Challenge / Lunes d’Encre

pulp-o-mizer_cover_imageEn début d’année, moment des grandes résolutions, Les Murmures d’A.C. de Haenne a décidé de se lancer dans l’organisation de challenge, grâce lui soit rendue. L’idée est de mettre en avant les publications de la collection Lunes d’Encre. Il faut le dire cette collection dans les domaines de la science-fiction, de la fantasy et du fantastique se pose comme une référence. Certains titres sont déjà présents sur ce blog : Le livre de Cendre de Mary Gentle, Morwenna de Jo Walton, Arslan de J.M. Eigh et Vostok de Laurent Kloetzer. Avant ce blog, je m’étais attelé à la lecture d’Anamnèse de Lady Star, Les danseurs de la fin des temps de Moorcock, etc. Bref, je n’ai pas trop de difficulté à me plonger dans les publications Lunes d’Encre.

Je me dis, humblement, que je ne devrais pas avoir trop de mal à caler quelques lectures et atteindre le palier Christopher Priest (9 lectures). De plus, le programme éditorial de 2017 s’annonce prometteur pour Lunes d’Encre. L’année a commencé avec un nouveau Jo Walton « Mes vrais enfants », et sera suivi entre autre de Pornarina de Raphaël Eymery, premier roman d’un auteur français dont le seul titre m’enchante.

De la fin du monde et de sa continuité

J’attendais cette parution chez Lune d’encre avec une pointe d’impatience. Arslan est décrit comme un roman « dérangeant » racontant l’installation d’un dictateur dans un patelin des États-Unis d’Amérique : Kraftsville. 

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Le roman est raconté par deux protagonistes. Le premier est Franklin L. Bond, principal du collège de la ville. Il voit son établissement réquisitionné par Arslan, général venu du Turkménistan. Personne n’a jamais entendu parler de ce général, qui pourtant vient de prendre le contrôle de la planète. Arslan arrive comme un ovni. Franklin le regarde de cette manière, cependant il semble bien être un simple humain. Le second narrateur est Hunt Morgan l’un des jouets sexuels d’Arslan.

Le récit s’étale sur plusieurs années. Il est aussi intéressant, voire un peu plus, d’observer la transformation de ce proviseur en gestionnaire de crise pour son comté. Arslan dépeint sur lui progressivement.

En tant que dictateur, le but d’Arslan est de renverser radicalement le mode de vie. Bien que ces mesures soient toutes appliquées, elles ne semblent pas impacter la nature des personnages. Après une période de restriction, la vie reprend son cours. La ville de Kraftsville s’ordonne selon une hiérarchie commune, seul le personnel est renouvelé.

Le personnage de Hunt Morgan nous permet de suivre Aslan au-delà des frontières du comté de Kraftsville. Cependant, cette partie du récit est plutôt pesante. Tout d’abord, elle atténue le mystère entourant Arslan, le rendant des plus banal comme dirigeant. Ensuite, le développement de Hunt Morgan ne se révèle pas très intéressant. Tout du moins, on n’en apprend pas plus sur lui que ce que l’on pouvait aisément deviner à travers les yeux de Franklin. Hunt Morgan est partagé entre amour et haine pour son tortionnaire.

On ressort assez partagé de cette lecture. M.J. Engh a la capacité d’inverser les sympathies. Arslan devient progressivement une sorte d’antihéros, tandis que Franklin apparait de plus en plus comme un maitre indéboulonnable dans sa ville. Cependant, la description cyclique des évènements nous laisse sur notre faim. Un tyran en chasse toujours un autre.

Arslan, M.J. Engh, Denoël/Lune d’encre, 388p, Traduit par Jacques Collin, 2016, 22€

De la glace et c’est tout

Lorsqu’un nouveau roman de Laurent kloetzer a été annoncé, la joie m’a envahi. J’avais adoré Le Royaume blessé, qui me semble l’un des meilleurs romans que j’ai lus. Anamnèse de Lady Star était une belle tentative d’augmenter le niveau. Placé dans un univers futuriste où le monde a été dévasté par une bombe biologique. La narration se veut explosée et furtive. Nous courrons derrière une ligne narrative qui n’existe pas, non par manque de cohérence de l’auteur, mais pour montrer que l’histoire n’est pas linéaire, mais morcelée et incertaine.
Je pensais que Vostok nous emmènerait dans la même voie…

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Vostok est une station scientifique russe située en Antarctique, pôle Sud. L. Kloetzer s’empare de ce lieu pour en dresser le décor de son histoire. Cependant, celle-ci démarre en Amérique latine dans la ville Valparaiso. Le Chili est en guerre contre les Andins, là aussi, aucune invention de l’auteur. Les Andins, qui pourraient être un peuple inconnu, sont actuellement le rassemblement de 4 pays : Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou. Pour la petite histoire, on parle de Communauté andine des nations. Le Chili l’a quitté en 1976, sans doute lié à quelques incompatibilités avec la dictature de Pinochet. Depuis 2006, le Chili est un membre associé de la CAN.

Le personnage principal s’appelle Léo pour Léonarda, adolescente. Elle est la sœur de Juan, petit chef du Cartel. À cause d’une prophétie, que nous ne connaîtrons pas, à cause de la guerre, le petit chef décide de partir chercher une clé sous la forme du code génétique d’une bactérie. Le récit commence, linéaire. Nous sommes dans un huis clos glacial où tous les personnages deviennent fous, pris dans leurs obsessions et débordés par leurs angoisses. On sent bien que l’auteur voudrait que nous nous demandions s’ils ont vraiment tort. Je dirais que l’émerveillement dépeint par Kloetzer ne m’a pas fait oublier mon pragmatisme. Très vite, cela traîne en longueur. Les personnages torpillent leurs chances de survies dans l’espoir de découvrir un mystère auquel on peine à s’intéresser.

La dimension fantastique est sous-développée. L’idée était belle. Léonarda est accompagné d’un ghost, sorte d’ami invisible, qui n’existerait qu’à la force de sa pensée. Araucan se contente de tenir le rôle d’accessoire.

Finalement, l’auteur s’en sort mieux dans le récit tout à fait réaliste de Veronika, chercheuse soviétique et qui a précédé l’excursion de Juan. Son histoire nous est comptée par quelques inserts où l’on peut se rendre compte des enjeux autour d’une découverture scientifique tout à fait obscure. Le contexte de la guerre froide aide sans doute, car nous avons conscience que le travail des scientifiques les dépasse.

En gardant une vue optimiste, je me demande si l’auteur n’est pas en train d’effectuer une mue, un passage vers la littérature blanche. Pourquoi pas ? Mais qu’il y aille franco.

Vostok, Laurent Kloetzer, Lune d’Encre Denoël, 2016.

Elsa Triolet et la science-fiction

J’ai d’abord Elsa Triolet comme la « femme de » avant d’aller à la rencontre de l’écrivain. Il y a maintenant quelques années, je suis allée visiter sa maison à Saint-Arnoult-en-Yvelines, un somptueux moulin entourer d’un jardin boisé. Dans la librairie, j’y ai pris Le Cheval roux ou les Intentions humaines, originellement publiées chez Denoël en 1953, je détenais une édition plus récente de 1971 chez la NRF. Le Cheval roux, plus qu’un autre, retenait moins attention. Il imaginait un monde ravagé, apocalyptique où l’auteur se croie tout d’abord la seule survivante.

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Le titre et la citation de départ ne laissent pas de douter quant au sujet traité. L’apocalypse est venue. L’humanité a été ravagée. Nous retrouvons dans les décombres une Elsa Triolet brûlée. Sa peau s’est consumée. Les premiers pas sont douloureux, mais la lutte pour la vie démarre. Très vite, elle rencontre Henry, Américaine et pilote d’avion. Tous deux, ils vont s’élancer à la recherche du reste de l’humanité.

Cette quête se présente d’abord sous la forme d’un dispositif. À chaque escale, une rencontre. Malgré l’existence d’humain, l’espoir pour demain n’est pas au rendez-vous. Survivre et vivre n’est peut-être pas à la portée de l’homme. Privés de la société telle qu’ils l’ont toujours connu, les hommes et les femmes peuvent-ils encore construire ?

Elsa est rebaptisée Ève par son compagnon américain et croyant. Habités par l’énergie du désespoir, ils partent à la rencontre de fantômes. Les survivants sont encore attachés au monde d’avant. On continue de respecter les normes sociales antérieures. Les femmes ne peuvent rester seules avec un homme, même si l’Église a été détruite et le curé est mort. On continue de vénérer la belle vaisselle et les beaux draps, même s’il n’y a plus que ça. On continue de débattre sur le bloc communiste et le bloc capitaliste, même si aucun des deux n’est plus là.

Au milieu des décombres et des rencontres, Elsa ou Ève s’interroge sur l’homme de l’avenir. Comment dépeindre l’homme dans un siècle ou deux ? Le Cheval roux nous emmène aussi dans une réflexion sur l’élaboration du roman d’anticipation. Est-ce un rêve viable que la figure d’un homme ou d’une femme que l’on ne sera jamais et que l’on ne connaitra jamais ? Quelles sont les probabilités que cette figure se réalise ?

Enfin, Elsa Triolet crée un mois fictionnel du nom d’Ève. Elle n’est pas la femme du futur, elle est la voyageuse s’adressant à nous avec espoir et détresse. Ses yeux « qui n’ont jamais été aussi profonds » nous montrent. Ève ne juge pas, elle n’en a pas l’énergie. Elle nous pousse de l’avant. Car il y a toujours un endroit où se rendre même si l’on ignore où.

Plein de tristesse et d’optimisme, Le Cheval roux se fait le recueil des craintes et des souhaits pour l’avenir.

Le cheval roux, Elsa Triolet, Gallimard, 1972

Le journal de…

Parce que la nostalgie de ma jeunesse pas encore passée me titillait… Et parce qu’il me narguait, gratuitement, à la bibliothèque…

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Morwenna est une histoire simple, celle de la vie d’une jeune fille envoyée au pensionnat d’A. Son récit se partage entre le quotidien éprouvant à l’école, les relations compliquées avec sa famille et son imagination toujours très développée pour une adolescente de 15 à 16 ans.

L’histoire de Morwenna se révèle progressivement, à mesure qu’elle se sent la force de l’écrire. Il s’agit de la trame du livre : comment Morwenna se retrouve dans son pensionnat ? Comment a-t-elle perdu sa sœur ? Pourquoi craint-elle sa mère ?

L’intérêt ne réside donc pas dans son histoire, mais dans sa forme et donc repose sur le personnage de Morwenna. Le témoignage de la jeune fille est délicat à traiter, car il est d’inspiration d’autobiographique. Ainsi, nous ne plongeons pas uniquement dans les méandres d’une imagination, plutôt immature, mais aussi dans les années 70 et dans une histoire familiale particulière. De jour en jour, nous découvrons Morwenna au fil de ses lectures et de ses analyses. Ce sont les moments les plus intéressants, car nous voyons comment elle se construit grâce à ses livres.

Toutefois, certains de ces pages apparaissent comme anachroniques. En effet, ils semblent correspondants plus à une relecture adulte de la jeunesse de l’auteur qu’aux pensées d’une adolescente. De plus, la forme du récit en journal est usurpée et s’apparente plutôt à un carnet de notes. Il faut dire que la vie de Morwenna est très vide, il s’est passé peu de choses et un récit journalier aurait été particulièrement ennuyeux.

Le roman se révèle donc plutôt frustrant. Il manque une intrigue forte à l’histoire. Morwenna est une jeune fille intéressante cependant elle ne fait preuve que de peu curiosité en dehors de ses livres, ainsi on ne plonge pas dans la vie des adolescents des années 70. La plupart des personnages restent superficiels puisque Morwenna ne s’y intéresse pas. Le récit reste agréable, car il est porté par les remarques et l’humour de Morwenna, si seulement, elle avait exploré un peu plus son univers nous aurions pu avoir un roman un peu plus ambitieux.

Morwenna, Jo Walton, Lune D’encre Denoël, 2014, 352p