Douleurs et souffrances

Les Anges radieux m’ont tapé dans l’œil en librairie. Il y a plus raison à ça. D’abord, c’est le retour de la collection Exofictions avec un ouvrage ambitieux, c’est-à-dire autre chose que le bouquin du sous-fifre de G.R.R. Martin. Cela m’a rappelé Autobiographie d’une machine Ktistèque de Lafferty. Cet ouvrage n’avait pas été une réussite pour ma part, mais ça m’avait semblé être une science-fiction intéressante. La deuxième raison est que je me suis laissée un peu emballé par la quatrième de couverture qui m’appâtait avec une la petite marchande d’allumettes en guerrière. Je dois maintenant vous dire que je ne connaissais pas l’ami Vollmann, avec qui rien n’est simple.

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L’ouvrage est beau et imposant, 800 pages. Il s’ouvre sur un bottin des personnages et se conclut sur des notes de l’auteur rédigées en code. On se demande à quelle sauce on va être mangé ? Science-fiction ou fantasy ? Ni l’un ni l’autre. Les Anges radieux se situent plutôt du côté de la littérature expérimentale de Ballard.

Il faut quelques centaines de pages pour que l’histoire prenne forme. Dés le départ, les personnages sont là, des trames sont lancées. Pendant un long moment, on ignore où tout cela nous amène. Progressivement apparaît une histoire alternative de l’électricité.

Le personnage principal ou récurrent se nomme Bu et a enduré une enfance douloureuse, comme l’intégralité des personnages du roman. La thématique de l’enfance est récurrente. C’est par là que commence le livre : l’enfance des personnages. Ils sont un peu les enfants perdus qui accompagnent Peter Pan, des rebus. Les parents sont peu présents et les personnages grandissent sous le joug de figure autoritaire plus ou moins dans le cadre d’un pensionnat.

Rien ne se veut réaliste. Tout s’enchaine comme des associations d’idées d’un patient en thérapie. Des souvenirs flous et enchainés, pour le meilleur comme pour le pire, défilent sous nos yeux. Ce défilement s’accompagne des digressions de l’auteur. Vollmann développe une détestation de toute forme d’autorité, mais aussi un mépris pour toute forme de soumission. Aucun personnage n’y échappera. Ils seront donc tous, tour à tour, humiliés.

Certains tenteront de renverser la tendance, de se rebeller. Des efforts présentés dès le départ par l’auteur comme vain. Nous sommes tous voués à être des perdants. C’est une leçon assez peu satisfaisante par le lecteur qui ressort de sa lecture de toute façon abruti par le pavé qui lui est tombé dessus.

Dans une certaine mesure, on peut dire que les lecteurs souffrent autant que les personnages. La lecture des Anges radieux n’est pas une promenade de santé. Il faut de l’endurance. Vollmann s’acharne à commenter par le menu les aspects les plus communs de la vie pathétique de ces personnages. Les digressions de l’auteur étant souvent les moments les plus dynamiques du récit. On peut noter aussi les épigraphes de personnages historiques délicieux : Hitler, Staline, Heidegger, manuel d’utilisation d’arme à feu, Manuel des scouts…

Un scout est gentil… Mais vous découvrirez également qu’il existe certaines créatures qui ne méritent pas votre protection. Un scout ne tue jamais de choses vivantes inutilement, mais il sait qu’il est de son devoir de se débarrasser de celles qui présentent un danger pour les pertes humains. Il n’hésite pas à tuer des animaux tels que les rats et des insectes tels que les mouches et les moustiques qui sont des vecteurs de maladies…
Manuel du boy-scout (1969)

PS : Ca ne parle absolument pas de la petite marchande d’allumette.

Les Anges radieux, William T. Vollmann, Actes Sud, 2016.

Western et poésie

Bohane, sombre cité, est un petit livre que j’ai déniché lors de ma visite éclair des Utopiales d’octobre dernier. Publié chez Acte Sud, je me demandais bien de quoi allait me parler ce livre. Comment s’était-il égaré dans un festival de science-fiction ?

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Bohane promettait de me parler de l’Irlande. J’imaginais donc une ville fictive où les gangs se déchirent. Je n’étais pas loin de la vérité. Bohane est une ville fictive, dont le plan nous est fourni en début de livre. Les gangs sont présents, mais en paix, et ce depuis quelque temps maintenant. Cependant, le Gant est de retour et certains sont démangés par leurs ambitions. Tout s’enchaine. Les vieilles rancœurs sortent de leurs sommeils. Chapitre par chapitre, nous suivons la mise en place des pièces. Nous accompagnons aussi cette partie de Bohane, spectatrice, excitée par un peu d’action et angoissée par les débordements.

La ville ne semble pas connaître les lois. Toutes ses pulsions sont expliquées par la présence du fleuve. Kevin Barry construit une ville mystique. Elle sera toujours là et nous ne faisons qu’assister à l’un des chapitres de son histoire, chroniquée par un mystérieux narrateur. Par bribe, chacun se révèle. Les doutes et les peurs, les fantasmes et les ambitions des personnages n’auront plus de secret à la fin. Malgré une écriture sèche et efficace, l’auteur n’oublie pas d’instiller un peu de poésie. Son écriture entoure les personnages d’une aura. Le plus monstrueux d’entre eux inspire malgré tout de la fascination.

Bohane s’entoure de beaucoup de référence et s’engage tout aussi facilement. Le roman de Barry appartient à plusieurs genres, malgré la carte, malgré l’époque, malgré le lieu, je le situe comme un western poétique. On attend le prochain coup, souvent des hommes, mais pas uniquement. On guette la réaction du clan en face.

Pour son premier roman, Kevin Barry ne parvient pas à me donner la « claque » et je suis déçue, car elle passait si près de mon visage.

Bohane, sombre cité, Kevin Barry, Acte Sud, 2015

Des communistes et de la gymnastique

J’avais commencé à m’intéresser à Lola Lafon à la belle époque où je consultais encore le site d’Arrêt sur image. Elle y avait été interviewée pour son roman nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, 2011. Malgré mon intérêt, j’avais laissé passer ce livre. L’an dernier, elle revenait avec la petite communiste qui ne souriait jamais. Ce dernier roman avait éveillé l’intérêt de la critique ce qui faisait qu’il était impossible de ne pas en entendre parler. Je me le suis procuré à l’occasion de sa sortie poche sans savoir de quoi cela pouvait bien parler.

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Le roman débute en 1973 aux Jeux olympiques de Montréal, Nadia C., gymnaste, attend sa note. Sa performance détraque le tableau d’afficha qui au lieu du miraculeux 10 annonces 0,01. À partir de là, nous remontons le temps pour savoir comment Nadia C. est devenue Nadia C. progressivement, on dépasse l’année 1973 pour savoir ce que va devenir Nadia C.

Lola Lafon nous fait explorer la formation de cette athlète enfant (14 ans au moment des JO de Montréal). On s’intéresse à l’entraineur et surtout au corps de Nadia objet de toutes les attentions. L’auteur nous fait un portrait terrifiant des commentateurs sportifs. Cependant, le lecteur peut s’interroger en quoi la démarche de Lola Lafon se distingue-t-elle. Car à part arriver après la bataille, l’auteur ne se pose pas de questions sur Nadia que la presse de l’époque.

Enfin passer la période de la naissance d’une icône de la gymnastique, le récit s’engage sur la pente douce amère de la retraite des grands sportifs. Il faut préciser à ce moment que Nadia C. est une athlète roumaine sous la dictature de Ceausescu. On nous explique succinctement que la grande athlète serait assez proche du pouvoir ou accuser de l’être. On voit sa vie en filigrane sillonné par les interrogations de l’auteur autour des sentiments et de la pensée de Nadia.

Car Lola Lafon n’imagine pas. Elle met en place un procédé donnant l’impression qu’elle discute avec Nadia C. Il ne s’agit en fait que des citations du livre publié par l’athlète (Nadia Comăneck, Letters To a Young gymnaste, New York, Basic Books,‎ 2004). Comme si, l’auteur chercher une vérité profonde et pure. Par conséquent, elle se détourne de toute ambition de création. Elle prend les pièces du jeu existantes et les combine dans un sens et puis dans l’autre pour voir si la vérité vraie ne finirait pas par en sortir. Le roman est fragmenté de morceau de quelques pages, un bout de texte, un bout de citation et un bout de réflexion de l’auteur sur sa place l’auteur. Ce dernier point étant la seule chose imaginée par l’auteur, on se rend compte du narcissisme et de la vacuité de l’exercice.

Si cela ne suffisait pas, l’auteur change de sujet en cours de route. On passe des conditions d’entrainement des athlètes à leurs instrumentalisations politiques particulièrement entre le bloc de l’est et de l’ouest. On reste sur sa faim, car l’auteur ne nous a emmenés nulle part. Même pour la jeune lectrice que je suis et qui n’avait jamais entendu parler de Nadia Comãneci, je n’en ressors pas avec la sensation d’avoir appris quelque chose.

La petite communiste qui ne souriaient jamais, Lola Lafon, Acte Sud, 2014. 

His name is… Brecht Evens

Parce que les hasards de la vie sont bien faits.

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Brecht Evens est un dessinateur belge. Il est né en 1986. Non, ce n’est pas une blague. Oui il est possible d’avoir moins de 30 ans et d’être né en Belgique et de faire preuve de ce que certains pourraient appeler : talent.

Brecht Evens, qui s’exprime en langue néerlandaise, a pour le moment 3 albums traduits en France : Les Noceurs (2011, Acte Sud), les amateurs (2012, Acte Sud), Panthère (2014, Acte sud).

Comme vous le savez, l’ordre et la discipline sont mes maitres mots, ainsi j’ai commencé par la dernière œuvre publiée de cet auteur, c’est-à-dire Panthère. Un album dont le sujet est des plus ambigu. L’histoire débute avec l’euthanasie de l’animale de la famille. Pour combler cette perte, la petite fille, au centre de l’histoire, imagine une Panthère.

Sous les couverts de l’histoire pour enfants, Evens distille un malaise progressif, un élément récurrent de ses œuvres. Panthère prend la forme d’un ami imaginaire. Il n’est pas interdit de voir quelques échos à Peter Pan. Les visites de Panthère se font de nuit. Elles sont tout à tour réconfortante, mais aussi intrusive. Les interprétations sont libres. C’est sans doute l’aspect le plus problématique de cet album, le propos apparait finalement peu maitrisé. On est également tenté de penser que l’auteur joue avec son lecteur comme la Panthère joue avec la petite fille.

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Le deuxième album, les amateurs, est beaucoup plus facile d’accès, traitant d’un sujet plus classique. Un artiste est invité lors de la première Biennale d’un petit village. Le récit » tourne autour de la rencontre entre une sorte d’élite culturelle et d’amateur en quête de divertissement. Que peuvent-ils construire ensemble ? L’histoire est très bien tournée. Elle est sans doute la plus légère, mais aussi la plus drôle. Malgré, un album peu bavard, Evens présente une série de personnages qui prennent vie.

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Le premier des trois intitulés, les noceurs suivent quelques personnages au cours de leurs pérégrinations nocturnes. L’album auquel je peux le plus m’identifier dans la mesure où les personnages sont jeunes et fêtards.  La description des soirées est tout à fait l’image de ce que l’on tous pu vivre, je crois : un mélange d’euphorie et de désespoir de donner de la consistance à nos vies.

Avec Brecht Evens, on passe très vite de l’innocence enthousiaste à une forme d’angoisse de l’existence. Tout passe dans le trait du dessin, indescriptible. Vraiment, ces albums m’ont bluffé. C’était une vraie bouffée d’oxygène après le vraiment terne « ici » de Mcguire.

 

 

Le monde qui ne s’arrête jamais

Parce que je me suis fait avoir par la 4ème de couverture, comme une débutante. 

 

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Le monde de la fin est le dernier né de la collection Exofiction, collection de SF d’Acte Sud. Sept livres au compteur et la « nouvelle » collection se cherchent encore. Pour le moment, elle alterne entre blockbusters littéraires (la trilogie Silo et le livre écrit par le pote de G.R.R. Martin). Dans tout cela, seule l’Autobiographie d’une machine ktistèque m’avait interpellé. Toutefois, le délire pseudo-métaphysique sur le sens de la vie et de l’amour m’avait lassé au deux tiers. Les réflexions pseudo-quelque chose sur le sens de la vie sont peut-être un thème de préoccupation pour Manuel Tricotaux, directeur de collection, car on se retrouve à nouveau face à un drame métaphysique.

En effet, Ben a perdu sa compagne. En tant qu’épiloguiste, il est bien décidé à réécrire cette fin inconcevable. L’intrigue se met très vite en place. L’auteur ordonne ses pions. Et  dès le premier chapitre, Marianne est morte et Ben ne tarde pas à la rejoindre dans l’Autre Monde. Le deuxième chapitre nous présente succinctement les règles de l’au-delà. En fin, au chapitre trois l’histoire démarre.

Attardons-nous un instant sur les règles de fonctionnement de cet autre monde. À leurs lectures, j’ai tout de suite tiqué. Les règles ne sont pas très réjouissantes. L’après-vie s’apparente à un monde terne, ordonné et où les gens travaillent par « amour ».  Épuré de toutes ces anfractuosités, il n’y a pas de communauté, il n’y a pas de religion, il n’y a pas de langues… Grâce à une technologie de l’au-delà, tout le monde est capable de se comprendre. De plus, tout à chacun se promène nu dans ce monde, car tout à chacun s’accepte tel qu’il est. L’utopie rêvée, ou presque.

On apprend malgré tout, au fil des pérégrinations de Ben, qu’il existe des gens mal intentionnés dans ce monde et même des gens qui tombent malades. Nous apprenons également que le traitement des prisonniers est plutôt intéressant : ceux-ci sont envoyés aux travaux forcés dans le futur. Bien sûr, Ofir Touché Gafla, Israélien de son état, ne manque pas d’imaginer Adolf en train de charrier les gravats, tout en glissant une blague, ô combien hilarante, sur les négationnistes. Toutefois, je n’ai pu m’empêcher de me demander qui étaient les autres prisonniers? Toutes personnes ayant commis un crime dans la vie ? Ou dans la mort ? Reconnu par la justice ou pas ? L’autre-Monde a-t-il un système pénal qui lui est propre ? Si tel est le cas, il y a au moins un délinquant sexuel qui lui a échappé…

J’aimerais vous dire que  tout cela sent mauvais, mais en faite cela sent surtout le bâclage. En effet, l’Autre-monde est une boite vide. Les règles de ce monde s’adaptent à l’histoire de Ben. Le monde se module en fonction de lui. Car Ofir Touché Gafla n’a pas l’ambition d’un roman de SF, mais plutôt d’un conte fantastique. Ce qui lui tient à cœur: c’est de nous parler de ces personnages, exposer leurs réflexions sur le sens de l’amour, de la vie et bien sûr de la mort.

Pour cela, nous avons une galerie de seconds rôles qui s’offre nous. L’auteur tisse un long fil qui rassemble les destinées de tous ces personnages. Cependant, l’installation de chacun prend du temps. Pendant ce temps-là, la quête de Ben patine et la lecture aussi. La galerie des personnages secondaires est faite de bons et de moins bons. Ofir Touché Gafla appuie très fort sur la corde de la dramatisation, ainsi les réactions de ces personnages passent souvent pour grotesque pour ne pas dire incompréhensible. Bien sur, on trouve quelque réussite malgré tout, notamment le détective engagé par Ben pour retrouver sa femme : Mad hop. Ces portraits manquent souvent de nuances et de subtilités. Il nous accompagne bon gré mal gré sur les traces de Marianne.

Qu’en est-il de la fin du monde de la fin ? Car s’il y a bien une quête dans ce livre, ce n’est peut-être pas tant celle de la femme de sa vie, que celle d’un « happy ending ». Ben erre benoitement, maladroitement dans l’Autre monde. Cette traversée peut s’avérer distrayante, mais plus souvent ennuyeuse. Comme Ben, on en vient à souhaiter la fin, quelle qu’elle soit. Après 350 pages de recherches et aucun signe de Marianne, force est d’admettre que Ben n’aura peut-être pas la fin qu’il souhaite. Toutes les possibilités sont envisagées avec plus ou moins d’à propos. On peut, là aussi, regretter le manque d’originalité de l’auteur, qui fait que souvent le lecteur peut devancer son personnage principal et donc l’intrigue du roman.

Enfin, nous obtenons un long monologue — récurrent dans le livre, les personnages aiment parler en monologue — sur le sens de la vie. Le discours pseudo-philosophique d’Ofir Touché Gafla nous explique donc qu’il n’y a pas de fin en soi. La vie est une quête permanente. Une réalité difficile à accepter pour notre épiloguiste  et pour le reste des personnages, qui se sont pour une bonne partie suicidés.

Vous comprenez donc que ce livre ne m’a pas emballé. Pourtant, j’ai longtemps hésité à le définir entre « le bon livre avec des défauts » ou « le mauvais livre avec des qualités ». La première partie du livre est lente sans pour autant rendre la lecture complètement rébarbative. On peut, évidemment, redire sur la traduction : israélien puis anglais, puis français. Apparemment, il n’existe pas de traducteur israélien français. Dans la deuxième partie, l’intrigue adopte un rythme tout à fait satisfaisant et même parfois s’emballe. Tous les éléments se multiplient et ne coïncident pas toujours. Ces éléments concernent le plus souvent la construction de l’Autre-monde, qui disons-le, ne tient pas debout. Ces incohérences se retrouvent, dans une certaine mesure, dans l’histoire. Bref, il y avait un bon pitch et de bonnes idées, mais cela ne suffit.

Le monde de la fin, Ofir Touché Gafla, Acte Sud — Exofiction, 2014, 480 p

 

La fin de l’Homme rouge ou la boulimie du témoignage

Commençons par de la littérature. Parce que cela fait plus sérieux. Parce que j’ai cru ne jamais le finir. Parce que j’ai mis un mois à le lire, finalement. Parce que les pauvres, la guerre, le viol et le communisme c’est passionnant.

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Svetlana Alexievitch est née en 1948 en Ukraine. Ses livres se partagent entre romans et essais. Chacun présente des témoins d’un aspect de l’histoire de l’URSS : Tchernobyl, la guerre en Afghanistan. La Fin de l’homme rouge, son dernier livre publié, n’échappe pas à cette règle et propose un récit exhaustif de la fin du communisme.

Les témoins rassemblés sont divers et variés. Nous rencontrons des inconnus, croisés dans la rue, des personnes qui se sont livrées longuement à l’auteur. Ces récits biographiques sont sans doute les plus intéressants, nous y reviendrons. Les témoignages datent de différentes époques de la chute à aujourd’hui. Les générations se succèdent, ainsi on peut encore entendre parler de la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi des dernières manifestations à Moscou. Ces témoins sont également issus de diverses régions, aussi bien des Russes que des ex-soviétiques (Ukrainiens, Tchétchène, etc.)

« Il n’y avait pas une seule Allemande de dix à quatre-vingt-dix ans qui ne soit pas passée à la casserole… si bien que tous les enfants nés là-bas en 1946, ce sont des Russes. » (p235)

Dans ce fouillis, on peut d’abord se perdre. La première partie est consacrée aux témoignages les plus anciens. Leurs récits sont les plus classiques ; les plus connues. On se plonge dans une forme d’analyse populaire de la chute du communisme. J’y ai retrouvé les propos de mes professeurs d’histoire sous forme de ni bien ni mauvais. Je manquai d’en rester là.

« Ça y est, c’est le bonheur, hein ? Il y a du saucisson et des bananes. On se vautre dans la merde et on ne bouffe plus que de la nourriture importée. Au lieu d’une Patrie, on a un supermarché. » (p31)

Dans une deuxième partie, on se rapproche de la Russie d’aujourd’hui, un pays dont je sais bien peu de choses. Svetlana Alexievitch s’attaque à cette génération née sous le soviétisme, mais devenue adulte sous autre chose… Le capitalisme à la Russe ? On voit la redistribution de quelques cartes. Certains Russes sont parvenus à devenir riches, et beaucoup d’autres sont restés sur le carreau. La mise en face des témoignages de la génération des parents et des enfants est équivoque (où il est question d’une solitude qui ressemble beaucoup au bonheur — Alissa Z-ler, chef de publicité, 35 ans).

« Personne ne pourra jamais me convaincre que la vie nous est donnée uniquement pour manger de bons petits plats et pour dormir. Que les héros, ce sont ceux qui achètent quelque chose dans un endroit pour le revendre ailleurs trois kopecks de plus ! C’est ce qu’on nous rentre dans le crâne maintenant. » (p116)

« Ma première impression, quand je suis arrivée, c’est que nous, on bâtissait le communisme, mais que les Américains, eux, l’avaient déjà construit. » (p437)

La fin de l’homme rouge n’est pas la fin de la Russie, et par conséquent l’auteur nous entraine vers le devenir de l’ex-URSS. Ces petites et grandes régions devenues du jour au lendemain des pays autonomes ? On s’attarde particulièrement sur le cas de la Biélorussie, où l’auteur a fait ses études. (Où il est question du courage et de ce qui vient après – Tania Koulechova, étudiante, 21 ans) Dans ces récits, on traverse les guerres ethniques et religieuses, on se confronte au racisme.

Du nihilisme & de la médiocrité

« Je suis pour le terrorisme individuel. Ponctuel. Contre les policiers, par exemple, ou les fonctionnaires. » (p413)

Le livre s’achève sur les « commentaires d’une femme ordinaire », il aurait pu s’arrêter avant. Car le livre se scinde en deux tendances, les histoires qui parlent d’elles-mêmes et les explications que les témoins tentent de donner à leurs vies. Or les analyses qu’ils sont amènes de présenter sont peu convaincantes. De plus, l’auteur insère, régulièrement, des « bruits de rues », c’est-à-dire des bribes de conversation récoltée dans les cafés, les rues… Ceux-là nous font plonger dans la médiocrité des « petites gens ». Or la teneur des récits de vies les rend complètement inutiles. Ils se posent comme une confirmation du racisme déjà exprimé par les témoins. Ils viennent boucher tous les espoirs, la preuve que « l’homme de la rue » ne viendra pas vous aider ni s’aider lui-même.

« J’ai eu envie de me suicider cinq fois… Mais comment ? Se pendre ? On se retrouve couvert de merde, la langue pendante. Personne ne nous la rentrera dans la gorge… Comme ce type dans le train, quand on nous a emmenés dans notre unité. Et on se fera injurier par ses potes. Se jeter de haut d’un mirador ? Ça va faire de la chaire à pâtée. Se tirer une balle dans le crâne avec son fusil ? La tête éclate comme une pastèque… On pense quand même à sa mère. Le commandant nous avait dit : “Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas vous tirer une balle ! Les hommes, c’est plus facile à rayer des listes que les munitions.” La vie d’un soldat a moins de prix qu’une arme de service. » (p424)

L’auteur donne la sensation de s’être emparé de tout ce qui lui passait de nous l’avoir rendu. Cet assemblage de témoignages laisse à penser que moins, c’est mieux. Car on s’y perd dans toutes ses vies. On cherche les échos entre les uns et les autres : les discussions politiques dans les cuisines, Soljenitsyne et les maris alcooliques. Des points communs, des trajectoires similaires, qui nous laisseraient voir plus qu’un ensemble de misères individuelles.

Les liens tracés par l’auteur le sont par l’intermédiaire des discours de certains témoins, plus âgés, plus dotés en capital intellectuel et culturel. Ces discours nous laissent sur notre faim, car il se résume tout au nihilisme et au désespoir.

Les limites de l’exercice

« Cela fait combien de temps que nous sommes ici, à parler ? Entre-temps, il y a eu un orage, une voisine est passée, le téléphone a sonné… Tout cela a eu une influence sur moi, j’ai réagi… Mais sur le papier, il ne restera que des mots et rien d’autre. Il n’y aura pas la voisine ni les coups de téléphone. Ni tout ce que je n’ai pas dit, mais qui palpitait dans ma mémoire, qui était là. Peut-être que demain, je raconterais tout cela autrement. Les mots vont rester, mais moi, je vais me lever et poursuivre mon chemin. » (p270)

Parce que nous n’en sommes pas à un reproche près, nous pouvons ajouter que la position de l’auteur dans ses interviews est perturbante. En effet, Svetlana Alexievitch adopte une position effacée. Le cadre même de la rencontre n’apparaît. Nous sommes face à des témoins qui restent des étrangers, des visages et des récits approximatifs. Nous sommes dépourvus de contextes, une des raisons pour lesquels les premières pages donnent une sensation d’égarement. Enfin, l’auteur a beau être invisible, elle n’en est pas moins la reine du jeu. (Où il est question d’une autre bible et d’autres croyants – Vassili Pétrovitch N., membre du Parti communiste depuis 1922, 87 ans.)

« Aujourd’hui, j’ai décidé de publier ce récit dans son intégralité. Tout cela appartient à une époque, et non plus à un homme en particulier »

Explication de l’auteur sur la publication intégrale du témoignage, malgré le refus du témoin, depuis décédé.

Au final, on sort du livre avec une vue trouble de l’ex-URSS. Où l’on se dit que ni le communisme ni sa chute n’ont lutté contre la misère…

« Qu’ils allaient tous au diable ! Il faudrait que Staline sorte de sa tombe, tiens ! Qu’il sorte de sa tombe, je l’en supplie ! C’est ma seule prière… Il aurait dû en arrêter et en fusiller plus, de ces petits chefs ! Il n’en a pas tué assez. Je n’ai aucune pitié pour eux. Je veux les voir pleurer. » p486

La fin de l’Homme rouge, Svetlana Aleksievich, Acte Sud, 2013, 544p.
Traduit par : Sophie BENECH, Michèle KAHN

L’avis des autres compte :
La Dispute

Bonus

Dans certaines circonstances, on peut se dire que le communisme ne nous ferait pas de mal :

« Là, on avait dynamité une église. J’entends encore les cris des petites vieilles : “Ne faites pas ça, les enfants !” Elles nous suppliaient, elles s’agrippaient à nos jambes. Cela faisait deux cents ans qu’elle était là, cette église. C’était un endroit consacré, comme on dit. À la place, on a construit des toilettes publiques. On obligeait les prêtres à les nettoyer. À laver la merde. Maintenant… Maintenant, bien sûr, je comprends que… Mais à l’époque, on trouvait ça drôle. » (p202)