens n’ont qu’une valeur d’anecdote.
L’enquête ne parvient même pas à tordre le cou aux clichés liés aux campagnes (racistes bas du front). Coquard nous invite à l’indulgence et porte le blâme sur le désinvestissement des pouvoirs publics. On veut bien le croire, mais peut-être qu’exposer le dit désinvestissent auraient été pertinent ! On ignore à quoi ressemblent les villages (combien d’habitants) où résident les enquêtés. Il y a peu de bars et les bals sont désertés. Ainsi on ignore autant le parcours des individus interrogés que l’environnement dans lequel ils évoluent.
L’enquête de Coquard n’est pas désagréable à lire, mais force est de constater qu’après lecture, la sociologie ne fait pas partie de ce qui reste.

Ceux qui restent, Benoit Coquard, La Découverte, 2019
19€

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